Barbès Blues au temps du couvre-feu (66) / Farid Taalba

5 Juil

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Le maître n’eut pas le temps de siffler son quatrième couplet. Derrière eux, comme un coup de foudre, une section de cuivre surgit et alluma un swing d’enfer qui leur approcha le train comme le feu qui courre sous un vent agité. Trois voitures de sport décapotables les doublèrent successivement en roulant à vive allure. C’était les mêmes que Madjid avait surpris la veille et les mêmes occupants qui poursuivaient leur rallye en chantant à tue-tête :

When you hear the whistle blowin’ eigt to the bar

Then you know that Tennessee is not so far

Shovel all the coal in

Gotta keep it rollin’

Woo, woo, chattanouga there you are

« Tu crois, suggéra le chauffeur, qu’on les a contrôlés ces zazous-là ?

– Vu le temps qu’ils ont mis pour nous rejoindre, et si on tient compte du fait que quand les gendarmes nous ont lâché la grappe, tu ne les avais pas encore dans le rétroviseur, je dirais que non.

– Ah, tu vois, c’est ça qui fait la différence !

– Oui, acquiesça le maître ses mains potelées croisées sur son ventre replet, mais le chef des gendarmes a dû les prévenir de se méfier des rebelles. ».

Le chauffeur fut tenté de lui répliquer : « Maître, vous me tournez vraiment en bourrique plutôt que je ne vous conduis ! ». Mais il préféra ne pas ruer dans les brancards. « On ne dirait pas, hennit-il innocemment, qu’ils en braient de peur. ». Et, en braquant une dernière fois ses jumelles écarquillées sur ce tiercé de tête qui faisait passer son taxi pour un bourrin, quittant la piste nationale, il tourna à droite pour emprunter la petite route qui menait au col de l’Adrar ou Gharbi, sur l’autre versant de la vallée, au pays des At Yemmel et des At Djellil. Il trottait pour éviter les nids de poules creusés par l’érosion quand le maître lui demanda : « Et là, tu vois la différence ? ». Embarrassé, ne comprenant pas où il voulait en venir et peu enclin à se faire mettre de nouveau en boite, le chauffeur bafouilla entre ses moustaches : « Non, non, je crois que j’aurais besoin d’une bonne paire de lunettes.

– Tu n’avais pas besoin de garder l’œil sur la route nationale, celle qui dessert tous les bourgs construits par l’administration avec un fort militaire, une mairie et une église. Elle était lisse comme une poterie et tu n’avais qu’à te laisser glisser. Regarde comme tu peines sur celle qui nous conduit à nos villages, là où les zazous ne vont pas, là où l’on sait aussi pourtant faire la fête.

– Les zazous peut-être pas, mais les militaires oui ! Regardez qui approche devant nous !

– Eux, c’est vrai, quand ils font la fête, ils ne tirent pas pour de la fausse comme dans nos mariages. Et leurs pneus résistent aux nids de poule.

– Maître, comment faites-vous pour rester aussi désinvolte dans une telle situation ?

– Contrairement à toi, je ne recherche pas les racines du brouillard ! Même si je comprends la peur qui vous tient tous comme la poule dont l’œuf lui reste coincé dans le cloaque.

– Entre cocorico et qassaman, glissa ingénument le chauffeur qui pensait ainsi pouvoir enfin serrer le maître au niveau de la mise en boite. A peine eut-il fini que la voiture sursauta brusquement, fit un écart vers le fossé mais le chauffeur réussit à la redresser dans les rails. « Attention, alerta le maître qui avait chaviré sur la banquette, regarde devant toi si tu ne veux pas qu’on finisse en omelette ! ». Le passage du convoi finit d’imposer le silence dans la voiture. Malgré les apparences d’impassibilité qu’il se plaisait à se donner, le maître n’avait pas été insensible à l’évocation, par le chauffeur, de cette guerre entre frères pour des frères qui semblait se profiler. Il pensa à Si Lbachir Ou Messaoud, la personne chez qui le conduisait le chauffeur, car elle lui rappela que cette guerre entre frères ne datait pas d’aujourd’hui. Si Lbachir était né dans un village qui se trouvait être la capitale de la tribu dont sa famille se trouvait être à la tête. Dans la tradition orale de la famille, on racontait que deux frères, Messaoud et Abbas, originaires de Grande Kabylie dans la région de Taqa au pays de cheikh Mohand ou Lhoussine, se seraient enfuis pour échapper au risque de vengeance qu’ils encouraient suite à un crime d’honneur et auraient fondé le village, choisissant malicieusement un espace taillé pour accueillir les fuyards et décourageant à lui seul toute velléité d’attaque. Et ce n’était sans doute pas par hasard si, avant la conquête coloniale et sous le pouvoir turc, la tribu faisait partie de la confédération des Abdel Djebbar réputés comme étant « une association de routiers pillards » indépendante du pouvoir central, dont les tribus étaient toutes situées sur des territoires suivant la ligne de crêtes qui s’étendait entre Oued-Amizour et Oued-Immoula. Pendant des siècles, les montagnes de la confédération des Abdel Djebbar restèrent inviolées. En 1847, le record tomba suite à la reddition de leur chef, le cheikh Amezian.

