La séance du dimanche : La loi de la banane

26 Nov

La loi de la banane

Sur ce simple fruit s’est bâti un empire. Comment, entre 1899 et 1989, l’United Fruit Company a planté des bananes en Amérique centrale et y a dicté sa loi. Un éclairant retour aux sources d’une des premières multinationales.

Sur ce simple fruit s’est bâti un empire. Raconter l’épopée édifiante de la banane, entre l’Amérique centrale et les États-Unis, c’est revenir aux sources d’un modèle plus que jamais d’actualité – un capitalisme se jouant des frontières et des lois nationales pour assurer à ses actionnaires des profits maximaux, jusqu’à menacer la démocratie. Quand elle apparaît au tournant du XXe siècle sur le marché nord-américain, la banane, denrée rare et chère, est réservée à une élite aisée.

Minor Cooper Keith, entrepreneur visionnaire et dur en affaires, va faire d’elle un produit de consommation populaire, sur lequel il édifiera la première multinationale au monde. Bâtisseur du chemin de fer costaricain, il promet au lendemain de la Première Guerre mondiale aux jeunes nations d’Amérique centrale un développement basé sur la monoculture et l’exportation de la banane, en échange de terres achetées à vil prix, souvent confisquées aux petits paysans indiens, de l’usage gratuit des lignes ferroviaires qu’il construit et d’une quasi-exemption d’impôts. 

Née en 1899, l’United Fruit Company (UFC) constitue trente ans plus tard une puissance régionale incontestée, édictant ses propres lois sur d’immenses plantations qui s’étendent jusqu’en Colombie. « Le Poulpe », comme on la surnomme, fait venir de Jamaïque une main-d’œuvre corvéable à merci, pourchasse les syndicalistes et fait pression sur les gouvernements des républiques « bananières ». Quand, en 1933, quatre ans après la mort de Keith, un self-made-man né en Moldavie, Samuel Zemurray, alias « le tsar de la banane », reprend les rênes du mastodonte, il amplifie ces méthodes, notamment grâce aux services du père des « spin doctors » Edward Bernays. En 1954, avec l’appui du gouvernement Eisenhower, tous deux chasseront du pouvoir au Guatemala le social-démocrate Jacobo Árbenz Guzmán, coupable d’avoir nationalisé pour sa réforme agraire des milliers d’hectares de l’UFC. La guerre civile déclenchée alors fera plus de cent mille morts jusqu’en 1996…

Les multinationales d’aujourd’hui ont repris les pratiques inaugurées par l’UFC en Amérique latine : intégration verticale, poursuite du monopole, privatisation des ressources, évitement fiscal. La monoculture intensive d’un produit d’exportation, qui épuise les sols et empoisonne les travailleurs, reste elle aussi en vigueur dans une grande partie du monde. Grâce à un montage d’archives rares, le film retrace près d’un siècle de règne sans partage.

Des spécialistes (Geoffrey Jones, historien des multinationales à la Harvard Business School, Gaël Giraud, économiste à l’Agence française pour le développement, et la philosophe Cécile Renouard, enseignante à l’Essec) commentent cette histoire édifiante et en partie oubliée, illustration éclairante des dérives du capitalisme. Documentaire de Mathilde Damoisel (France, 2017, 54mn) ARTE F.

 

 

« La Loi de la banane », fruit de la mondialisation par Mathieu Ait Lachkar  (Le Monde)

« Un documentaire retrace la folle histoire d’un fruit qui a donné naissance à la première multinationale mondiale.

La banane : l’histoire d’un simple fruit devenu symbole de la mondialisation, ainsi que nous le raconte le documentaire de Mathilde Damoisel. Ce fruit consommé par les ouvriers costaricains – réquisitionnés en 1871 par l’entrepreneur new-yorkais Minor Cooper Keith pour la construction d’une ligne de chemin de fer dans le pays –, apparaît au tournant du XXe siècle sur les étals des marchés nord-américain. A l’époque c’est une denrée rare et chère, car rapidement périssable. Celui qui assurera son transport à temps en fera son business. Et cela, Minor Keith l’a vite compris. En redoutable homme d’affaires, il utilise ses lignes ferroviaires pour exporter le fruit, faisant ainsi de la banane un produit de consommation populaire. Et va plus loin encore, en créant en 1899 la United Fruit Company (UFC), une des premières multinationales au monde.

Dans son film, Mathilde Damoisel tente de démontrer comment l’UFC aurait introduit le capitalisme en Amérique centrale. Et nous fait découvrir les méthodes utilisées par Minor Keith pour étendre son empire. Dès la fin de la première guerre mondiale, notamment, l’entrepreneur s’empresse de proposer aux pays d’Amérique centrale en quête de développement, d’asseoir leur économie sur l’exportation de bananes. Et ce en échange d’argent destiné à racheter les terres des paysans souvent à prix dérisoire – quand elles ne leur sont pas directement confisquées –, de l’usage gratuit des lignes ferroviaires qu’il construit, et d’une faible charge en impôt.

Les plantations de Minor Keith deviendront ainsi de véritables petites enclaves américaines aux relents racistes et esclavagistes. La Jamaïque, où est notamment implantée l’UFC, sera un grand pourvoyeur de main-d’œuvre. Tous les employés sont payés en bons d’achat exclusivement utilisables dans les commerces de la United Fruit Company, en situation de monopole. La machine capitaliste est désormais lancée. Dangereuse et brutale, mettant en jeu la santé des ouvriers, sommés d’utiliser des produits toxiques pour produire toujours plus de bananes, elle le sera davantage encore lorsque le moldave Samuel Zemurray, surnommé le « Tsar de la banane », succédera en 1933 à Minor Keith, décédé en 1929,

La Loi de la banane illustre les balbutiements de l’impérialisme américain et ses dérives, à l’aide d’images d’archives et d’analyses de spécialistes comme Gaël Giraud, économiste à l’Agence française pour le développement (AFD). Et donne à réfléchir sur l’héritage laissé par la United Fruit Company en Amérique latine, notamment dans l’utilisation intensive de pesticides. »

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