Barbès Blues au temps du couvre-feu (76) / Farid Taalba

17 Jan

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Le chauffeur baissa la tête, s’affaissa sur la pierre en voutant ses épaules : « Vous avez raison maître, que puis-je vous opposer ? ». Puis, relevant le chef, agacé d’être le souffre-douleur de service, il voulut se rebeller : « De toute façon, si on ne tombait pas sur les militaires, il nous restait toujours Bou Baghla qui, lui, préfère couper le chemin de ceux qui empruntent la route officielle ! ». Il avait dit cela en regardant avec insistance la vieille auprès de laquelle il espérait un soutien, loin de s’imaginer que Bou Baghla se cachait en réalité sous le haïk blanc. Contrairement à ses attentes, dès qu’il eut fini sa chambrette, la vieille s’écria de sa voix de grêle : « Comment peux-tu croire que Bou Baghla eût pu toucher un seul de vos cheveux ?

– Le gendarme nous a dit que Bou Baghla n’était pas raciste. Qu’il s’attaquait aussi bien aux Français qu’à nous. Que l’argent sorte de leur poche ou de la nôtre, il n’en a cure, tant qu’il rentre dans la sienne.

– Ah, il t’a dit ça ! Si tu prêtes tant d’attention à ce que disent les gendarmes, tu finiras juste par t’embastiller le cerveau. Alors écoute-moi ! Connais-tu la véritable identité de Bou Baghla ?

– Oui, il s’appelle Ali At Elhoucine. Il est né en 1920 chez les Imechdalen, bien que ses ancêtres soient issus du village Aït Bouali, au-dessus de Sidi Mansour, et qu’ils ont été obligés de quitter après que l’armée l’eut complètement rasé au moment de l’insurrection de 1871.

