Barbès Blues au temps du couvre-feu (67) / Farid Taalba

20 Juil

Emir Khaled

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Pour comprendre une telle situation, encore faut-il se souvenir que, après la guerre 14-18, malgré le prix du sang versé sur les champs de bataille de Verdun ou du Chemin des Dames, et pour rappeler les promesses faites par la France avant la guerre afin d’améliorer le sort des Algériens Musulmans, le mouvement Jeunes-Algériens, constitué d’une poignée de jeunes lettrés issue d’une élite formée à l’école française, se mit en tête de réclamer le respect de la parole donnée. Les colons et l’administration faillirent étouffer. Ils crièrent au complot nationaliste, fustigèrent ces hommes qui avançaient masqués de leur loyalisme à la France pour mieux cacher leurs intentions indépendantistes. Pourtant, ces jeunes turcs, comme on les appelait d’ailleurs communément, n’eurent pourtant pas une telle audace, si ce n’est quelques aménagements dans l’ordre existant des choses : une représentation parlementaire égale à celle des Européens, la fin du Code de l’Indigénat, l’égalité devant le service militaire à titre d’exemple. Mais pour leurs adversaires, ce n’était déjà que trop et ils ne purent que considérer comme un rugissement ce qui ne fut qu’un bâillement.

Pris entre la peur du souvenir des terribles répressions passées dont l’armée savait être capable et celle de la perte de leurs intérêts personnels du moment, les Vieux-Turbans, majoritaires parmi les représentants des indigènes travaillant au sein de l’administration coloniale, se rangèrent à l’opinion de cette dernière. S’appuyant tout de même sur des réseaux politiques d’élus et de ministères de la métropole qui le soutenaient, l’émir Khaled ne fut pas en reste contre ces Vieux-Turbans quand il osa dire : « Nos soi-disant représentants sont en réalités faits pour contrecarrer nos revendications légitimes et servir leurs intérêts personnels, tandis que les Jeunes-Algériens indépendants et désintéressés représentent bien l’opinion publique algérienne. ». Malgré les violentes campagnes de presse diffamatoires dont il fut l’objet de la part de ses différents adversaires, l’émir Khaled fut élu en 1920 délégué financier puis conseiller général contre des candidats dépêchés par l’administration. Du jour au lendemain, il connut une popularité qui le fit connaître de ses coreligionnaires de la masse silencieuse, ce qui accentua la rage de ses adversaires qui mirent tout en œuvre pour s’en débarrasser. Après bien des péripéties et des déceptions, en mai 1921, il démissionna de tous ses mandats en expliquant : « Je ne vois pas l’efficacité de notre présence dans ces assemblées. Noyés dans une écrasante majorité, étant en outre une minorité dont un grand nombre est dépendant, nos voix et notre action se trouvent de ce fait annihilées. ». Mais, sous la pression de ses partisans, sa démission entraînant de nouvelles élections, il se représenta et gagna de nouveau. De nouvelles campagnes d’opinion encore plus virulentes et mensongères, tentèrent de le déstabiliser mais en vain. Jusqu’au jour où, en 1923, décidant de réorganiser le découpage électoral, et s’appuyant sur ce changement, l’administration provoqua de nouvelles élections qui, de part cette manipulation, provoquèrent la défaite des élus du mouvement Jeunes-Algériens dont l’émir se trouva être le seul rescapé en conservant ses mandats. Cependant, harcelé de toutes parts par des adversaires sans scrupules, lassé de répondre aux délirantes campagnes médiatiques orchestrées contre lui et constatant surtout jusqu’où l’administration pouvait aller afin de faire tomber ceux qui osaient contester sa politique en respectant pourtant les cadres qu’elle leur avait imposés, l’émir Khaled fut contraint de s’exiler en Orient. La chute de l’émir entraîna alors celle de Mohand Ou Lhadj qui avait pris son parti. Trois ans après le départ de l’émir, il ne fut plus caïd du douar dont il avait jusque-là la charge. Mais, contrairement à ce que l’on aurait plus s’attendre, vu qu’ils avaient soutenu les campagnes contre l’émir, et parce que c’était le seul douar de la Commune-Mixte de Sidi-Aïch qui leur manquait, ce ne fut pas un membre de la famille de la lignée de Saad At Ourabah qui reprit la charge du douar. Elle revint à un membre de la famille Ben Abid. Du temps où les lignée de Saad et d’Ameziane s’étaient affrontés, et après la défaite des membres de la lignée d’Ameziane, ces derniers s’étaient mis sous la protection des Ben Abid. En donnant cette charge à cette famille, on pouvait remarquer les limites de la confiance que l’administration pouvait accorder à ceux qui pourtant n’avaient pas ménagé leurs efforts pour dénigrer l’émir et ses partisans.

