Livre du samedi : La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue / Marwan Mohammed

21 Oct

 

  La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue / Marwan Mohammed

 

Présentation : 

Les jeunes en bande ont tout pour déplaire. Décrits comme agressifs, hostiles, violents, ils incarnent une dangerosité de proximité. C’est à travers leurs « affrontements », leurs « agressions gratuites », leurs « trafics », leurs défoulements émeutiers, leurs penchants sexistes ou homophobes, que les bandes alimentent l’actualité journalistique. La place qu’elles occupent dans les médias est indissociable des prédations qu’elles commettent ou qui leur sont imputées.
Au delà des faits-divers, cette réalité pose de nombreuses questions : qu’est-ce qu’une bande ? Comment se forment-elles ? Peut-on les mesurer ? Quelles évolutions ? Qui attirent-elles ? Pourquoi ? Comment fonctionnent-elles ? Quelles places y occupent les transgressions ou les comportements violents ? Que disent ces groupes des évolutions de notre société ? C’est à l’ensemble de ces questions qu’est dédié cet ouvrage qui est le fruit d’une longue recherche de terrain menée dans une « zone urbaine sensible » de la région parisienne.

L’auteur s’est attaché à comprendre ce phénomène à la fois ancien et en constante mutation. La société change, les bandes aussi. Il y a un demi-siècle, leur ampleur et leur durée de vie étaient limitées par le service militaire et, surtout, par le plein emploi. L’école ne conditionnait pas autant les destins sociaux et les territoires ouvriers n’étaient pas imprégnés par le « bizness ». Aujourd’hui, le public des bandes, essentiellement masculin, se construit principalement dans trois scènes sociales : la famille, l’école et la rue. Trois univers liés entre eux, analysés de l’intérieur, afin d’appréhender la « pertinence » des bandes pour ceux qui les forment, la recomposition des liens sociaux qu’elles imposent et leur poids dans le quotidien de ceux qui les côtoient. 

 

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte  (L’Humanité avril 2012) :

Que signifie précisément le terme 
de «bandes» ?

Marwan Mohammed. Depuis plusieurs siècles, le terme de bandes a pris la connotation actuelle. C’est-à-dire un mot qui désigne des déviances collectives. On parlait de bandes de maraudeurs, de brigands ; aujourd’hui, on parle de bandes de jeunes, de manière générale, pour parler des bandes qui sont inscrites dans une activité délinquante. Le droit a consacré le terme de « bandes organisées » pour désigner des groupes criminels. Depuis deux ans, le ministère de l’Intérieur a une définition qui sert de base à la prise en compte et à la comptabilisation des bandes et de leurs méfaits. Du côté de la population, les bandes de jeunes sont perçues négativement. L’idée que ces bandes incarnent une dangerosité de proximité collective est très ancrée. Mais ce qui est frappant en France, c’est l’obsession hollywoodienne du phénomène des bandes. Pour rappel, déjà au début du XXe siècle, on appelait les petites bandes de jeunes, les « Apaches ». Ensuite, sont arrivés les « blousons noirs » avec le rock, la Fureur de vivre de James Dean, tirée de l’imaginaire nord-américain. Les « zoulous » aussi, en 
référence à des bandes ethniques. Cependant, ces bandes ont été très peu étudiées par les chercheurs. Tout cela se distingue des groupes locaux, qui se retrouvent dans des lieux de socialisation issus de différents réseaux.

Ces jeunes se reconnaissent-ils dans 
ce terme ?

Marwan Mohammed. Le terme de bandes est un objet de lutte symbolique. Les jeunes en bandes disent eux-mêmes qu’ils ne font pas partie d’une bande et mettent à distance ce terme. Du côté de la sociologie, il n’y a pas une définition mais des critères de définition. Le groupe juvénile qui porte une histoire possède son fonctionnement. Il est volontairement conflictuel avec son environnement et très expressif sur la place publique. Ces jeunes recherchent une visibilité dans l’espace public. Il y a une dynamique déviante. Leur finalité n’est pas de faire de l’argent et de participer à la délinquance. Ils sont avant tout un groupe de copains. Ils ont des pratiques instituées, des fonctions qui se perpétuent et qui leur apportent des compensations sociales.

Quelles sont ces compensations sociales ?

Marwan Mohammed. Après plusieurs mois de recherche, j’ai développé une théorie de la compensation pour saisir la musique des bandes. En France, plusieurs théories se complètent très bien. J’ai insisté sur les valeurs de virilité, sur le rapport normatif des bandes à la force physique. Ces valeurs de virilité et la question de la ségrégation réciproque sont indispensables pour comprendre la formation des bandes. Mais la question était aussi d’interroger les engagements dans les bandes. Pourquoi sont-ils durables alors que les bénéfices s’avéraient très limités ? La rue est usante, le prix à payer est élevé. Alors, qu’est-ce qui les retient ? D’abord, il y a l’aspect psychologique. La bande permet de gérer une période de transition, de construction de soi, de passage à l’âge adulte. S’ensuit une fonction matérielle : les bandes dégagent du pouvoir d’achat parce que la pression à la consommation est très forte et que leurs moyens sont très limités.

