Barbès Blues au temps du couvre-feu (64) / Farid Taalba

7 Juin

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

 

Le lendemain matin, à la terrasse du café ombragée par les parasols qu’on avait sortis pour se protéger du cagnard qui sifflait déjà ces premières mesures de chaleur, les clients eurent le loisir de découvrir ce qui advint après que le maître eut prononcé sa sentence aussi imprécatoire que salutaire : « Hier au soir, au Grand Café de l’Etoile, en présence du président des Comices Agricoles d’Akbou accompagné de ses collaborateurs, Milou Hernandez, son propriétaire, nous a gratifié d’une de ces soirées dont il a le secret. Grâce aux bonnes relations qu’il entretient avec les indigènes évolués de la petite agglomération d’Akbou, il a fait venir un de ces troubadours du cru que l’on présente comme un grand poète musicien. Cette étonnante gloire locale se trouve aussi être une des coqueluches de la majorité de ces Kabyles aux vêtements crasseux qui descendent de la montagne les jours de grand marché et que ces derniers recherchent avidement pour animer leurs fêtes dont on vous a déjà relaté les folkloriques déroulements hauts en couleurs. Là, loin de l’habituel tintamarre des tam-tams et des stridents hautbois rythmant les cérémonies de ces fêtes primitives, nos compatriotes français ont pu assister à un récital bien moins rustique et dont le genre semble s’être bien adapté aux cadres de nos brasseries. Le chanteur mena ainsi une petite formation musicale dont l’exotisme ne manquait pas de ce charme étrange qu’on trouve dans le Salammbô de Flaubert. Ils enchantèrent le public par le déroulement et l’enchevêtrement d’audacieuses arabesques sous la pluie métallique des cymbalettes fixées sur le cadre d’un tambourin. Il ne manquait que cette exquise danseuse que l’on trouve dans « La danse arabe », ce charmant tableau de Paul Leroy où une robe de voile fin et coloré s’ouvrent sur sa poitrine dénudée et qu’elle étend son bras de chair blanche parcourue de frémissantes ondulations en direction d’une joueuse de tambourin tout aussi effeuillée. Toujours est-il qu’au paroxysme du récital, le chanteur demanda le silence et prit la parole. Si nombre d’entre nous n’avons rien compris au jargon de sa langue gutturale, tout à coup, à la manière des acteurs du théâtre italien qui surgissent dans le dos des spectateurs, quand il eut fini son discours, un homme habillé comme un zazou de Saint-Germain des Prés s’est levé du fond de la salle, coiffé d’un extravagant chapeau à larges bords et affabulé d’une paire de lunettes qui lui donnaient l’air d’une grosse mouche endimanchée. Après un bref échange avec le chanteur, une introduction musicale s’exécuta au terme de laquelle notre original lança sa voix extraordinaire qu’il modula de plus en plus vite. Il entra même en transe, gigotant et tremblant comme un forcené, la bouche écumant de mousse comme un aliéné du docteur Blanche. Le public était subjugué, parcouru par des exclamations de surprise et tenu en haleine. Jusqu’au moment où le forcené s’abattit subitement au sol et resta sans vie à la stupeur de l’auditoire qui, comme au cirque, se serait ému de la chute d’un trapéziste. Avec une mine réjouie qui déconcerta encore plus, le sourire traversant son visage d’une oreille à l’autre, le chef du petit orchestre posa son mandole, se leva et jeta son burnous sur l’infortuné comme pour le garantir de sa protection avant que, sur son ordre, les autres musiciens le fassent rapidement disparaître dans les coulisses devant l’auditoire bouche bée. Et, au retour des musiciens, reprenant leur récital au grand soulagement des spectateurs qui comprirent que ce ne fut qu’une ingénieuse mise en scène, ces derniers se regardèrent étonnés en se demandant comment ils avaient pu se laisser prendre par les facéties de ces grands enfants que sont pourtant nos Kabyles des environs… ».

Dans sa chambre située au-dessus du café de l’Etoile, pris dans les rais de lumière qui traversaient les persiennes qu’on avait rabattu sur la fenêtre, lassé, le maître arrêta là sa lecture de l’article, ferma le journal, le posa sur la natte sur laquelle il était assis, puis, s’adressant à l’un de ses musicien occupé à touiller le café dans une cassolette de cuivre posée au-dessus d’un braséro de terre cuite aux motifs géométriques placé dans une cheminée, il soupira de soulagement : « Heureusement que le journaliste n’avait vraiment rien à dire. Il n’a rien compris à « Mani, oh ! Mani » qu’il a réduit à un vulgaire strip-tease. Et, d’une certaine manière, son ignorance nous sauve.

– Comment cela maître ?

– S’il avait été moins ignorant, il aurait fini par attirer l’attention sur le môme. Quand on chante comme lui, on cherche à tout prix à connaître son nom. Regarde, les vrais mélomanes sont accourus pour savoir mais j’ai été obligé de leur mentir en leur disant qu’il était réellement fou et que c’était par charité qu’on l’avait gardé dans la troupe et qu’avec le temps, on avait fini par lui confier un rôle pour qu’il ne sente pas mis à l’écart. Il ne fallait pas que l’on sache son identité.

– Et pourquoi donc ? Serait-il recherché par les gendarmes ? Aurait-il commis quelques crimes ?

– Non, c’est un agneau, il broute encore l’herbe pure. Quant au fait de savoir par qui il est recherché, ce n’est certainement pas par les gendarmes.

– Et que craint-il si ce n’est pas ceux dont on a tous à craindre en ce moment ?

– Là, tu vois, c’est toute une histoire. Seule la pudeur m’enlève les mots de la bouche pour que je puisse la raconter maintenant. On en fera peut-être des vers. Pour le moment, préviens nos compagnons ; vous n’avez rien vu, rien entendu. Si on vous demande quoi que ce soit à son sujet, il s’appelle Bou Qarruy, c’est un simple d’esprit qu’on a accueilli en passant au sanctuaire de cheikh Mohand Ou Lhoussine. Si on insiste pour le voir, tu diras que nous l’avons envoyé sur ma recommandation auprès d’une zawiya qui s’occupe des malades nécessiteux ; et cela afin qu’il se repose et reprenne ses esprits.

– Et si on nous demande à quelle zawiya ?

– Tu diras que je ne vous ai rien dit à ce sujet. Quand tu auras prévenu tout le monde, toi et Mhend vous emballez le môme et vous taillez la route aussitôt. Vous vous rendrez chez Mohand Ouqaci. Je vous retrouverai là-bas. Aller va, dépêche-toi !

– Mais il est encore inconscient !

– Tiens, prends ça, trancha le maître en lui tendant une liasse de billets qu’il sortit de sa poche comme s’il avait déjà prévu le coup, et prenez un taxi ! Moi, il me reste les mondanités de départ où, à mon insu, il faudra qu’on me prenne pour un grand enfant ! Cela me laissera le temps de leur raconter des histoires de sorcières. ». Mais, derrière son ironie mordante, lui dont l’esprit s’inquiétait intensément de la santé de Madjid, une fois seul dans sa chambre, le maître eut un pincement au cœur quand le murmure d’une chanson qu’il avait entendu chanter la veille par un groupe de jeunes gens en fête, lui traversa l’esprit comme un éclair :

And there’s a weepy old willow

He really knows how to cry

That’s how I’d cry on my pillow

If you should tell me farewell and goudbye

Lullaby of birdland whisper low…

 

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