Quant à Mohand Ou Lhadj, ne pouvant désavouer pleinement un de ses employés à qui elle avait quand même décerné les palmes académiques pour son action scolaire, l’administration le muta dans le douar d’Oued Marsa. Cette circonscription administrative avait un relief si escarpé et si impénétrable qu’elle resta une zone où prospérèrent les brigands de tous poils qui y vivaient comme assignés à résidence. Mohand Ou Lhadj eut tout le loisir de comprendre qu’on ne lui fit pas une promotion en l’envoyant dans ces contrées où même un caïd pouvait tomber sous la lame d’un simple coupeur de route. Il finit par démissionner et retourna dans son village où il rendit son dernier souffle au début des années trente après que l’administration décida de fermer une à une les sept écoles pour lesquelles il avait tant œuvré, coupant ainsi à la source la possibilité d’entrer en son sein ou, autrement dit, de faire entrer le ver dans le fruit. Devant l’exemple que sa mort laissa, son fils, Si Lbachir Ou Messaoud, l’homme chez qui se rendait le maître et où avait été rapatrié Madjid, ne put donc pas se retirer de la bataille qui se perpétua entre les deux parties opposées du village comme des crabes pris dans le même panier, à la différence qu’il ne put utiliser les moyens, les réseaux et les appuis que le titre de caïd pouvait engranger, exclu de l’espace institutionnel qui avait permis à ses ascendants de jouer dans la cour des « grands » de la Kabylie de la Soummam. Pourtant, simple commis aux écritures dans la Commune-Mixte d’Akbou, après s’être fait remarquer comme un défenseur de la veuve et de l’orphelin, on finit par l’envoyer vers 1927/28, à Arris, au milieu des Aurès, loin de sa région natale, dans un coin reculé et éloigné de tout. Mais là-bas aussi, malgré ce transfert punitif, il ne fut pas en reste et trouva encore le moyen d’attirer l’attention sur lui, notamment en bataillant comme un beau diable pour que son fils entre dans l’école ouverte aux seuls Européens, ce qu’il réussit à obtenir par ailleurs. En 1943, il revint enfin au village où il intégra les services de la Commune-Mixte de Sidi-Aïch. Avec son retour, il retrouva aussi toutes les anciennes inimitées et ne tarda pas à se jeter corps et âme dans la mêlée. Dès qu’il prit ses fonctions, il mena une minutieuse enquête qui lui permit de mettre à jour une affaire de trafic d’influence, de falsification de documents administratifs, de détournements de biens publics et d’organisation de marché noir dans la Commune-Mixte de Sidi-Aïch. Cette enquête visait des membres de la partie adverse du village mais aussi le secrétaire de la commune, un certain Mohand-Saïd Ben Abderrahmane sans la couverte duquel ils n’auraient pu commettre leurs infractions. La justice sollicitée, on ouvrit une enquête qui aura eu pour conséquence de soumettre les femmes du village à un interrogatoire par des agents judiciaires, autrement dit par des étrangers au village. Ce précédent, considéré comme une atteinte à l’honneur des femmes, sera le prétexte des ennemis de Si Lbachir pour provoquer une vendetta qui ne cessa de durer jusqu’à aujourd’hui. De son côté, l’administration ne tarda pas à réagir.

Le 31 mai 1944, Si Lbachir fut convoqué chez l’administrateur de la commune mixte de la Soummam à Sidi – Aïch. Ce dernier lui reprocha d’être entré la veille dans le bureau de l’administrateur adjoint pendant son absence et d’avoir regardé ses papiers. Il nia aussitôt les faits qui lui étaient reprochés puis se vit opposer les témoignages du secrétaire de la commune Mohand-Saïd Ben Abderrahmane et de deux auxiliaires travaillant en face du bureau de l’administrateur adjoint, que l’administrateur fit appeler. Ils affirmèrent l’avoir vu entrer dans le bureau et d’y être resté deux minutes. Aussi l’administrateur le menaça en présence de ceux que Si Lbachir ne pouvait considérer que comme des calomniateurs : « La prochaine fois, je vous foutrai à la porte et je ne le répéterai pas ! ». Deux jours après, le 02 juin 1944, appelé par l’administrateur qui l’invite « à lui donner la composition du bureau du syndicat des employés et des ouvriers communaux ». Si Lbachir la lui fit connaître en ajoutant qu’il n’était venu assister qu’en simple spectateur à la conférence donnée par le syndicat et qu’il avait dû, à la suite de cette conférence, céder à l’insistance de l’auditoire qui avait tenu à le désigner comme secrétaire de ce syndicat ».