Vous dites que la bande a aussi une fonction symbolique de reconnaissance…

Marwan Mohammed. Oui, les bandes apportent un statut social de reconnaissance, de gratification, d’estime de soi à travers les transgressions. Elles s’inscrivent dans un espace régional des réputations. En effet, les connexions locales se font par les relations familiales, les associations sportives, les collèges et lycées, et surtout par la prison et les pages faits divers de la presse écrite. Cela entretient le mythe des uns et des autres. Quand on fait parler de soi, ce sont des centaines de personnes qui sont au courant de cette actualité. La popularité est énorme et on a, par conséquent, un pouvoir sur les gens. Qu’on leur fasse peur ou qu’on les rassure. Ils ont un pouvoir économique quand on vient les solliciter pour un bon plan. Et ils ont même un pouvoir sur les institutions parce qu’ils sont considérés comme un public prioritaire. En bout de chaîne, les jeunes bénéficient d’un pouvoir de séduction, car l’image du bad boy est très rentable d’un point de vue amoureux. Bref, on devient quelqu’un d’important.

Ces jeunes sont-ils révoltés et ont-ils 
une conscience politique ?

Marwan Mohammed. C’est aussi la fonction d’une bande, une fonction proto-politique. L’émeute ou le sentiment de révolte est une forme 
de rationalisation et de traduction en actes 
de ce qui est subi. Cette colère peut aussi se 
traduire par des manifestations conventionnelles et par des discussions quotidiennes politiques, en réaction à l’actualité. Les bandes jouent aussi une fonction identitaire. Car, 
au fond, ces jeunes ne connaissent pas l’histoire de leurs parents et sont en conflit ouvert avec l’histoire nationale. C’est difficile de se construire à partir de mythes inconnus ou conflictuels. Le mythe de la rue sert alors de pilier identitaire. L’histoire de la rue se transmet très efficacement parce qu’elle est orale. Au moment d’une sortie de délinquance, les jeunes 
se recentrent autour des valeurs familiales, comme un retour à la normale.

Votre ouvrage s’intéresse à ce moment crucial qui fait basculer les jeunes dans les bandes. 
La rupture avec l’école explique-t-elle 
ce basculement ?

Marwan Mohammed. Il existe un lien entre l’expérience scolaire et l’engagement dans les bandes, même si ce n’est pas la seule explication. Les difficultés rencontrées dès l’école primaire s’accentuent au collège. La rupture est d’ordre institutionnel. À l’école, la relation aux parents est fondée sur l’oral, avec un nombre d’interlocuteurs réduit. Au collège, ce rapport se distancie et se désincarne. Les interlocuteurs se multiplient et la communication s’appuie sur l’écrit. En sixième, les élèves arrivent avec un niveau correct et décrochent entre la sixième et la quatrième. Un tiers des effectifs lâchent à ce moment-là. C’est là que la bande entre en scène. Elle fonctionne par cooptation sur une base normative de comportement. Les bons élèves se regroupent et les mauvais vont développer des conflits. La bande va les aider à aménager collectivement le désamour scolaire, le conflit avec l’institution et à gérer l’ennui. Ils s’aménagent des voies de gratification qui ne sont pas celles que promeuvent les parents et l’école.

La formation des bandes peut-elle s’expliquer par la ghettoïsation du quartier ?

Marwan Mohammed. Contrairement à d’autres collèges, celui de Villiers-sur-Marne n’est pas un collège ghetto. On a à la fois des enfants des milieux aisés de la ville et des milieux plus précarisés. Ce qui provoque un effet de conscience accrue du milieu social. La distinction sociale paraît plus flagrante sur l’argent de poche, sur les vacances scolaires, sur la voiture des parents qui déposent leurs enfants. La bande permet au groupe de se déculpabiliser à partir de l’arbre social inégalitaire. Pour qu’il y ait passage à l’acte et déviance, il faut un système de justification construit.

Dans ce processus, les parents sont-ils toujours désignés comme démissionnaires ?

Marwan Mohammed. Oui. Le regard dominant, c’est celui de la démission, y compris par des travailleurs sociaux. Porter un jugement sur les parents démissionnaires, c’est d’abord un jugement moral. Comme si les enfants étaient des logiciels à programmer. On voit très bien qu’il y a une fuite des mauvais établissements et des stratégies de contournement, notamment en haut de la hiérarchie sociale, parce que tous les parents ont conscience que l’environnement résidentiel détermine les capacités d’éducation. Ils ont des stratégies d’éducation très pointues. Mais l’environnement social et scolaire les dépasse. Dans le discours des professionnels, une fois qu’ils ont épuisé toutes les options et que rien ne fonctionne, ils vont rendre les parents responsables. En bout de chaîne, les parents ont peu de moyens de défense. Mais cela ne veut 
pas dire qu’ils ne font pas d’erreurs et ils le 
reconnaissent. De là à dire qu’ils démissionnent, c’est faux. Ils espèrent beaucoup de la réussite de leurs enfants. L’échec scolaire vient se cogner à tous les sacrifices qu’ils ont faits. La disqualification des enfants est causée d’abord par les mésaventures scolaires et dans un second temps par les bêtises. C’est une double trahison pour les parents. Pour dépasser cette colère et cette déception parentale, ce n’est pas évident. D’autant qu’il y a des effets à cela à l’intérieur du foyer.

Quelles sont alors les conséquences 
pour les parents ?

Marwan Mohammed. Les parents paient le prix élevé. Personne n’a intérêt à avoir un enfant délinquant parce que la société le lui fait payer trop cher : l’école, les institutions, la police et surtout l’entourage. C’est là où c’est le plus insupportable. Les regards, les ragots, la disqualification du rôle des parents. Tout cela modifie totalement l’ambiance dans la maison, les relations familiales, y compris conjugales. Souvent, les familles ont été incapables de les suivre à l’école et encore plus incapables de leur aménager une voie alternative d’affirmation de soi ou de construction de soi. À part pour une minorité d’enfants doués en sport, les parents n’ont pas de réponse à leur apporter. Beaucoup ne maîtrisent pas la langue, ni l’écriture. C’est lourd. Les parents sont impuissants. Ils n’ont pas de réseaux dans le monde professionnel pour trouver des stages, ils n’ont pas toujours une bonne connaissance des institutions et sont dépendants des quelques éducateurs et des institutions qui les jugent. À un moment donné, les parents n’ont plus la main, et eux-mêmes finissent par être disqualifiés par leurs enfants.

Vous avez pu étudier les enjeux intrafamiliaux. En quoi ont-ils un impact sur le choix de la rue par certains enfants ?

Marwan Mohammed. Quand on compare le profil sociodémographique du jeune en bande avec celui des autres jeunes du quartier, on remarque un poids statistique de la taille des fratries. Deux analyses sont possibles : soit on considère que c’est la taille des fratries, donc les grandes familles africaines, et que le problème est culturel ; soit on essaie de comprendre ce que cela signifie de grandir dans une grande famille et dans un quartier pauvre. Dans les enquêtes nationales, qui ne se limitent pas aux quartiers populaires, on voit que l’importance des fratries joue, toutes choses égales par ailleurs, sur l’écart scolaire et sur le destin socioprofessionnel. On constate les mêmes conséquences aux États-Unis, en Australie, ou, il y a cinquante ans, avec les blousons noirs. Par ailleurs, les logements ne sont pas adaptés à la taille des familles, et cela impose une logistique et un travail quotidiens harassants pour les mères et les sœurs, mais aussi pour les pères qui nourrissent tout le monde. Cela réduit la portion de temps accordée à chacun. Dans un même mouvement, la taille des fratries socialise à la vie collective, mais aussi aux rapports de forces et de domination. Enfin, et surtout, il y a très peu d’espaces scolaires. Tout doit être pris en compte : le niveau sonore, le niveau de sollicitation, la concentration, la possibilité de travailler. Avec en plus une différenciation assez marquée des espaces masculins et féminins. Car, les filles s’aménagent des espaces scolaires plus adaptés à ce type de travail, et d’ailleurs, elles réussissent mieux à l’école. Les filles sont aussi beaucoup plus responsabilisées sur le travail domestique. Le fait d’être responsabilisées plus tôt rejaillit sur leur chambre. Les garçons ont moins de contraintes et ça se voit. L’espace aussi joue sur le climat familial. Cela arrange tout le monde qu’un des enfants soit dehors.

Le spectre des bandes 

Les bandes sont parfois bien utiles. Surtout en période électorale. Comment agiter le chiffon rouge et faire 
peur aux honnêtes gens ? Fin février, Claude Guéant 
a bien essayé de focaliser, une fois de plus, la campagne sur le danger des bandes de jeunes en annonçant 
la création d’une mission interministérielle de lutte contre les bandes. Cette structure, qu’il a proposée 
au premier ministre, aurait pour modèles les missions 
de lutte contre les sectes ou les drogues. Une décision en contradiction avec la nette baisse du nombre 
de bandes par rapport à 2010, selon le ministère 
de l’Intérieur. La plupart des acteurs confrontés 
à ces problématiques jugent cette proposition « politicienne ». Selon Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny (Seine-Saint-Denis), « on veut reparler des bandes, alors qu’il n’y a rien dans l’actualité qui le justifie. Depuis des années, on accumule les textes et les dispositifs. Or, l’arsenal pénal est déjà très sophistiqué ». Matthieu Bonduelle, 
président du Syndicat de la magistrature, pointe, 
quant à lui, la « faible utilisation » par les magistrats 
de la loi anti-bandes, « difficile à appliquer ».

(1) La Formation des bandes, de Marwan Mohammed, 
PUF, 2011.

 

Conférence-débat : la formation des bandes:

http://ses.ens-lyon.fr/articles/marwan-mohammed-la-formation-des-bandes-139935

 

 

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