Barbès Blues au temps du couvre-feu (77) / Farid Taalba

31 Jan

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

« Comme je te l’ai déjà dit, au temps où Bou Baghla débuta le feuilleton qui allait tenir en haleine tout le pays pendant quelques années, c’est-à-dire au temps de mon arrière-grand-père (Que dieu ait son âme !), seule la forteresse des Zouaoua n’avait pas été pénétrée par l’armée française dont les généraux salivaient des babines comme le chacal au moment de surprendre le coq posté sur son monticule. Mis à part chez les At Mellikech et les At Wezllagen, toutes les tribus de la vallée de la Soummam et d’une bonne partie du pays avaient été forcées de se soumettre sous le feu des armes et l’usage de la terreur. Coupés de la plaine et des débouchés qu’elle offrait à leur survie, les Zouaoua vivaient en état de siège, si ce n’est au bord de l’asphyxie.

– Permettez-moi, digne dame, s’excusa le maître d’une voix complice, permettez-moi d’ajouter un peu d’eau à votre moulin pour qu’il ne reste aucun grain dans la meule. En vous écoutant défiler le cours de votre histoire, un souvenir m’est revenu. Si Lbachir, l’hôte chez qui me conduit Bou Taxi, un homme érudit et qui collectionne les lettres de militaires du temps de votre arrière-grand-père (Que dieu ait son âme !), m’en a un jour lu une au sujet de cette soumission que vous avez évoquée. L’expéditeur de la lettre précisait ainsi, si ma mémoire ne me fait pas défaut :  « Mais nous devons nous empresser de dire que cette soumission était plutôt nominale que réelle ; elle consistait, non pas à nous faire obéir, mais simplement à garder la neutralité envers nous et envers nos tribus soumises et à payer un impôt très modique. ». Et, quelques lignes plus bas, notre colonel a beau jeu de pouvoir s’amender la conscience en avouant avec la candeur de la mauvaise foi : « Quand ils avaient acquitté leur impôt, les Kabyles soumis pouvaient faire tout ce qu’il voulait chez eux et tous les marchés de l’Algérie leur étaient ouverts, avec toutes la protection de toutes les autorités françaises pour leur sécurité. S’ils avaient eu la sagesse de chasser les chérifs de leur territoire, ils auraient joui encore de longues années, à peu de frais, d’une quasi-indépendance ; car nous ne demandions que leur neutralité. ». Plus loin, cela ne l’empêcha pas de dévoiler enfin les vraies intentions de l’armée : « Cette soumission n’avait rien de sérieux ; mais elle devait contribuer à désagréger les tribus, en y créant un parti favorable à nos intérêts. ». D’ailleurs, il en donne un exemple édifiant qui explique bien la fuite de Bou Baghla de la Q’ala des At Abbas : « Les gens de Q’ala ne tardèrent pas à apprendre à quel hôte dangereux leur village avait donné asile, et il se forma deux partis : l’un composé des gens du çof d’Hammou-Tahar ou Tajja, voulait le livrer à l’autorité française ; l’autre composé du çof des Ouled Amoqran, n’en voulait rien faire. On se battait dans le village à coups de bâton, et, comme cette querelle faisait beaucoup de bruit et que le parti d’Hammou-Tahar ou Tajja devenait le plus fort, Bou Baghla comprit qu’il ne lui restait qu’à se sauver au plus vite. Il s’entendit avec ses amis des Beni Mellikech, et il s’enfuit furtivement. ». Ah Bou Taxi, tu imagines la guerre civile que l’armée a réussi à instaurer parmi nos montagnards pris entre le marteau et l’enclume. Et n’était-ce pas déjà des goums de tribus soumises qui affrontèrent Bou Baghla pour la première fois au lieu-dit du Moulin d’Abdelkrim au tout début du mois de mars 1851 ? Aussi Bou Baghla prit-il la décision de s’attaquer au marabout Si Ali si Cherif, le très influent chef spirituel de la zawiya d’Icelladen chez les Illoulen Ou Sammer. A la suite de la chute de l’émir Abdelkader, le marabout avait aussi jeté l’éponge en 1847 devant cette armée plus puissante, sophistiquée et terrifiante, entraînant dans son sillage la reddition de toutes les tribus de la vallée alors sous son influence. Et, pour impressionner les tribus contrôlées par la France, Bou Baghla n’avait plus qu’à s’en prendre à celui qui se présentait bien comme l’homme à abattre, et cela quelles que furent les intentions réelles de Si Ali si Cherif dans sa relation contrainte avec l’armée et qui ne pouvait pas ignorer la défiance encore vivace qui bouillait dans ses propres rangs. L’ayant bien compris, Bou Baghla a voulu frapper un grand coup pour exalter l’ardeur au combat des montagnards de ces tribus qui ne voulaient pas accepter le fait accompli. Aussi a-t-il décidé de s’attaquer au village Icelladen, fief de Si Ali si Cherif, et de razzier les terres de l’Aâzib qu’il possédait, provoquant la fuite de Si Ali si Cherif chez les At Abbas. Ecoute maintenant comment notre fameux colonel raconte la tentative de Bou Baghla qu’il surnomme le derviche : « ces deux événements sont le résultat d’un plan de campagne mis à exécution par le derviche et les Zouaoua, ainsi que par la trahison des serviteurs du marabout. D’après leurs projets, les derviches devaient réunir le plus de contingents possible, dans le but de faire une razzia ou une attaque sur quelques villages soumis de la vallée. Ils