Séance du dimanche Terra Lliure-Punt Final (2007)

8 Oct

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Catalogne année zéro. La répression néo-franquiste le 1er octobre 2017, pour empêcher la tenue d’un référendum d’auto-détermination a donné lieu à de nombreuses réactions contre la brutalité des milices de l’État espagnol, Guardia Civil et Police Nationale en tête. Mais, ces réactions à chaud contre la violence d’État se sont rarement aventurées au-delà d’une condamnation de principe contre une réponse disproportionnée face à un processus électoral déclaré illégal par le gouvernement et son tribunal constitutionnel aux ordres. La plupart des commentateurs se sont bien gardés d’aller au-delà, quand ils ne condamnaient pas explicitement l’initiative même du référendum. C’est vrai ça, l’auto-détermination, c’est un peu comme l’égalité : un grand mot placé dans des grands textes, mais qu’il ne faut surtout pas sortir des livres d’Histoire. Les États-nation existent une fois pour toute, c’est très bien comme ça, les Catalans sont espagnols, les Kurdes sont turcs (ou irakiens, ou iraniens, ou syriens), les Corses et les Kanaks sont Français, et toute l’Afrique a des ancêtres gaulois. Hein ? Ah bon, c’est fini ça ? Ah ok.

Concernant le fond de la question, à savoir les rapports entre la Catalogne et l’Espagne, personne n’est allé chercher plus loin qu’une analyse lamentablement immédiate : mais pourquoi donc les Catalans veulent-ils sortir de l’Espagne ? Ben parce qu’ils ont un PIB plus important que d’autres régions espagnoles, c’est juste ça, de gros égoïstes, un peu comme la Ligue du Nord ou le Brexit, des vilains populistes pleins d’euros qui veulent laisser crever les Andalous et les Extrémègnes. Pour le reste, que des salades, des menteries : la culture catalane c’est du folklore, ou de la manipulation politique sans fondement. Espagne, une, grande et libre ! Hein ? Quoi ? C’est le slogan franquiste par excellence ? Ah ? C’est pas une devise républicaine française ?

L’occasion de revenir un peu en arrière. Pas sur l’ensemble du contentieux entre la Castille et la Catalogne : ça remonte au Moyen Âge, ça se complique au XVIIe s où la couronne espagnole, après une guerre de reconquête écrase la Catalogne et mène une campagne d’occupation militaire en règle, confirmée début XVIIIe après une nouvelle guerre. Au moins aux années 1930 : en 1932, pendant la seconde république espagnole, la Catalogne se dote d’un statut d’autonomie qui est reconnu par le Front Populaire. Barcelone est l’un des centres du mouvement révolutionnaire et, logiquement, l’une des cibles privilégiées de la répression franquiste.

B-Marlena-Barcelona poster

Pendant toute la dictature (1939-1975) de même qu’en Euskadi il est interdit de parler basque, le catalan est proscrit de Catalogne. Les communautés historiques (Catalogne, Euskadi et Galice) sont niées en tant que telles et le régime franquiste s’emploie à normaliser toute la population en imposant le castillan comme seule langue notamment à l’école (comme le français dans tout l’empire français pendant très longtemps). Du coup, assez logiquement, la Catalogne et le pays basque se retrouvent assez vite à la pointe de la résistance à Franco et à ses sbires et jouent un rôle essentiel dans les dernières années de la dictature. C’est un commando de l’ETA qui décapite le régime en offrant au dauphin du dictateur, l’amiral Carrero Blanco, un aller simple pour le ciel grâce à quelques kilos de dynamite, en décembre1973. En Catalogne, le MIL –Movimiento Ibérico de Liberación– de tendance libertaire et antifasciste est particulièrement actif, aux côtés de mouvements catalanistes marxistes-léninistes comme le FAC (Front de Libération de Catalogne) ou des groupes issus de la résistance antifranquiste historique réunie dans le Front National Catalan. Le problème c’est que cette participation à l’effort commun pour faire tomber la dictature n’est que très partiellement reconnu avec le retour à la démocratie en 1975 : les partis politiques d’opposition nationale, en particulier les partis socialiste et communiste, préfèrent s’entendre avec la frange la plus pragmatique de la technocratie franquiste pour bricoler une soi-disant « transition démocratique ». Cela leur permet de prendre leur part du gâteau tout en garantissant aux hiérarques franquistes à la fois l’impunité la plus totale et une participation au jeu de la démocratie représentative. Le Parti Populaire de l’actuel premier ministre Mariano Rajoy, celui-là même qui a lancé la troupe dimanche 1er octobre, est issu de cette négociation contre nature. Le roi, intronisé par Franco lui-même est accepté comme garant de l’unité du pays. Les statuts d’autonomie accordés de mauvaise grâce aux communautés historiques pour tisser un lien entre l’État central et les partis de notables basques et catalans sont bridés par l’article 2 de la Constitution, qui réaffirme l’unité indissoluble de la « nation espagnole ».

Franco Rajoy

Face à cette arnaque démocratique, et devant l’absence d’amnistie (jusqu’à fin 1977) pour les militants emprisonnés, plusieurs groupes politiques reprennent la voie des armes pour sortir du cadre espagnol et lutter pour une alternative révolutionnaire. C’est le cas d’Euskadi Ta Askatasuna (ETA, littéralement Pays basque et Liberté) partisane d’une révolution socialiste dans une république basque indépendante. C’est également le cas d’une organisation catalane moins connue –le degré d’affrontement en Catalogne n’a jamais atteint celui du Pays Basque– mais également très active dans ce contexte-là : « Terra Lliure » (Terre Libre), une organisation politico-militaire militant en faveur d’une catalogne indépendante et d’un régime républicain et socialiste. Active à partir de 1978, elle fédère dès les années 1980 la plupart des militants des autres groupes de la lutte de libération nationale catalane tels que EPOCA (Armée Populaire Catalane) ou le PSAN-Provosoire. Cette organisation rassemble la partie la plus combative de la gauche indépendantiste qui ne se reconnaît pas dans la constitution espagnole de 1978 et la considère comme une trahison du processus républicain lancé sous le Front Populaire avant le coup d’État de Franco.

tera Lliure banderole

Le documentaire proposé ici, sorti en 2007, retrace la trajectoire de Terra Lliure, depuis ses débuts jusqu’à l’abandon de la lutte armée au début des années 1990, sa dissolution en 1995 et l’intégration d’une partie de ses cadres dans les partis politiques de la gauche républicaine catalane, ERC en particulier, même si certains de ses militants semblent garder un contact avec des formations moins institutionnelles, comme la CUP, anticapitaliste et plus conseilliste.

 

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