Une Assemblée de Classe

30 Juin

Les commentateurs politiques se réjouissent que l’Assemblée Nationale issue des élections de juin marque un profond renouvellement de la représentation politique française. Tout est fait pour nous en convaincre à coup de portrait flatteur d’un jeune nouveau député souvent En Marche, certains diront En Arrière, ou au travers de statistiques censées prouver le formidable renouvellement démocratique que constitue cette 15eme assemblée de la Veme République. Aucun superlatif ne nous est épargné pour nous convaincre que le renouveau de la France est en marche.

Si nul ne conteste que cette assemblée est inédite à bien des égards dans l’histoire de la Ve République elle demeure une assemblée marquée par les dominations traditionnelles des élites françaises et cela malgré la séquence de dégagisme qui a marqué les élections de 2017.

Si aujourd’hui trois députés sur quatre n’étaient pas élus dans la précédente mandature, plus de de 320 des 577 membres de cette nouvelles Assemblée nationale disposaient tout de même d’un autre mandat à la date de leur élection, dont 223 qui sont en contradiction avec la loi sur le cumul des mandats. Pour un renouvellement de la classe politique: peut mieux faire.

Le mythe d’une assemblée issue de la société civile s’écroule, aussi vite qu’il est brandit par les communicants d’En Marche, dès lors que l’on regarde de plus près le profil des 400 députés nouvellement élus. Le journal Le Monde qui nous vend pourtant le renouvellement de la représentation politique et le bonheur macronien est obligé de reconnaître que « quinze (députés) avaient déjà siégé au Palais-Bourbon dans le passé, et près de 230 avaient déjà occupé d’autres mandats électifs, au niveau local ou dans d’autres assemblées. In fine, moins de 200 parlementaires arrivent à l’Assemblée vierges de toute expérience élective. (…) Tous ces néophytes ne sont pourtant pas étrangers à la politique. Parmi eux, une petite centaine a déjà occupé des postes proches du pouvoir politique, dans les ministères, les collectivités locales ou auprès d’élus, et une trentaine a déjà un membre de leur famille engagé en politique. »

Le monde est obligé de conclure « Ce qui relativise nettement l’idée d’une entrée en masse de la société civile dans le cénacle du pouvoir législatif ».

Le seul fait nouveau de cette assemblée est la féminisation  plus importante de l’assemblée (un peu plus de 39 %) et une certaine jeunesse des nouveaux entrants, mais qui ne parvient pas à masquer la filiation politique, social et raciale avec le vieux monde politique vieillissant qui transmet le pouvoir volontairement ou pas a ses semblables quand ce n’est pas à ses « héritiers ».

Le reste n’est qu’illusion, un vaste coup de communication et de promotion de la « démocratie libérale » pour laquelle il faut que tout change pour que rien ne change.

Et ce qui ne doit surtout pas changer c’est la mainmise de l’élite nationale sur les centres de pouvoir. Et cette nouvelle assemblée confirme cette règle.

Ainsi, l’immense majorité des députés sont diplômés de l’enseignement supérieur, alors que c’est le cas pour seulement un quart des Français. Le diplôme en France reste un marqueur culturel et social déterminant. Et quand on regarde de plus prêt les formations initiales de nos députés que trouve-t-on ? En tête des filières les plus représentées, le droit et Sciences Po puis viennent les écoles de commerce, les études médicales et les écoles d’ingénieur. Le Monde est obligé de constater que l’on « retrouve pas moins de dix anciens de HEC, en grande majorité issus de LREM. Mais aussi 17 énarques, soit 3 % des députés, alors que les 6 000 anciens élèves de l’Ecole Nationale de l’Administration (ENA) ne représentent que 0,01 % de la population. ». Des profils que chacun(e) d’entre nous peut côtoyer évidement tous les jours au quartier ou au travail. A l’inverse, Le Monde nous apprend que seul cinq députés sont titulaires d’un CAP ou d’un BEP. C’est marrant autour de nous c’est plutôt l’inverse.

L’assemblée nationale c’est le monde à l’ envers : lélite de naissance ou en ascension y est majoritaire et les classes populaires quasi absentes.

Les tenants du système nous dirons comme à chaque fois que quelqu’un pose ce constat qu’il en a toujours été ainsi et que nous enfonçons des portes ouvertes. Cet argument n’a qu’une fonction : nier l’élitisation de plus en plus croissante de la vie politique française, la concentration des pouvoirs économiques et politiques aux mains d’une minorité. En somme le visage de la nouvelle assemblée n’est qu’une nouvelle facette de la lutte des classe.