avaient avec eux quelques fidèles associés des Zouaoua qui, pour mieux tromper ses gens et ne pas laisser divulguer son secret, devaient opérer de la même manière chez les Zouaoua. Une fois tous ces contingents réunis, le derviche se dirigea mardi 18 mars 1851, jour convenu, sur l’Aâzib de Ben Ali Si Cherif, qui se trouve à deux lieues de au-dessous d’Akbou et les contingents Zouaoua du versant nord, sur la zawiya et le village d’Icelladen, afin d’attirer tous les partisans du marabout dans le haut et faciliter l’attaque de l’Aâzib par le chérif et ses bandes. L’exécution de ce projet a d’autant plus été facile que ses gens, que Ben Ali Si Cherif croyait dévoués et fidèles, ne lui ont rendu compte de la venue des révoltés que lorsqu’ils ont été à une portée de fusil de son village. ». Si Ali Si Cherif se réfugia alors au village de Trifit dont les habitants avaient défendu le plus ardemment l’Aâzib. Les insurgés s’y sont alors rendus pour réclamer qu’on leur livre le marabout. Mais ce dernier prit de nouveau la fuite pour échapper à ses assaillants, quittant ses terres pour se rendre chez les At Abbas, après avoir traversé l’oued Soummam. Il venait ainsi d’aller à l’encontre d’une interdiction de son ancêtre qui voulait que le marabout ne quittât jamais les limites de son territoire au risque de provoquer la ruine de la zawiya d’Icelladen. En attendant, Bou Baghla avait razzié 300 bœufs et 3000 moutons. Mais, constatant que les tribus qui l’avaient suivi dans son coup de main manifestaient déjà leur regret de s’en être pris au saint homme et avaient signé un pacte avec les Illoula ou Sammer stipulant que la zawiya d’Icelladen devait être respectée, il s’est senti aussitôt dans l’obligation d’agir sous peine de perdre le crédit qu’il venait d’engranger. S’appuyant sur des partisans des Illoulen ou Sammer du çof mené par Belqassem ou Aïssa, ennemi juré de Si ben Ali Si Cherif, il attaqua de nouveau le village d’Icelladen mais fut, cette fois, repoussé et battu par les partisans du çof du marabout Si Ali Si Cherif, Bou Baghla se trouvant acculé à se retirer discrètement chez les At Mellikech où il évita de se la ramener pendant quelques temps. Mais, très vite, il s’est relancé de plus belle en menaçant de prendre un village à partir duquel il espérait facilement attaquer et prendre le camp militaire français tout proche. « J’étais informé, en outre, pouvait entre temps écrire le colonel d’Aurelles, que ce derviche devait passer la nuit à Selloum, village situé sur la pente sud du Djurdjura à environs 8 kilomètres des Beni Mansour. Le voisinage des contingents Zouaoua, au nombre de 3000, était, pour nos tribus soumises, une cause de crainte perpétuelle et je savais que quelques-unes d’entre elles, pour éviter d’être razziées, lui avaient envoyé des chevaux de soumission et étaient à la veille de déserter notre cause. Afin d’éviter ces défections et aussi pour venger l’injure faite à notre allié, Si Ben Ali Si Cherif, le chef le plus influent de toute la vallée de l’Oued Soummam, dont il avait enlevé les troupeaux, je suis parti la nuit dernière vers minuit, avec une colonne légère composée de deux bataillons de zouaves, deux escadrons de cavalerie, l’un du 1er régiment de chasseurs d’Afrique et l’autre du 1er spahis ; deux obusiers de campagne et le goum qui fait partie de ma colonne. Au petit jour, j’étais arrivé en face de Selloum, véritable nid d’aigle, bâti sur le haut d’un rocher, accessible seulement d’un côté et défendu par une suite de retranchements en pierre sèches, qui en faisaient une forteresse redoutable». Après la bataille, il a pu ainsi se permettre de conclure : « Ce village de Selloum, l’effroi des tribus soumises et, parmi elles, réputé imprenable, a été livré aux flammes et la fumée de cet incendie, qui s’étendait sur tout le versant sud du Djurdjura, annonçait à nos alliés que ce lieu, que le derviche avait choisi pour réunir ses contingents, n’existait plus. ». Et malgré ce revers accablant, Bou Baghla a quand même trouvé le moyen de renaître de ses cendres. Et, quelques temps après, il s’est rendu à Imoula, sur la rive droite de la vallée, pas loin d’où nous nous trouvons, juste après la forêt des At Yemmel, dans le fief de Si Amezian el Mihoub, autre marabout influent compté parmi les alliés de la France. Pour sa renaissance politique, Bou Baghla a alors fait brûler à son tour le village d’Imoula et Si Amezian el Mihoub, fut amené à se mettre sous la protection des autorités françaises. Sur sa lancée, il est arrivé chez les At Djellil, le pays de Si Lbachir, mon hôte. Son aïeul, Si Mohamed ou Saïd, a aussi été obligé de s’enfuir et de chercher l’hospitalité chez les At Tamzalt, leurs alliés au sein des At Abdel Djebbar. La sourde mécanique de la désagrégation des tribus s’était enclenchée mais, à la faveur d’un profond sentiment de rejet de la domination française par des fellah qui voulaient encore croire qu’il valait mieux être brisés que courber l’échine, Bou Baghla a pu pendant longtemps poursuivre sa tentative désespérée de mettre un jour Goliath en capilotade. Voilà, digne dame, j’ai fini, dites-nous maintenant comment est mort Bou Baghla.