Exaspéré, l’administrateur lui asséna : « Ce sont les mêmes salopards qui se rencontrent et ce n’est pas le syndicat qui m’empêchera de vous foutre à la porte quand vous passez aux conneries comme celle de ces jours-ci ». 10 jours après ce nouvel incident, le 12 juin, Si Lbachir annonça sa démission qui devint effective à la fin du mois afin de pouvoir se défendre sans subir le harcèlement humiliant dont il était l’objet chaque jour sur son lieu de travail. Au cours du mois de juillet, Si Lbachir envoya un courrier au procureur dans lequel il l’informait du rôle joué par le secrétaire de la commune dans une nouvelle affaire de faux et d’usage de faux, et à qui il fit remarquer que l’enquête devait être confiée aux services de la sureté. Mais, le 10 août, dans l’après-midi, en représailles, après l’audition en matinée du parent de la famille adverse par l’administrateur adjoint au sujet de l’affaire de faux, Zouaoui Elhacène, gendre de Si Lbachir et témoin dans cette affaire, fut victime d’une agression en plein marché de Sidi – Aïch. « Tout indiqué pour être suspecté de « révélations », plaida Si Lbachir, Zouaoui Elhacène a été assailli par le secrétaire et deux de ses parents, Benazzouz M. S., cavalier de la commune, et Benazzouz M. C. qui l’ont attaqué traîtreusement par derrière». Trois jours après, l’affaire fut jugée. « Cette affaire d’agression sanglante, nota alors amèrement Si Lbachir dans un courrier du 31/12/44, ayant éclaté en pleine rue, trois individus contre un ; constatée par un certificat médico-légal concluant à une incapacité de travail de douze à quinze jours de travail – a été non seulement minimisée jusqu’à la considérer du ressort du tribunal de simple police (comme s’il s’agissait d’une simple contravention de propos et ou tapage injurieux), mais aussi dénaturée jusqu’à confondre la victime avec les assaillants ou plus exactement parmi deux d’entre eux, le secrétaire de la commune – c’est-à-dire le principal responsable parce qu’instigateur doublé d’agresseur, mis « hors de cause » – ayant toujours été cité comme simple, inoffensif ou honorable témoin ». « Il va sans dire, continua-t-il, que ce dernier qui avait été, dès le début, assuré de l’impunité, n’a fait que jouir de celle-ci, et mon gendre d’obtenir sa propre relaxation comme réparation morale maximum, après condamnation de deux inculpés à une amende de douze francs, chacun ». Le 31 août, afin de s’assurer un revenu qui commence à lui faire défaut 2 mois après sa démission, donnant les raisons ayant motivé cette dernière, Si Lbachir écrivit une lettre à l’administrateur de la commune dans laquelle il sollicitait sa réintégration. Le 04 septembre, l’administrateur lui répondit par la négative pour des raisons que ne put s’empêcher de commenter ironiquement Si Lbachir : « En quoi consiste la prétendue « réorganisation » des services depuis mon départ ? Par le passage d’une employé du bureau de l’état civil au bureau des pensions, c’est-à-dire, en mon remplacement, ce genre de mutations, le plus souvent momentané, n’étant que fréquent et régulier, quand les besoins d’un service se révèlent plus accrus ou plus urgent que ceux d’un autre service. « Commis en surnombre », alors que [des] vacances se sont produites et de nouveaux commis recrutés (dont un récemment réintégré après démission d’office, sinon licenciement), le tout, bien entendu, de préférence à moi, même à défaut de faute professionnelle, et en dépit de mon ancienneté qui devait se terminer par ma titularisation, en vertu de la récente ministérielle titularisant les auxiliaires de tous les services comptant dix ans de fonction ; ma jeunesse écoulée, ma santé altérée au service de l’administration communale, une ancienneté compromise, sinon perdue, à cause d’une stupide et odieuse intrigue du secrétaire de la commune, le préjudice ainsi subi, étant, hélas, d’une importance capitale ! ». Ensuite, entre septembre et décembre 1944, il fut convoqué à trois reprises par le juge de paix d’Elkseur qui lui intima de cesser ses démarches. On le condamna même à 5O francs d’amende pour outrage à magistrat, ce qui lui valut 3 jours de prison. Le 2O novembre, il adressa un courrier au secrétaire de la Section socialiste de Bougie où il fit état du fait que le juge le mettait ainsi dans la douloureuse impossibilité d’écrire à lui-même ou à d’autres autorités qui eussent pu lui communiquer ses écrits » en concluant : « Cela est antirépublicain, cela est anti-démocratique, cela n’a rien de français ». Mais rien n’y fit et jusqu’à ce jour, sans revenu fixe, obligé de s’éloigner de son village sous peine de tomber sous les coups de ses adversaires prêts à tout pour avoir sa peau après plusieurs tentatives d’assassinat contre sa personne, il ne lui resta que les yeux pour pleurer.

 

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :