Barbès Blues au temps du couvre-feu (73) / Farid Taalba

6 Déc

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

« Les mômes n’ont pas perdu de temps pour s’évanouir dans la nature en moins de jouge, bégaya le chauffeur, vite, dépêchons-nous maître, suivons leur exemple.

– Eux, ils devaient avoir une bonne raison pour aller défiler la parade sous les frondaisons. Mais toi, pourquoi ? Tu as le don de conduire en pleine forêt ? Ou peut-être envisages-tu d’abandonner ton taxi sur place pour que nous allions nous-aussi jouer à cache-cache ? Et si plus-tard tu te fais arquepincer par les perdreaux, que diras-tu quand on te demandera ce que faisait ta charrette là où tu n’étais pas ? Tu cherches à te faire enchrister à Lambèse ?!

– Maître, trembla le chauffeur qui regardait en direction d’où aboulait le ronronnement de plus en plus pressant des hélicoptères, cela fait beaucoup de questions d’un coup dans un moment pareil.

– Justement. Cesse de renauder, restons encore assis un moment. Ne tremble pas comme un enfant dans la nuit. Écoute l’histoire que je vais te bonnir en attendant le passage voire l’arrivée des méchants criquets à hélices qui rôdent autour pour nous jouer de la sulfateuse. Tu verras, c’est la meilleure des évasions. ».

Et alors qu’un premier hélicoptère passa au-dessus d’eux en éclaireur, le chauffeur implosa du soufflet en reposant son joufflu sur la pierre plate. Il avait la limouille toute trempée, auréolée de grandes taches sombres sous les aisselles. Son front perlait de gouttes de sueurs qui lui brûlèrent les gobilles qu’il frotta des doigts avant de cligner des ramasse-miettes : « Oh maître, j’espère que vous plaisantez ?

– Tiens, calma le maître en lui tendant un mouchoir en coton, prends ce tire-jus pour t’essuyer le front… ».

Reprenant son souffle, le maître ouvrit alors son rideau rouge : « Il était une fois un ouvrier qui avait quitté son village pour l’exil afin de chercher du travail. A l’affût, un jour, il tomba sur un riche commerçant à qui il demanda s’il n’avait pas quelque ouvrage à lui offrir. Ce dernier lui répondit : « Je n’ai pas de travail à te proposer pour le moment mais je peux te donner une lettre de recommandation. Tu iras à tel endroit où tu trouveras sur place un médecin. Donne-lui la lettre et, si dieu veut, il te trouvera du travail. Va, que dieu t’ouvre la porte ! ». L’ouvrier se rendit à l’endroit qui lui avait été indiqué, trouva le médecin et lui tendit la lettre. Après lecture, le médecin l’invita à entrer à son service sans qu’ils ne convinssent d’un quelconque salaire journalier. Ainsi, l’ouvrier tira vingt années de service auprès du médecin. Mais, après tant d’années, la nostalgie l’assiégea, il ne cessa de penser à son village et à la femme qu’il avait mariée juste avant de partir.

– Bien-sûr, coupa le chauffeur comme un enfant qui prenait la défense du héros, sa famille avait pensé à tout pour s’assurer de son retour.

– Du calme, du calme, s’irrita le maître en haussant la voix pour que le bruit de l’escadrille qui commençaient de les survoler ne la couvrît pas, donc, je disais… voilà… l’ouvrier était si tiraillé, qu’un jour il se présenta devant le médecin : « Je vais être obligé de te laisser. Je dois retourner dans mon village. Si tu as quelque salaire à me verser, que dieu en soit loué. Sinon, ce n’est pas grave, je passe. ». Le médecin lui établit alors son compte sur le champ autant qu’il pouvait y avoir d’équité ; il le paya du premier jusqu’au dernier jour. Ils se dirent adieux et se séparèrent. Sur sa route, l’ouvrier s’arrêta chez le riche commerçant afin de lui faire aussi ses adieux. De nouveau réunis, après s’être demandés mutuellement de leurs nouvelles, le riche marchant lui a demandé : « As-tu été content du maître à qui je t’avais recommandé ?

– C’est un homme de bien qu’il est, il n’a pas mangé la sueur de mon front.

– Mais as-tu au moins appris quelque chose auprès de lui ? », s’enquit le commerçant avec insistance.

– Rien, si ce n’est le bien.

– Si tu suis mes conseils, retourne auprès de lui, c’est mieux ! Tu apprendras quelques significations du monde ! ».