Quand les classes populaires étaient présentes dans cette assemblée, elles ont pu influer en partie sur l’organisation de notre société : création de la Sécurité Sociale, Code du travail, congés payés… Acquis sociaux et politiques sur lesquels la nouvelle assemblée veut évidement revenir. Avant de devenir un parti d’élus locaux, de cadre territoriaux et de profs qui fuient l’éducation nationale pour éviter de côtoyer les enfants des classes populaires trop basanés et trop turbulent, le PCF fut capable de faire élire sur plusieurs mandatures des centaines de députés dont la plupart était des ouvriers ou des employés dont nombres d’entre eux étaient d’ascendance italienne, espagnole ou polonaise qui formaient à l’époque les principales vagues migratoires en France.

C’est dans ces assemblées nationales où les classes populaires étaient présentes que les protections sociales que nous connaissons ont pu être déployées. Sous le poids des échecs et trahisons du mouvement communiste et de son incapacité volontaire ou non à organiser le prolétariat cosmopolite de la deuxième moitié du 20eme siècle cette représentation s’est affaiblie privant les classes populaires de leur principal canal national de représentation politique.

Les atermoiements et lâchetés du PCF et des autres acteurs politique de gauche sur les questions des quartiers populaires, de l’islamophobie et plus largement des racismes qui touchent des fractions importantes des classes populaires ne font qu’accroître le fossé entre les classes populaires et les appareils politiques du vieux monde ouvrier français dont profite aujourd’hui les forces politiques néolibérales.

La nouvelle assemblée que l’on nous vend comme moderne, différente, est en fait conforme à celles qui se succèdent depuis 40 ans et amplifie les logiques de domination des élites française. Elle est aux mains de la bourgeoisie libérale et cette réalité nous est masqué sous couvert de marketing politique.

Aujourd’hui c’est le mythe du « renouvellement » qui sert de voile sur l’omniprésence des classes dominantes aux commandes. Ce voile ne tardera pas être déchiré par la violence des assauts contre le code du travail. Il faudra vite en trouver un autre.

La France n’est pas encore les USA, la bourgeoisie nationale, pour masquer sa prédation sur la société, n’en est pas encore à nous mettre en scène le fantasme d’une société multiraciale apaisée par l’élection d’un président racisé. La douille Obama n’est pas encore d’actualité en France mais les instruments pour la mettre en place sont déjà là. Nombreux sont celles et ceux qui sont invités à manger chez l’Oncle Sam. En mode Obama ou en mode Trump les visites à l’ambassade des USA à Paris restent le lieu de passage des ambitieux. Qu’importe les millions morts de l’impérialisme US, l’important c’est de bien manger et bien digérer les recettes des politiques US qui mettent pourtant le monde à feu et à sang. On peut donc aller rompre le jeune du ramadam à l’ambassade US de Trump en France sans honte en 2017.

Les quelques racisé-e-s qui sont entrés à l’assemblée nationale ne jouent pas encore ouvertement ce jeu. Cependant, les instruments et les acteurs sont en place et attendent juste l’occasion de jouer leur partition de la réussite sociale qui viendrait faire taire la critique du capitalisme comme système d’oppression économique et raciale.

On nous ne vend pas encore l’assemblée nationale comme représentative de la France « multiculturelle » mais on nous y prépare doucement. Le nombre de députés racisés hors outre-mer a été multiplié par 4 entre 2012 et 2017. En 2012, ils n’étaient que huit à l’assemblée, tous au Parti socialiste grand ami des quartiers populaires et de l’émancipation des populations racisées comme nous avons pu le constater tout au long de ce mandat entre un débat sur le burkini ou une déchéance de nationalité. Les racisés (hors DOM-TOM) sont aujourd’hui 35, majoritairement des députés La République en Marche sont aujourd’hui discrets sur leur « origines ».

Dans le monde de Macron on préfère mettre en avant sa réussite sociale. Quel beau pays que la France ou l’on peut être donc un(e) jeune issue du « 9-3 », et grâce a la république et à son ascenseur social incarné par les conventions ZEP de Sciences-Po franchir toutes les étapes pour accéder aux classes dominantes françaises. Chez Macron par contre « Pas question, en revanche, de mettre en avant ses origines ». Il ne faudrait pas être en avance sur la musique. L’élément de langage du jour c’est juste de dire qu’au sein de la formation d’Emmanuel Macron, la diversité « est un fait ».

