Livre du samedi : Kalpa Impérial / Angélica Gorodischer

25 Nov

« l’empire le plus vaste qui ait jamais existé »

« Vous avez sûrement lu quelque chose un jour ou entendu quelque chose au sujet du règne de l’Empereur Furet. Peu importe ce que vous avez entendu ou su, moi je vous affirme que ce fut un homme juste. Il était fou, certes, mais il gouverna bien. Sans doute parce que pour gouverner, bien ou mal, on ne peut pas être totalement sain d’esprit. Car comme le disent les sages, l’homme sensé s’occupe de son potager ; le lâche, de l’or ; le juste, de sa ville ; le fou, du gouvernement ; et le sage, de l’épaisseur des feuilles de la fougère. »

Au fil d’un récit caustique et ubuesque, mais aussi fantastique, ce conte, cette fable, ce roman tissé d’histoires narre les naissances et les chutes d’un empire : « l’Empire le plus vaste qui ait jamais existé ».

« Au cours des années qui lui restaient à vivre qui furent nombreuses, mais pas suffisantes, je lui parlai de l’Empire, et je me réjouis de dire qu’elle comprit le sens de tout ce que je lui dis et sut faire la part des choses entre les exemples à imiter en les adaptant à notre époque et les exemples à rejeter, oublier ou éviter soigneusement. Je commençai avec les époques obscures des États divisés dont il n’est resté aucun seigneur, les Petits Royaumes, en ne mentionnant qu’un quelconque guerrier, une quelconque bataille, un quelconque coup d’État, une quelconque conquête. Et quelques mois plus tard, je lui parlais déjà du premier Empereur, de celui qu’on appela l’Empereur sans Empire, celui qui se construisit un palais au milieu du désert, fit fabriquer un énorme fauteuil en or, s’y assit et dit : c’est moi l’Empereur. Je lui dis que ce jour-là était né l’Empire. Et je lui parlai de la dynastie qui lui fit suite, la première, celle qui lui permit de croître et de se mettre sur pied. Arrivé aux Kao’dao, ces empereurs furieux et visionnaires qui rédigèrent le premier corpus législatif, qui déplacèrent le trône du désert dans les villes, plusieurs années s’étaient écoulées et je ne contais plus de contes à la belle étoile, sur les places, dans le froid ou sous la pluie ou en pleine chaleur ou sous la neige. Je les contais dans un pavillon en bois et en soie auquel on accédait par une avenue bordée de sycomores qui n’existe plus, un pavillon qu’avait construit pour moi le Syndicat des Fractionneurs de Thé. Mais je ne parlais pas de ces choses-là à la Grande Impératrice, et elle, bien qu’elle vît que j’arrivais mieux vêtu et mieux chaussé, ne me demandait rien. Elle continuait d’écouter. Et parfois elle me parlait d’elle, lorsque j’en avais terminé avec les gouvernants fous ou sages ou malades ou saints ou belliqueux ou ambitieux ou quoi que ce soit d’autre, qui tous, en l’espèce, hommes et femmes, avaient posé leurs fesses sur le trône de l’Empire. »

« Pour une fois le sud n’avait rien à y voir. Le sud resta tranquille, prit ses aises et regarda, goguenard, aussi bien amusé que plein d’espoir, comment se massacraient ses frères du nord. Et ses frères du nord le réjouirent et lui offrirent un beau spectacle, violent et tonitruant ; et ils recouvrirent la terre et le ciel de cris de guerre et de douleur. C’est ça, je vous parle de la Guerre des Six Mille Jours. Qui ne dura pas six mille jours mais beaucoup moins et dont personne ne semble savoir pourquoi on l’appelle ainsi sauf un quelconque maniaque chercheur de bizarreries historiques qui pourrait vous dire que plus ou moins six mille jours furent nécessaires pour que l’Empire se remette de la lutte entre les trois dynasties et pour que soient rétablis l’ordre, les frontières et la paix. C’est ce que disent les histoires académiques tout du moins. La véritable vérité est peut-être qu’Oddembar’Seil le Sanguinaire eut besoin de plus ou moins six mille jours pour chercher, persécuter, exterminer les membres et les partisans des deux autres dynasties. Ce qui est certain c’est que tout le nord ne fut qu’un seul et même champ de bataille, et comme les hommes en ces temps-là n’étaient occupés à rien d’autre qu’à se battre, le port du nord resta paralysé et même les véhicules de transport de marchandises ne s’approchèrent plus de la ville des collines. La guerre, pour elle, était très loin ; la ville continuait d’être couverte de mousse et de lierre, qui s’épanouissaient dans les bassins et sur les corniches, abritant des bestioles colorées dans les anfractuosités des monuments et des fontaines de pierre, et elle perdura ainsi quasiment jusqu’à la fin et tout eût continué ainsi, pour toujours, peut-être jusqu’à aujourd’hui, si le Sanguinaire, qui méritait bien son sobriquet, n’avait pas été trahi par un général ambitieux. « 

Kalpa Impérial paraît juste après la dernière dictature argentine en 1983 pour des raisons de censure : comme de nombreux livres argentins de cette époque, il n’aurait pu être publié en cette période trouble. Sa poésie, son onirisme en font un exemple parfait de la littérature argentine, de son style, de sa force, de son originalité et de sa personnalité.
Kalpa Impérial (« Empire Infini »), c’est un vertige, une valse macabre qui tourne et tourne et ne trouve de fin que dans le début d’une nouvelle danse. C’est un livre universel au sens premier – universel et visionnaire, contant l’Histoire de notre société sans jamais la nommer.
C’est la folie, l’ignominie, l’absurdité et la beauté du monde. Ne citant aucune des dictatures qui sont pourtant sous nos yeux, il nous parle de la domination de certains pays européens et nord-américains sur le reste du monde, et cependant n’en parle pas. Universel et surtout actuel, puisqu’il évoque les crises migratoires, le despotisme, la famine, la politique, le pouvoir, la liberté… Et parce qu’il traite d’écologie, de ces villes végétales qui commencent tout juste à germer dans nos sociétés modernes. Même s’il n’en est rien, nous avons à sa lecture le sentiment que ce livre est notre contemporain.

 

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