Livre du samedi : Things fall apart / Chinua Achebe

9 Sep

Things Fall Apart / Chinua Achebe (1958)

 

Publié en français sous le titre Le monde s’effondre, Paris, Éditions Présence africaine, 1966 ; réédition dans une nouvelle traduction sous le titre Tout s’effondre, Arles, Actes Sud, coll. « Lettres africaines », 2013

Dans le village ibo d’Umuofia, Okonkwo est un homme dont la puissance et le courage sont vantés par tous, dont la voix est écoutée. Rejeton d’un père lâche et paresseux, il doit à lui seul ce qu’il est aujourd’hui : un fermier prospère qui veille sur ses trois épouses et sur ses huit enfants, un sage guerrier jouissant de la confiance des anciens.
Son monde repose sur un équilibre cohérent de règles et de peurs, de rituels et de traditions. Okonkwo habite ce monde, l’accepte et le maîtrise, il en est même l’un des garants. Ce qu’il ignore, c’est que l’extérieur s’apprête à violer une réalité qu’il croyait immuable : les missionnaires d’abord, les colons britanniques ensuite vont bientôt bouleverser irrémédiablement l’existence de tout son peuple.
Tragique roman à la langue limpide, fable cruelle retraçant la destinée d’un homme fier qui ne plie pas, Things Fall Apart rend hommage à l’Afrique précoloniale à l’aube de sa décomposition. “Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur”, dit un proverbe africain que Chinua Achebe aimait à citer.

Extraits:

 » Le Blanc est très malin. Il est venu tranquillement et paisiblement avec sa religion. Nous nous sommes amusés de sa sottise et nous lui avons permis de rester. Maintenant il a conquis nos frères, et notre clan ne peut plus agir comme un seul homme. Il a placé un couteau sur les choses qui nous tenaient ensemble et nous sommes tombés en morceaux. »

 