La famille de Si Lbachir se composait de deux lignées ; il appartenait à celle de Messaoud. Avant la conquête française et jusqu’après la révolte de 1871, le représentant du village et de la tribu fut toujours choisi parmi les membres de la lignée d’Abbas qui, en sus d’être considérée comme cofondatrice du village, comptait des imams et des talebs dans ses rangs et prenaient femmes chez les marabouts des Igawawen en Grande Kabylie, ce qui n’empêcha pas qu’on ne la considéra pas pour autant comme maraboutique. Evidemment, la famille maraboutique du village lui contestait ce mythe fondateur et s’attribuait l’origine de la création du village, ce qui, quant à elle, ne lui offrit pas l’occasion d’exercer le pouvoir politique qu’elle convoitait : être maître dans la capitale pour être le cheikh de la tribu formée d’un ensemble de villages qui se devaient une assistance et une défense mutuelle contre toute menace touchant leur territoire ; et surtout la représenter au sein de la confédération. En tout cas, ce fut dans le cadre de cette dualité entretenue de part et d’autre des deux familles que s’organisa la vie politique du village qui se trouvait coupé en deux clans rivaux, celui du bas et celui du haut, auquel appartenait la famille de Si Lbachir. En 1871, celui qui se trouvait à la tête du village et de la tribu, et à qui on avait attribué le prénom Abbas en hommage au glorieux ancêtre de la lignée, avait entretenu d’étroites relations avec la zawiya de cheikh El Haddad à Seddouq, l’un des foyers de l’insurrection dans laquelle il s’engagea lui-même corps et âme. Mais, devant la défaite qui s’en suivit, dans les montagnes on l’on avait disséminé des forts reliés par des routes, cet Abbas-là fit preuve d’une grande lucidité. Plutôt que de persister dans l’affrontement, faisant mine de faire amende honorable, il abandonna son pouvoir et manœuvra de tel sorte que Hadj Mohand Saïd, son petit neveu de la lignée de Messaoud, fut nommé chef de Bureau arabe, substitut à l’ancien cheikh de tribu qu’il avait été. Par la même occasion, Abbas évita aussi le séquestre des terres du village, ce pour quoi on lui sut gré de son action. Mais surtout, il évita que l’affrontement n’éclate entre les membres des lignées de Messaoud et d’Abbas comme il avait pu le constater parmi d’autres familles de notables, notamment celle dont les descendants avaient toujours été les chefs des Abdel Djebbar, les At Ourabah. Ainsi, dans cette famille composée de deux lignées, celle de Saad et celle d’Amezian, une vendetta entraîna des violences et des meurtres ; mais ce fut la lignée de Saad qui eut les faveurs du pouvoir colonial ; et jusqu’à ce jour, la lignée de Saad était restée, avec la famille de Ben Ali Si Chérif, les interlocuteurs privilégiés de l’administration dans la vallée de la Soummam. Les membres de la lignée de Saad avaient leur fief dans ce qui était devenue la Commune-Mixte de Sidi Aïch tandis que les Ben Ali Si Chérif dans celle d’Akbou, les deux formant ainsi étau sur la vallée.

A la mort de Hadj Mohand Saïd, son fils, Mohand Ou Lhadj devint caïd du seul douar de la Commune-Mixte de Sidi Aïch qui n’était pas tombé dans l’escarcelle de la lignée de Saad At Ourabah. Mohand ou Lhadj y avait fait construire sept écoles, et pour lesquelles on lui avait décerné les palmes académiques, car il avait certes compris l’importance du savoir mais aussi qu’il permettrait de faire obtenir à ses partisans des postes dans l’administration et donc de mieux contrer son adversaire. Ainsi éclata une suite de conflits qui se traduisit par des procès, des luttes d’influence, des embuscades, parfois des meurtres, et toutes sortes de manigances qui ne pouvaient qu’attiser le feu entre les deux parties. Dans les années 20, Mohand Ou Lhadj devint même un partisan du mouvement des « Jeunes Algériens » et de l’émir Khaled, petit-fils de l’émir Abdelkader, auprès de qui il pensait trouver des appuis. Ce fut vers cette époque que toutes ces rivalités et luttes qui se jouaient au sommet entre Mohand Ou Lhadj et le chef des Ourabah, furent importées dans le village où le clan du bas prit le parti des Ourabah contre le clan du haut dirigé par Mohand Ou Lhadj. En s’emparant du débat, les uns et les autres n’oublièrent pas les modalités pratiques de ceux qui les avaient précédés : procès, luttes d’influence, embuscades, batailles rangées, coups fourrés, meurtres ! Au mépris de l’ancienne civilité dont l’administration voulait avoir la peau.

« Allo, triciti… » murmura amèrement le maître.

 

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