– Merci, maître, gloussa Bou Baghla en lui clignant des yeux pour marquer lui-aussi sa complicité, reprenons, c’était un jour de décembre de l’an 1854. Affecté par les nombreux revers qu’il n’avait cessé d’essuyer depuis plusieurs années, isolé et diminué physiquement, Il a alors ouvert des discussions avec les autorités pour négocier les conditions de sa reddition, soit directement ou par l’intermédiaire de caïds de l’administration. Alors que le pouvoir français avait depuis longtemps opté pour la mise à mort de Bou Baghla contre l’avis de militaires qui avaient eu pourtant à l’affronter, Lakhdar ou Lhadj Ahmed ou Mohamed el Moqrani, caïd des At Abbas, mit très peu de temps à comprendre qu’une telle condamnation n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Il Il continua d’entretenir une correspondance avec Bou Baghla dans laquelle il feignit de continuer les négociations jusqu’au jour où un accord de rencontre put se conclure entre les deux chefs.

– Pardonnez-moi, digne dame, s’excusa de nouveau le maître, mais il me reste encore un peu d’eau à mettre à votre moulin. Il me revient encore à la mémoire quelques morceaux choisis de Si Lbachir, cette encyclopédie ambulante. Un certain capitaine Martin a rapporté ainsi ce qui s’est déroulé le jour de cette rencontre à laquelle se rendait en toute confiance Bou Baghla : « Le chérif s’arrêta sous un arbre auquel il suspendit ses armes, et débrida même dit-on son cheval, il était là depuis un instant lorsque le goum embusqué arriva sur lui et presqu’au même temps le caïd Lakhdar. Estimant qu’il l’avait trahi, Bou Baghla reprocha amèrement son action à Lakhdar lui disant que pour un descendant des Moqrani, il commettait une lâcheté. Il finit enfin par demander la vie sauve et être conduit aux Français, mais Lakhdar, sans tenir compte de ses prières, lui fit couper la tête qu’il emporta avec lui ainsi que ses armes et son cheval pour les remettre aux officiers dont il dépendait. Sa conduite avait été pourtant désavouée par ses partisans comme par ses adversaires des tribus qui furent tous profondément attristés de la mort de celui qui représentait malgré tout le parti de l’indépendance ; le propre frère de Lakhdar, pourtant Bachagha, se brouilla avec lui. Ce qui n’empêcha pas Lakhdar d’être reçu dans l’ordre de la légion d’honneur pour un geste que l’administration officielle s’est évertué à tenir pour un haut fait militaire et un exemple de courage.

– Si vous nous avez conté la mort physique de Bou Baghla, enchaîna la vieille qui fixa Bou taxi, laissez-moi relater celle de sa mort symbolique afin que l’armée tue dans l’œuf le mythe qu’il pouvait devenir. On ne lui fit nulle sépulture. On a récupéré sa tête qui fut momifiée, ses armes, son cheval, son cachet et même ses vêtements. On les a exposés comme des trophées de chasse dans tous les grands marchés du pays pour que tous comprennent bien à quoi pouvait aboutir les menées ténébreuses auxquelles ils pouvaient être invités à prendre part. Et quand on n’eut plus besoin de ce sinistre spectacle, la tête de Bou Baghla fut récupérée par le docteur Vital établi à Constantine et rejoignit sa collection d’autres têtes de chefs célèbres qu’il exposait dans son cabinet d’étude. A la mort du docteur, cette collection de têtes de chefs trouva finalement tombeau au Museum d’histoire naturel de Paris où elles se trouvent jusqu’à aujourd’hui. Malgré cet enterrement, la mémoire de Bou Baghla a survécu puisqu’il se trouve aujourd’hui dans ces bois un audacieux pour reprendre son nom. Te tends-tu compte maintenant, ah Bou Taxi, dans quel ordre l’administration tient le nouveau Bou Baghla ?!

 

 

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