“Écoutez notre expérience, apprenez nos luttes…” Ramata Dieng

4 Juil

 

Discours de Ramata Dieng pour le Collectif Vies Volées, au départ de la manifestation contre l’état d’urgence permanent, samedi 1er juillet, à Paris.

Bonjour à toutes et à tous rassemblé.e.s aujourd’hui, ici, pour exprimer notre colère contre le monstrueux projet gouvernemental.

Nous sommes ici pour exprimer notre refus déterminé à l’introduction d’un état d’urgence permanent dans le droit commun et contre l’aggravation de tout ce que nous subissons depuis plus d’un an et demi. Nous sommes ici pour alerter l’ensemble des habitants de notre pays de ce qui se prépare. Pour combattre le terrorisme, l’état d’urgence ne sert à rien. La majorité des responsables des services de sécurité et de renseignement le disent. Parmi les pays voisins également touchés par des attentats ces derniers mois, aucun n’a mis en place une telle justice d’exception.

Ni en Belgique, ni en Allemagne, ni au Royaume-Uni. Ici, en France, les procédures de l’état d’urgence n’ont permis d’arrêter aucun terroriste, ni de démanteler aucun réseau. Les attentats qui ont été déjoués depuis un an et demi par les services français, l’ont été grâce aux enquêtes policières et judiciaires habituelles. En revanche, ce sont des vies ordinaires qui ont été brisées, détruites par les assauts violents des forces de l’ordre dans les domiciles privés. Ce sont 4000 perquisitions pour rien.

Ce sont des portes défoncées à coup de bélier au cœur de la nuit, des appartements saccagés, des hommes, des femmes et des enfants terrorisés. Et des milliers de personnes qui ont perdu leur emploi sur la base de faux renseignements et de dénonciations anonymes. Tout ça pour rien. Pour aucun résultat contre le terrorisme. Ce sont les musulmans qui ont d’abord été visés parce qu’ils étaient trop musulmans, ce sont les militants ensuite parce qu’ils étaient trop militants et ce sont les manifestants enfin parce qu’ils étaient trop manifestants. Ce sont les jeunes et les hommes des quartiers populaires, ce sont les migrants, les sans-papiers, tous les indésirables et tous marginaux qui sont encore et toujours criminalisés. Et ce sont aussi des juges et des policiers submergés par des dossiers sans aucun intérêt pour lutter contre le terrorisme. Aujourd’hui, le président et le gouvernement nous disent que l’état d’urgence n’a servi à rien pour empêcher de nouveaux attentats… mais que cela justifie un état d’urgence permanent !

Ce pouvoir nous prend vraiment pour des idiots. En vérité, comme François Hollande l’avait révélé aux journalistes Gérard Davet et Francis Lhomme, la mise en place de l’état d’urgence a d’abord servi à réprimer puis empêcher la mobilisation des militants écologistes durant la Cop 21. On a vu ensuite, durant toutes les manifestations contre la loi Travail l’an dernier, comment ces dispositions de l’état d’urgence ont permis une gestion extraordinairement brutale des forces de l’ordre, comment cela a permis l’intimidation des manifestants, comment cela a permis la multiplication des blessures graves et des mutilations à vie.

Aujourd’hui ce président et ce gouvernement savent qu’une minorité de Français ont voté pour eux et qu’une majorité de la population désapprouve leurs projets de casse sociale, c’est pourquoi ils ont choisi de passer en force. Et la première loi qu’ils vont faire voter c’est précisément cette loi d’état d’urgence permanent qui va donner encore plus de pouvoirs extraordinaires aux policiers, aux gendarmes et aux juges. Une loi qui va légaliser les abus des forces de l’ordre et légaliser leur impunité. C’est la première loi qu’Emmanuel Macron va faire passer et pourtant elle n’a JAMAIS été annoncée dans son programme électoral. Ce qui nous attend donc c’est encore plus de pouvoirs pour empêcher et réprimer l’opposition et la contestation sociale, encore plus de pouvoirs pour réduire les libertés publiques, encore plus de pouvoirs pour laisser les mains libres au gouvernement.

Nous, comités des familles de victimes des violences policières, nous qui avons perdu un fils, un frère, un ami tombé sous les coups des forces de l’ordre savons sans doute mieux que quiconque comment la police peut humilier, provoquer, mentir, blesser, tuer et bénéficier d’une impunité permanente.

Nous savons justement que c’est notre détermination qui les exaspère. Nous savons qu’ils estiment illégitime de devoir s’expliquer devant les tribunaux même si, au final, ils ne sont jamais condamnés ou, dans des cas rarissimes, à des peines symboliques. C’est pour cela que les syndicats policiers ont fait pression sur le pouvoir politique pour faire adopter la loi « permis de tuer » en février dernier. Une loi qui sous prétexte d’élargir leur légitime défense leur permet d’éviter d’avoir à répondre de leurs actes. Nous avons, hélas, cette expérience depuis de trop longues années. Cela fait exactement dix ans que notre famille Dieng se bat pour réclamer justice et vérité sur la mort de mon frère Lamine. Mais cela fait vingt ans, trente ans que les quartiers populaires servent de laboratoire aux exactions des forces de l’ordre. De la même manière, cela fait vingt ans, trente ans que les quartiers populaires servent de laboratoire à l’entreprise de la  casse sociale et de la précarisation générale.

Écoutez notre expérience, apprenez nos luttes, parce que ce que ce président et ce gouvernement préparent pour toute la population française c’est que, nous, trop pauvres, trop noirs, trop arabes, trop musulmans vivons depuis des décennies.

C’est — justement — au nom de notre expérience que nous voyons que cette loi d’état d’urgence permanent est dans la même logique. Les lois qui garantissent aujourd’hui l’existence et la manifestation d’une opposition démocratique ne serviront plus à rien demain, quand des pouvoirs extraordinaires seront conférés aux policiers,aux gendarmes, aux militaires, aux vigiles privés pour interdire, réprimer et brutaliser n’importe quel manifestant sous prétexte de menace pour l’ordre public.

Depuis trente ans les quartiers populaires réclament vérité et justice pour tous. Ce combat n’est pas seulement celui des quartiers mais doit être celui de tous. Parce que ce qu’on laisse faire contre les plus opprimés c’est ce qu’ils vont généraliser à tous. Pas de justice, pas de paix est le slogan qui rassemble les comités de quartiers populaires, il va devenir celui de toute la population.

Contre un état d’urgence permanent qui légitime les agressions policières qui nous menacent tous, contre un état d’urgence qui garantit l’impunité de ces violences, contre un état d’urgence qui viole la justice, contre une politique qui combat ouvertement ceux que le président Macron appelle « les gens de rien » pour favoriser « les gens qui réussissent ». Des associations, des juristes, des autorités indépendantes et l’Église catholique s’inquiètent vivement du projet de loi antiterroriste du gouvernement.

Hier, Le président de la République a reçu une délégation d’associations et de personnalités du réseau État d’urgence-Antiterrorisme, dont Amnesty international, Human Rights Watch et le Syndicat de la magistrature, qui l’ont alerté sur les risques qu’ils voient dans une sixième prorogation de l’état d’urgence (jusqu’au 1er novembre) et surtout dans l’intégration de certaines de ses dispositions dans le droit commun, prévue dans le projet de loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme ».

Pour finir, je me permets de paraphraser un texte célèbre qui devrait nous servir d’avertissement à tous :

« Quand les policiers sont venus chercher les musulmans,
je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas musulman.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils ont enfermé les manifestants,
je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas manifestant.
Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne pour protester. »

FRANCE-POLICE-JUSTICE-RIGHTS-DEMO

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