Livre du samedi – Congo : une histoire / David Van Reybrouck

22 Juil

Congo : une histoire

De la préhistoire aux premiers chasseurs d’esclaves, du voyage de Stanley missionné par Léopold II à la décolonisation, de l’arrivée de Mobutu puis de Kabila à l’implantation industrielle d’une importante communauté chinoise, ce livre retrace, analyse, conte et raconte quatre-vingt-dix mille ans d’histoire : celle du Congo, cet immense territoire africain au destin violenté.
Pour comprendre ce pays, un écrivain voyageur, historien, journaliste, est allé à la rencontre du peuple du Congo. Au fil de multiples séjours, son regard s’est aiguisé, son empathie s’est affirmée, son incessante curiosité lui a permis de saisir, de consigner dans ses carnets souvenirs et propos inédits au rythme d’une enquête basée sur plus de cinq mille documents.

 

« Mais où commence l’Histoire ? Là aussi, bien plus tôt qu’on ne pourrait l’imaginer. Quand j’ai envisagé il y a six ans d’écrire, pour le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Congo, un livre sur l’histoire mouvementée du pays, non seulement à l’époque postcoloniale, mais aussi pendant la période coloniale et une partie de l’ère précoloniale, j’ai décidé que cela n’aurait de sens
que si je pouvais donner la parole à autant de voix congolaises que possible. Pour tenter à tout le moins de défier l’eurocentrisme qui allait certainement me jouer des tours, il m’a paru nécessaire de me mettre systématiquement en quête de perspectives locales, car il n’existe naturellement pas une version congolaise unique de l’Histoire, pas plus qu’il n’en existe une version belge unique, européenne ou tout simplement “blanche”. Des voix congolaises, donc, autant que possible. Seulement voilà : par où devais-je commencer dans un pays où, les dix années précédentes, l’espérance de vie moyenne était inférieure à 45 ans ? Dans ce pays qui allait fêter ses 50 ans, les habitants n’atteignaient plus cet âge. Certes, des voix surgissaient de sources coloniales plus ou moins oubliées. Des missionnaires et des ethnographes avaient consigné des histoires et des chants magnifiques. Les Congolais eux-mêmes avaient écrit d’innombrables textes – j’allais même à ma grande surprise trouver un document autobiographique du XIXe siècle. Mais je cherchais aussi des témoins vivants, des personnes désireuses de partager avec moi le récit de leur vie, même les banalités. Je cherchais ce que l’on retrouve rarement dans les textes, car l’Histoire est tellement plus que ce qu’on en écrit. On peut le dire de toutes les époques et pour toutes les régions, mais c’est d’autant plus vrai dans celles où seule une petite minorité en haut de l’échelle sociale a accès aux mots écrits. Ayant étudié l’archéologie, j’attache une grande valeur aux informations non textuelles, car elles permettent souvent d’obtenir une image plus complète, plus tangible. Je voulais interviewer des gens, pas nécessairement des personnalités influentes, mais des gens ordinaires dont la vie est marquée par l’Histoire avec un grand H. J’avais envie de demander aux gens ce qu’ils mangeaient durant telle ou telle période. J’étais curieux de savoir quelles couleurs ils avaient portées, à quoi ressemblait leur maison quand ils étaient enfants, s’ils allaient à l’église.
Bien entendu, il est toujours risqué de se faire une idée du passé en extrapolant à partir de ce que racontent les gens aujourd’hui :  rien n’est aussi actuel que le souvenir. Mais si les opinions sont particulièrement malléables – les informateurs vantaient parfois les mérites de la colonisation : était-ce parce que les choses allaient si bien à l’époque ? ou parce qu’elles allaient si mal à présent ? ou encore parce que je suis belge ? –, les souvenirs que laissent des objets ou des actes banals opposent souvent quant à eux une plus grande inertie. On avait un vélo ou on n’avait pas de vélo en 1950. On parlait kikongo avec sa mère quand on était enfant ou on ne parlait pas kikongo avec elle. On jouait au football au poste missionnaire ou on ne jouait pas au football. La mémoire ne jaunit pas partout aussi vite. Les banalités de la vie gardent plus longtemps leur couleur.
Je voulais donc interviewer des Congolais ordinaires à propos de leur vie ordinaire, même si je n’aime pas le mot “ordinaire”, car souvent les histoires que j’ai pu entendre étaient vraiment exceptionnelles. Le temps est une machine qui broie les vies, je l’ai appris en écrivant ce livre, mais parfois il y a aussi des gens qui broient le temps.
Une fois encore : par où devais-je commencer ? J’avais espéré pouvoir parler ici et là à quelqu’un qui avait encore des souvenirs précis des dernières années de l’époque coloniale. J’étais parti d’emblée de l’idée qu’il n’y aurait pratiquement plus de témoins de la période antérieure à la Seconde Guerre mondiale. Je pourrais déjà m’estimer heureux de trouver un informateur d’un certain âge susceptible de me parler de ses parents ou de ses grands-parents pendant l’entre-deux-guerres. Pour les périodes plus anciennes, je devrais chercher tant bien que mal mon chemin en m’aidant de la boussole tremblotante des sources écrites. Il m’a fallu un certain temps pour m’apercevoir que, si l’espérance de vie moyenne au Congo aujourd’hui est très faible, ce n’est pas parce qu’il y a peu de personnes âgées, mais parce que tant d’enfants meurent. L’effrayante mortalité infantile fait baisser la moyenne. Au cours de mes dix voyages au Congo, je n’ai pas tardé à rencontrer des gens de 70, 80 et même 90 ans. Un jour, un vieillard aveugle de près de 90 ans m’a beaucoup parlé de la vie que son père avait vécue ; indirectement, j’ai pu ainsi plonger dans les années 1890, à une profondeur étourdissante. Mais ce n’était encore rien par rapport à ce que Nkasi m’a raconté… »

 

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