– Tu dois savoir aussi qu’Ali At Elhoucine travaillait autrefois pour l’administration avec qui il s’est finalement retrouvé en délicatesse et contre laquelle Il décida de gagner le maquis en prenant le surnom de Bou Baghla. Mais sais-tu que ce surnom est celui d’un autre homme qui a vécu au siècle dernier ? Si l’on croit Ben Nourredine des Aït Ouacif, son biographe, cet homme s’appelait Mohamed Abd-Allah Bouseïf. Mais on lui a attribué beaucoup de noms : Si Mohamed ben el Madjid ben Abd-el-Malik, Si Mohamed lemedjed Ben Abd-el-Malik, Mohamed ben Abd-el-Malik Bou Maaza, Abd-el-Malik Bou Baghla et d’autres encore. Mais le peuple et ses biographes retiendront surtout son surnom, Bou Baghla « l’homme à la mule ». Il est sans doute né entre 1810 et 1820. Il venait du Gherb, l’ouest, sans qu’on sache d’où exactement. Certains avancent de Seguia el-Hamra, du Sous ou de la tribu des Attaf autour de Miliana, lieux prédestinés pour l’apparition des chérifs. D’autres pensent même qu’il était un parent de l’émir Abd-el-Qader. Pourtant, ce qui est sûr c’est qu’il était membre de l’Association des Quarante Chérifs qui devait diriger le combat contre les envahisseurs français du pays, ces quarante chérifs restant cachés, attendant le moment de leur élection en maître de l’heure pour agir en plein jour. Malgré cela, il était aussi un familier des zawiya et fréquentait les plus grands maîtres, allant d’une confrérie à une autre quelle que soit son obédience et dans lesquelles il trouvera un soutien puissant dans chacune d’elle, notamment la Rahmaniya. Enfin, il ne négligea pas non plus pour autant de s’adjoindre le soutien du mouvement maraboutique en ayant pris soin de choisir ses épouses parmi les plus nobles lignages. Il en eut quatre ; la première, Fadma bent sidi ben Aïssa ben Mohammad, était arabe et venait du lignage des Ouled Aït Aïssa dans la tribu des Adwara. Les trois autres étaient Kabyles : Yasmina n Hammou ou Bali originaire du village de Tazert chez les At Abbas et vivant à Tamokra chez les prestigieux At Aïdel ; puis Tassadit fille de Si Amar ou Mohamed ou Lhadj de la tribu At Mendes, tribu membre de la confédération des Igouchdal ; enfin, il s’est marié avec une fille de la tribu At Bou Chenacha, tribu partie prenante de la confédération des At Sedka. Aussi, quand survinrent les défaites successives des chérifs Bou-Maaza, émir Abd-el-Qader et Hadj Ahmed, pouvant prendre appui sur les mouvements chérifiens, confrériques et maraboutiques avec qui il avait su tisser de nombreux liens, il revint alors à Bou Baghla de sortir de l’ombre et du 32ème rang qu’il occupait au sein de l’Association des quarante chérifs afin de devenir le maître de l’heure, le sultan, le chérif, l’homme au sabre qui allait bouter les ennemis hors du pays bien-aimé. Il est ainsi apparu en Kabylie vers la fin des années 1840, après la défaite de Hadj Ahmed en 1848. Il était vêtu de guenilles, son cou était entouré d’un chapelet de gros grains et il portait une écritoire dans sa ceinture. Vivant dans le renoncement et la pauvreté à la manière des affiliés de la confrérie Derqawiya, nos montagnards avaient alors découvert la simplicité de son existence marquée par le plus grand ascétisme. Loin du faste cérémoniel des princes et nonobstant la prestance, la distinction et la grandeur des guerriers de la noblesse enfourchant leurs destriers, il se déplaçait sur une simple mule grise que lui avait offerte un de ses partisans, comme avant lui, Abou Yazid Mahlad Ibn Kaydad, dit « l’homme à l’âne et qui avait fait trembler le pouvoir Fatimide au Xème siècle. Taleb, Bou Baghla subsistait alors en écrivant des talismans pour guérir des maladies, sans compter les talents de devin qu’on lui a prêtés. Il parcourait ainsi les marchés et les villages, profitant de son activité officielle pour inciter les gens à la révolte. Bientôt, installé sur le marché du dimanche de Sour El-Ghozlane, sa clientèle ne cessa d’augmenter, attirant l’attention de l’armée qui soupçonnait ce qu’elle appelait ses menées ténébreuses. Elle lança aussitôt un avis de recherche mais, averti à temps, Bou Baghla se réfugia dans la tribu des At Abbas alors contrôlée par l’armée française Là, aussi, après s’être fait remarquer, il se rend précipitamment chez les At Mellikech où il leur annonce qu’il est le nouveau chérif chargé de mener la guerre contre l’occupant et de diriger la résistance. Et on le comprend bien quand on sait, qu’avec les At Wezllagen, elle était la seule tribu de la vallée de la Soummam qui était restée indépendante en ce début d’année de 1851. A sa proposition, les At Mellikech lui ont répondu que pour mener la guerre, il fallait des moyens conséquents des hommes, des armes, de l’argent. C’est alors que Bou Baghla s’est écrié : « Comment ? Gens de peu de foi ! Croyez-vous que Dieu refuse quelque chose à ses élus, à ceux qui combattent pour la religion ! N’est-ce que l’argent ?… je n’ai qu’à frapper le sol pour en faire jaillir ! ». Et, frappant sa natte du pied, les gens des At Mellikech n’eurent plus qu’à la soulever et découvrir un trou rempli de pièces d’or. C’est ainsi qu’il fut institué chérif, maître de l’heure. A partir de ce moment, quittant sa mule pour un beau destrier de cavalier, il a fait courir l’armée française dans tous les sens pendant plusieurs années. ».

Puis, après un moment de silence, derrière son voile, plongeant ses yeux dans ceux du chauffeur, Bou Baghla reprit : « Ah, vois-tu, ah Bou Taxi, comprends-tu que cela a été la première grande insurrection survenue en Kabylie ? Et, sais-tu aussi que les militaires n’ont pas eu assez de mots pour le dénigrer ? Lui, le 32ème des quarante chérifs devenu le chérif ! Et un magistrat d’Alger a même écrit qu’il était un charlatan, un filou, un cupide ! Mais s’est-il rappelé au moins du nombre de villages et de cultures incendiés par les militaires pour avoir la peau de Bou Baghla et tuer la révolte dans l’œuf ? Comprends-tu dans quel ordre les gendarmes tiennent le Bou Baghla d’aujourd’hui ? Non ?! Alors écoute maintenant la capture et la mort du Bou Baghla d’hier.

 

 

 

 

 

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