Barbès Blues au temps du couvre-feu (68) / Farid Taalba

27 Sep

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Mais, bien que profondément affecté dans son amour-propre par le déclassement qu’on lui fit subir, malgré son exclusion de la fonction publique qui l’accula à vivre pauvrement de menus travaux glanés à droite à gauche, et surtout en homme d’honneur qu’il se devait d’être en ce temps-là, les larmes ne le rendirent pas aveugle pour autant et Si Lbachir Ou Messaoud continua de ne pas lambiner dans ses efforts afin de défendre bec et ongles la face de la famille. Ses tantes paternelles et ses sœurs ne disaient-elles pas : « Il est nos yeux ! ». Et face au souvenir inoubliable de ce cri de guerre, il ne cessa de redoubler de férocité, avec une incroyable constance qui résistait aux défaites infligées par l’administration et aux harcèlements meurtriers de ses adversaires villageois, échappant à l’usure du temps et sans sombrer dans la résignation. La même fureur obstinée, têtue, enflammait ses prunelles dans son visage glabre de somnambule, insensible, la peau tendue comme celle d’un tambour chauffé à vif, et sous laquelle couvaient les braises qui alimentaient, attisaient encore plus intensément son désir de fumer enfin ses ennemis, assoiffé qu’il était de se faire rendre justice et dignité. « Ah, songea le maître alors que la voiture se souleva en percutant une pierre que le chauffeur n’avait pas vu venir, qu’est-ce qu’il en a bavé ! Comment fait-il pour tenir ainsi? Même dans une impasse, il continue de s’ouvrir la voie, quitte à prendre le risque de buter contre un mur qu’il s’ingéniera tout de même à percer, ne serait-ce qu’avec les bouts de ferrailles qui lui restent !

– Désolé, s’empressa de dire le chauffeur qui avait vu dans le rétroviseur la tête du maître cogner contre le plafond, je fais ce que je peux sur cette route, permettez-moi l’expression, de merde !

– De quoi te plains-tu, s’amusa le maître, il y en a qui empruntent des routes plus chaotiques ! ». Le chauffeur toisa le maître en balayant son rétroviseur avec des yeux ronds de surprise sur ce qu’il voulait bien lui signifier ; il s’apprêta alors à le relancer mais il renonça quand, au passage, il essuya le sourire de son client ruminant sa réponse avant même qu’il n’eut formulé sa question ; il appuya aussitôt sur l’accélérateur pour faire passer son dépit au moment de mordre l’amorce de la pente qui montait à l’Adrar Ougharbi, chez les At Yemmel et les At Djellil. Le maître n’allait pas trop tarder à retrouver Si Lbachir Ou Messaoud qui, pendant l’été, vivait retiré dans un refuge situé à l’extérieur de son village. Assez loin pour ne pas laisser libre cours à son alacrité d’en découdre avec ses ennemis que leur simple vue suffisait à provoquer dans un coup de sang, assez proche aussi pour recevoir la visite de ses parents, il séjournait dans un lieu saint qui décourageait toute tentative d’agression, son auteur se risquant au déshonneur en bafouant le devoir d’hospitalité du marabout. C’était un endroit qui respirait le calme et la sérénité, voué au silence et au murmure de la prière au milieu d’escarpements et d’aiguilles aussi inquiétants qu’immobiles. Le maître avait bien fait d’y expédier Madjid afin qu’il se remette du séisme qui l’avait fait s’effondrer, connaissant la générosité de Si Lbachir. Le maître avait fait sa connaissance à l’époque où il avait été muté dans les Aurès suite à ses démêles avec l’administration de la commune-mixte d’Akbou, et plus précisément autour d’Arris, dans la vallée d’Ighzer Amellal que l’administration avait renommée Oued Abiod, le changement des toponymes comme des noms d’Etat-civil étant un de ses moyens pour s’emparer de l’âme des Indigènes après s’être accaparé leur corps, selon le bon mot de Bugeaud. A cette époque, au moment de la deuxième guerre mondiale, le maître se rendait en taxi à une fête de mariage qu’il devait animer dans un village des environs qui l’avait sollicité avec ferveur. Après avoir dépassé Arris, le ciel se calamistra d’abord de nuages d’encre avant de s’enténébrer totalement. Puis, subitement, dans des grondements d’orage qui suivirent des salves d’éclairs dont les clartés soudaines et passagères avaient troué l’obscurité d’outre-tombe tombée comme une chape de plomb, des gerbes d’eau frappèrent le pare-brise en tambourinant comme une pluie de cailloux ; un déluge glissait si abondamment sur la surface de la vitre que le chauffeur du taxi n’y vit bientôt que goutte. Il préféra finalement se ranger sur le bord de la route. Il eut de peur de basculer dans l’oued : en contre-bas de la route, il rugissait dans des remous et des tourbillons colériques qui avaient gonflé son cours en charriant de la boue rouge, des pierres et des troncs d’arbres morts. Quand la pluie se fit moins violente et que le pare-brise leva le rideau qui le rendait aveugle, le chauffeur reprit sa route. Malheureusement, au bout d’une centaine de mètres, là où un gros ruisseau se jetait dans l’Ighzer Amellal, les eaux, sorties du lit de la rivière, avaient inondé la route qui en était devenue impraticable. Forcés de faire demi-tour, frappant à la première porte d’une maison du premier hameau villageois rencontré, le conducteur et son illustre client furent accueillis par Si Lbachir qui leur offrit l’hospitalité. Vivant humblement avec sa famille de bouts de ficelle, il n’avait pas hésité un seul instant sans avoir pris connaissance de l’identité de ces voyageurs qui se présentèrent à lui. Il partagea le peu de nourriture qu’il lui restait avec d’autres personnes accueillies avant eux, parmi lesquelles se trouvait le poète Qasi Udifella, venu des At Abbas pour rencontrer un frère de galère en ce lieu qui ne devait exister que sur une carte géographique, ses habitants livrés à eux-mêmes par la sous-administration et supportant la tyrannies des caïds chargés de les maintenir dans leur cantonnement de réserve indienne. Fin lettré en arabe et en français, grand connaisseur de la tradition orale kabyle, Si lbachir n’avait pas hésité à engager ses hôtes dans des conversations philosophiques et des joutes poétiques jusqu’au lever du soleil, leur rappelant qu’un fils d’Adam ne pouvait être tenu que par son ventre. Le maître en fut surpris en ruminant quelques bribes d’un poème de Qasi Udifella qui résumait bien le contexte dans lequel une telle charité et une telle joie avaient pu surgir :

L’esprit avisé encourt la prison En ce siècle de disette Nous voici pris

On met selle grossière au cheval On le charge Les juments labourent dans la neige

Les céréales se vendent par sachets Quant aux denrées n’en parlons pas L’huile s’achète avec un bon

Le percepteur a vidé le marché Les bénéfices lui revenant Nous sommes tous réduits à la misère

Plus d’argent ni de cuivre Ils sont prohibés Malheur à celui chez qui on en trouve

 

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