L’ouvrier suivit son conseil et retourna chez le médecin. Se présentant devant ce dernier, l’ouvrier demanda : « Peux-tu m’apprendre un peu de sagesse ? ». Alors le médecin lui fit l’ordonnance suivante : « Rends-moi d’abord tout ce que je t’ai donné. Ensuite tu entreras encore à mon service pour trois ans sans toucher aucun salaire. Chaque année, je t’apprendrai un mot de sagesse. ». Au bout de trois années, le médecin lui avait donné trois conseils. Le premier était : « Suis toujours la grande route » ; le deuxième : « Ne sois pas curieux. » et le troisième : « Remets à demain ce que tu as à faire le soir pour le lendemain. ». Avant de quitter l’ouvrier, le médecin insista : « Surtout, promets-moi devant dieu que tu ne les oublieras point. Puis, il lui remit deux pains : le premier comme provision de route et le second pour l’apporter à la maison. Trimardant d’un pas serein, il fut surpris par la nuit et se gaffa que, devant lui, il y avait deux personnes qui avaient été aussi piégées. L’un disait : « On va suivre la grande route », tandis que l’autre eu raison de lui en intimant avec autorité : « Non, il vaut mieux la couper ! ». Ils coupèrent la route et, bientôt, ils virent la lampe d’une maison. Ils y frappèrent et demandèrent à y passer la nuit. Le maître des lieux les fit installer dans une chambre où des têtes de personnes avaient été clouées sur les murs. La coutume de cette maison imposait qu’à ceux qui demandaient « Qui sont ceux-là ? », on leur tranchât la tête. C’est ce qui advint des deux voyageurs qui avait coupé la route. Quant à l’ouvrier, pendant ce temps-là, alors qu’il était tenté de suivre leur exemple, ne savait plus quel chemin prendre. Aussi se souvint-il de la première promesse faite à dieu et continua de suivre la grande route malgré les lacets interminables. Il arriva à l’endroit où avait atterri les deux personnes qu’il avait rencontrées. Comme eux, il demanda à passer la nuit. Le maître des lieux l’installa dans la chambre réservée aux invités, lui servit à dîner et lui prépara sa litière. Une fois allongé, il savourait encore son confort quand, regardant à droite et à gauche, la peur du malheur au ventre, il aperçut les têtes des deux voyageurs clouées sur les murs. Il s’apprêta à parler, voulant dire : « Qui sont ces deux-là ? Je les ai déjà rencontrés, quand nous nous sommes séparés, ils ont coupé la grande route. ».

– Va-t-il se taire ou parler, s’affola le chauffeur en regardant l’escadrille dérouler ses gros insectes, va-t-il finir la tête clouée au mur ?

Impassible, le maître continua de débobiner son scénario : « Comme un génie qui lui souffleta la joue, l’ouvrier se souvint de la deuxième promesse faite à dieu de ne pas être curieux et il se tut. Il dormit jusqu’au lendemain matin, se leva sain et sauf, la tête toujours sur les épaules. Il reprit sa route, arriva à son village et put enfin se présenter chez lui à la tombée de la nuit. Il cogna à la porte d’entrée. Ayant entendu les cognements, sa femme releva le cou comme une poule aux aguets et interrogea : « Qui est-ce ?

– C’est ton mari qui revient.

– Mais je n’ai pas de mari, il est mort !

– Oh ma fille, souviens-toi bien, j’en suis la preuve. Passe ta main dans la fente de la porte et cherche la cicatrice qui se cache sous mes cheveux.

Sa femme enfila sa main dans la fente, fouilla les cheveux, reconnut la cicatrice, lui ouvrit la porte et l’ouvrier entra enfin chez lui pour finalement découvrir qu’il se trouvait un jeune homme dans la maison. La terre se déroba aussitôt sous ses pas et l’ouvrier se sentit bientôt comme enseveli; il se savait plus quoi penser, ni quoi faire.

– Maître, haussa le chauffeur, sa femme lui aurait-elle planté un figuier dans le dos ?!

Le maître le dévisagea avec réprobation puis reprit avec gourmandise :

« Après avoir dîné, l’ouvrier alla se coucher mais il ne trouva pas le sommeil. Il se prenait la tête pour savoir s’il allait égorger ou non sa femme et le jeune homme une fois couchés. Quand il les entendit ronfler, il se leva en empoignant un long couteau aiguisé. Mais, au moment de passer à l’acte, il se souvint de sa troisième promesse faite à dieu de remettre à demain ce qu’il devait faire le soir ; il attendit donc le lendemain et provoqua une franche explication avec sa femme. Sans sourciller devant ses reproches qu’elle jugeait infondés, elle le ramena vite fait à la raison en démêlant le malentendu : «  Ce jeune homme, vois-tu, c’est ton fils. Tu m’as laissée enceinte quand tu es parti. ». L’ouvrier s’en émut et embrassa son fils tout en remerciant dieu. Il se saisit du pain que le médecin lui avait offert pour apporter chez lui. « Venez, les invita-t-il tous deux, nous allons le manger ensemble ! ». Puis, scindant le pain en deux, quelle surprise le saisit quand il se rendit compte que, à l’intérieur, il était rempli de pièces d’or !

– Et, ainsi donc réunis, ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leur jour ! », crut bon de conclure le chauffeur alors que le ronronnement de l’escadrille se faisait plus doux en s’éloignant vers le pays des At Wertilan.

– Exactement, admit le maître, comme ça, tu pourras faire la différence entre les hommes qui coupent la route et ceux qui ne la coupent pas.

– Ah, détourna le chauffeur, le calme est revenu, les criquets sont passés. Dommage que ton ami Madjid n’ait pas connu le même sort que ce brave ouvrier.

– Qu’en sais-tu du sort qui adviendra de lui ? L’aurais-tu déjà condamné ?

– Maître, laisseriez-vous entendre que Madjid se tient prêt à ravir la femme de son père ?

– Et ai-je dit au moins cela, mon ami ?! Plutôt me crever les yeux. Quant à toi, tu es bien curieux, tu mériterais qu’on cloue ta tête à la paroi de ce rocher ! Allons, suffit de blaguer, reprenons la route, maintenant que le silence est d’or !

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