Aucun doute là-dessus la diversité des classes dominantes est un fait. On peut être noir, arabe, musulman et être un bourgeois. C’est pas l’épiderme ou la culture qui définit ce statut mais le compte en banque et le rôle que l’on joue dans la captation des richesses. Malheureusement pour les ambitieux racisés, en France on est plus souvent noir, arabe, musulman et membre des classes populaires que de la bourgeoisie. Cela crée des aigreurs chez celles et ceux qui veulent réussir à tous pris dans la cinquième puissance mondiale pour pouvoir se partager les fruits des nombreux pillages français du tiers-monde. C’est ce qui pousse parfois des ambitieux à singer des postures révolutionnaires dans une stratégie de communication pour se rendre rapidement bankable. Rien de neuf sous le soleil de la bourgeoisie. Des blancs issues eux aussi des classes populaires qui voulaient eux aussi réussir ont fait la même avant eux et continuent de le faire aujourd’hui. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la liste bien trop longue de tous les renégats de la gauche révolutionnaire.

Il reste cependant vrai que même dans ce parcours de trahison, être blanc confère un avantage. Les classes dominantes française restent majoritairement blanches et catholiques. Il est plus facile d’y accéder quand on est blanc issu des classes populaires qu’un racisé. On traîne moins de stigmates. Car même un racisé bien installé dans les salons de la bourgeoisie peut être la cible de racisme. Les attaques racistes contre la ministre Taubira en sont l’illustration. Mais la encore la classe crée une inégalité chez les victimes de racisme. Un racisé « bourgeois » dispose de plus de leviers politiques et de finances pour faire valoir ses droits à cette égalité proclamée mais jamais accordée par la république française. Ce qui n’est pas le cas de toute celles et ceux qui sont sous main de justice au croisement des répressions de classes et de race. Les dizaines de milliers de personnes emprisonnées ou brisées par les répressions policières et judiciaires dans les quartiers populaires sont là pour nous le rappeler.

On remercie donc La république en marche de nous montrer que la bourgeoisie nationale peut accepter et peut-être demain valoriser un peu de couleur. Ainsi des ambitieux racisés auront plus de possibilité d’accéder aux salons des classes dominantes. On souhaite une pleine réussite à ces apprentis bourgeois dans la cinquième puissance mondiale et on leur souhaite de jouir pleinement des bienfaits de l’impérialisme quand on est du bon côté de la barrière de classe. Ils et elles le valent bien comme le dit le slogan publicitaire.

Dans cette assemblée, il y aura quelques voix discordantes comme celle de Danièle Obono, qui s’y elle continue d’inscrire ses engagements dans une filiation avec les idéaux qu’elle proclame aura de nombreux combat à mener dans cette assemblée. Il lui faudra lutter sur les multiples fronts qui s’ouvrent devant elle. Celui de la représentation nationale bien sûr où il lui faudra articuler classe, race, genre et territoire pour contrer les attaques qu’elle subit déjà en tant que femme noire élue d’une circonscription populaire sur la base d’un programme de la gauche républicaine re-distributive des richesses. Mais aussi pour mener celui des batailles idéologiques à l’intérieur de la France Insoumise pour contrer les discours par exemple de Mélenchon qui voit trop souvent la France comme une nation à vocation universaliste, pays des droits de l’Homme alors qu’elle est avant tout une puissance coloniale et impérialiste et l’un principaux marchands d’armes de la planète ce qui ne semble pas le gêner.

En s’engageant dans la FI avec la volonté d’améliorer les choses, des acteurs des quartiers populaires ont fait des choix similaires à cette députée insoumise comme Farida Amrani. Cet engagement au côté de Mélenchon questionne beaucoup de militants et la justesse de ce choix sera tranchée par les actes de la France Insoumise.

En ce début de mandature de tous les députés racisés nouvellement élus la seule qu’une campagne de presse cible pour la présenter comme illégitime est Daniele Obono. Pendant que ses collègues députés racisé-e-s de la majorité présentielle ont droit à des louanges dans la presse dominante, Danièle Obono est traînée dans la boue et livrée aux racistes français qui nous montrent ici leurs rôles : gardien de la bourgeoisie nationale.

Qui aurait pu imaginer il y a encore quelques jours que Mélenchon lui-même articulerait classe et race pour défendre le droit de soutenir Said Bouamama et Saïdou de ZEP et leur « nique la France » ?

L’entrecroisement des questions des classes populaires et des racismes systématiques sont et resteront des problématiques majeurs en France. Pour tous ceux et celles qui prétendant se placer dans un combat de transformation sociale il faudra mener ses combats. C’est à l’aune de ces combats et non pas sur des postures et discours que la ligne de partage entre amis et ennemis se fera.

 

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