« Okonkwo était connu dans les neuf villages et même au-delà. il le devait à de beaux succès personnels. Jeune homme, il avait fait à dix-huit ans l’honneur de son village en battant amalinze le chat. amalinze était un grand lutteur, célèbre d’Umuofia à Mbaino, et invaincu depuis sept ans. On l’appelait le chat parce que son dos ne touchait jamais terre. c’était cet homme qu’Okonkwo avait fait plier au terme d’un combat dont les anciens disaient que c’était le plus acharné depuis que le fondateur de leur village avait affronté un esprit de la forêt pendant sept jours et sept nuits.
Les tambours battaient, les flûtes jouaient et les spectateurs retenaient leur respiration. amalinze était un lutteur habile et plein de ruse, mais Okonkwo était glissant comme un poisson dans l’eau. Tous les nerfs et tous les muscles saillaient sur leurs bras, leur dos et leurs cuisses, et on les entendait presque se tendre à se rompre. Et à la fin, Okonkwo avait terrassé le chat.
C’était bien des années auparavant, vingt ans ou plus, et la réputation d’Okonkwo avait grandi depuis comme un feu de brousse quand souffle l’harmattan. il était grand et fort, et ses épais sourcils, son nez épaté lui donnaient un air des plus sévères. il avait un souffle puissant et on disait que lorsqu’il dormait, ses épouses et ses enfants l’entendaient respirer de leurs maisons. Quand il marchait, ses talons touchaient à peine le sol et il semblait se déplacer sur des ressorts, comme s’il s’apprêtait à bondir sur quelqu’un. Et de fait c’est quelque chose qu’il faisait souvent. il souffrait d’un léger bégaiement et, quand il était en colère et ne trouvait pas ses mots assez vite, il se servait de ses poings. il n’avait aucune patience avec ceux qui ne connaissaient pas la réussite. il n’avait eu aucune patience avec son père.
Unoka, car tel était le nom de celui-ci, était mort depuis dix ans. il s’était montré de son vivant paresseux et imprévoyant, tout à fait incapable de penser au lendemain. Si quelque argent lui tombait entre les mains – ce qui n’arrivait pas souvent –, il achetait aussitôt des gourdes de vin de palme et invitait ses voisins à faire la fête. il disait toujours que chaque fois qu’il voyait la bouche d’un mort, il comprenait qu’il fallait être fou pour ne pas manger tout ce qu’on possédait tant qu’on était en vie. Unoka, évidemment, devait de l’argent à tous ses voisins, depuis quelques cauris jusqu’à des sommes beaucoup plus importantes.
Il était grand mais très maigre et légèrement voûté et affichait en permanence une mine défaite et lugubre, sauf quand il buvait ou qu’il jouait de la flûte. c’était un excellent joueur de flûte et il n’était jamais aussi heureux que lorsque les musiciens du village, pendant les deux ou trois lunes suivant la récolte, décrochaient leurs instruments suspendus au-dessus du foyer. Unoka jouait avec eux, son visage rayonnant de paix et de béatitude. il arrivait que les habitants d’un autre village demandent à l’orchestre d’Unoka et à ses danseurs  egwugwu de  venir leur apprendre leurs musiques. Ils restaient alors chez ces hôtes le temps de trois ou quatre marchés, à jouer et à festoyer. Unoka adorait les ripailles et l’amitié, et il adorait cette saison, quand les pluies avaient cessé et que le soleil se levait chaque matin pour répandre sur le monde une beauté éblouissante. Et il ne faisait pas trop chaud non plus, car l’harmattan sec et frais soufflait du nord. certaines années, l’harmattan se montrait bien plus sévère et une brume épaisse stagnait dans l’atmosphère. Les vieux et les enfants s’asseyaient alors autour des feux de bûches, pour se réchauffer. Unoka aimait tout cela, et il aimait les premiers milans qui revenaient avec la saison sèche, et les enfants qui chantaient pour leur souhaiter la bienvenue. Il se rappelait comment, dans sa propre enfance, il avait souvent erré dans l’espoir de voir un milan planer de son vol nonchalant dans le bleu du ciel. Dès qu’il en apercevait un, il se mettait à chanter à tue-tête et de tout son être pour le saluer au retour de son long, long voyage, et lui demander s’il avait rapporté quelques longueurs de tissu.
Mais tout cela, c’était bien des années avant, au temps de sa jeunesse. Unoka l’adulte avait été un raté. Un pauvre dont la femme et les enfants avaient à peine de quoi manger. Les gens se moquaient de lui, ce flemmard, et juraient de ne plus lui prêter d’argent parce qu’il ne remboursait jamais. Mais Unoka était ainsi fait qu’il se débrouillait toujours pour emprunter encore, et ajouter à ses dettes. Un jour, un voisin du nom d’Okoye vint le voir. il le trouva dans sa hutte, affalé sur un lit de terre, en train de jouer de la flûte. Unoka se redressa aussitôt pour serrer la main d’Okoye, lequel déroula la peau de chèvre qu’il portait sous le bras et s’assit. Unoka disparut dans une autre pièce à l’intérieur de sa maison et revint avec un petit plateau en bois chargé d’une noix de cola, d’un peu de piment crocodile et d’un bâton de craie blanche.
— J’ai de la cola, annonça-t-il en se rasseyant, et il tendit le plateau à son visiteur
— Merci. Qui apporte la cola apporte la vie. Mais je pense que tu devrais la casser, répondit Okoye, en lui rendant le plateau.
— non, c’est à toi, je crois!
Et de discuter ainsi un bon moment, jusqu’à ce qu’Unoka accepte enfin l’honneur de casser la cola. Okoye, pendant ce temps, prit le bâton de craie, traça des traits sur le sol, puis passa du blanc sur son gros orteil.
En cassant la cola, Unoka adressa une prière à leurs ancêtres pour qu’ils leur donnent vie et santé, et protection contre leurs ennemis. après avoir mangé ils parlèrent d’un tas de choses : des fortes pluies qui noyaient les ignames, de la prochaine fête ancestrale et de la guerre avec le village de Mbaino qui parais- sait imminente. Unoka n’aimait pas beaucoup qu’on parle de guerre. À vrai dire, il était lâche et ne sup- portait pas la vue du sang. aussi changea-t-il de sujet pour parler musique, et son visage s’illumina. il entendait, étroitement mêlés dans les oreilles de son esprit, les rythmes endiablés de l’ekwe, du udu et de l’ogene tandis que sa propre flûte tantôt y glissait sa mélodie et tantôt s’en échappait pour les enrichir de notes plain tives et colorées. c’était à la fois vif et allègre, mais à écouter la flûte monter et descendre puis revenir par brèves incursions, on comprenait qu’il y avait, aussi, de la peine et de la souffrance. »

 

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