Livre du samedi : La domestication de l’art / Laurent Cauwet

9 Déc

Les poètes et les artistes sont comme tout le monde, ils doivent se nourrir et se loger, ils ont besoin d’argent. Mais la marchandisation générale a bouleversé la relation qu’ils avaient nouée avec le pouvoir politique et les mécènes depuis le temps des Médicis. La culture – le ministère de la Culture, mais pas seulement – est devenue une entreprise, explique Laurent Cauwet. Les poètes et les artistes sont ses employés, qui ont des comptes à rendre à leur employeur. « La prolétarisation des savoir-faire de l’art et de la pensée oblige à pratiquer avec plus ou moins de subtilité l’autocensure et le formatage des œuvres commandées. » L’entreprise culture, qui prône un humanisme universel, va exporter le bon art et la bonne parole dans les quartiers populaires pour éduquer la plèbe – dès lors, on peut se demander « quelle peut être la place d’un artiste ou d’un poète, rémunéré par ce même État qui rémunère les policiers qui insultent, frappent, emprisonnent et tuent ? »

Le mécénat privé est l’autre face de l’entreprise culture : Vuitton (LVMH, Bernard Arnault) et son « grand oiseau blanc » au bois de Boulogne, « cadeau aux Parisiens »; Benetton et son projet Imago Mundi, collection de petites œuvres commandées à des artistes du monde entier, mais pas aux ouvrières d’Asie, d’Afrique et d’Europe de l’Est qu’il exploite, ni aux indiens Mapuches de Patagonie qu’il chasse de leurs terres ; la fondation Cartier s’opposant à ce que Frank Smith lise un texte où il est question de Gaza (« On ne peut pas aborder un tel sujet à la fondation »), etc.

La culture, qu’elle soit une commande publique ou un investissement privé, est devenue une « entreprise » de pacification tout à fait profitable.

Laurent Cauwet est responsable de la cellule éditoriale Al Dante (publication de livres, journaux d’interventions poétiques et/ou politiques, organisations de rencontres, festivals et autres manifestations, ouverture de l’espace culturel autonome Manifesten/ Marseille…) depuis 1994.

 « Ce que la domination a réussi comme détournement décisif est de muer l’exigence d’une culture pour tous en exigence de privilèges pour tous. De la volonté légitime d’avoir accès, au même titre que les nantis, à tous les secteurs de la pensée et de la création, et de participer, d’où qu’on vienne, et qui qu’on soit, à ses mutations critiques et esthétiques, elle permet de croire que tous peuvent être l’égal du nanti en consommant les mêmes produits culturels et en collaborant à leur production. Ce n’est plus le contenu ici qui importe, mais la contribution à un spectacle généralisé où communier ensemble signifie intégrer l’ensemble. La domination ainsi fait coup double. D’une part, elle éteint les velléités de rébellion d’une partie des classes moyennes en leur offrant une chasse gardée dans le domaine culturel érigé à la fois en temple (on ne touche pas à la culture, sous peine d’être taxé d’hérétique et rejeté au ban de la société) et en entreprise (chacun peut s’y investir et en tirer profits et pouvoir). D’autre part, on offre la possibilité aux classes populaires, éléments inadaptés de la bourgeoisie et marginalisés de partout et d’ailleurs, de pouvoir focaliser leur rage,  leur esprit critique et leur désir de reconnaissance en s’affirmant acteurs de cet ensemble culturel. Ainsi, la domestication de la pensée et de la création permet :

1. la mise au pas de la critique, aujourd’hui en total état de sidération
2. la séparation radicale entre les lieux de la création et ceux de la critique sociale et politique
3. une démarcation au sein des classes populaires, entre d’un côté les habitants des cités et de l’autre, les couches intermédiaires qui n’ont pour se distinguer que leur bonne volonté culturelle et
leur élitisme cultivé
4. l’usage de la culture comme instrument de contrôle et de conquête des populations, à l’intérieur de nos frontières, au sein des quartiers populaires, et à l’extérieur de nos frontières, où sous couvert de francophonie, on tend à maintenir la langue française comme unique langue véhiculaire, afin de renforcer la France dans son leadership économique et politique. »
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