Y-a-t-il de bons et de mauvais migrants ?

16 Fév

La circulaire Collomb ainsi que le projet de loi « asile-immigration » du gouvernement Philippe reposent sur une distinction entre migrants « politiques » et « économiques ». Les premiers seraient des « réfugiés » qu’il serait légitime d’accueillir (la convention de Genève de 1951 oblige la France à le faire), les seconds des migrants économiques, donc illégitimes, car la France ne peut pas accueillir « toute la misère du monde ». Le gouvernement affirme avoir une position médiane sur l’immigration et l’asile en conjuguant ce qui semble contradictoire : l’efficacité serait au service de la dignité, puisque les expulsions (« éloignement » dans le vocabulaire ministériel) des déboutés du droit d’asile et des sans-papiers ainsi que le prolongement de l’externalisation de nos frontières via l’implantation de hotspots (centre de tri) dans les pays de départ permettraient de désengorger les structures d’accueil et de traiter dignement les migrants « politiques ». On peut tout d’abord douter de l’efficacité de la circulaire Collomb qui prévoit de contrôler la situation administrative des migrants dans les centres d’hébergement d’urgence, parce qu’elle risque de faire fuir de ces centres la population qu’on veut justement contrôler, et la remettre à la rue. Mais surtout il faut interroger la distinction qu’on fait intuitivement entre migrants « politiques » et « économiques ».

En effet les causes « politiques » et « économiques » s’entremêlent, si bien qu’il est parfois difficile de les distinguer. Par exemple des individus dont la sécurité physique est menacée par leur gouvernement ou par un groupe paramilitaire sont assurément en insécurité politique. Mais cette insécurité politique ne peut manquer d’avoir des conséquences économiques : comment travailler la terre si le droit de propriété n’est plus assuré ? Si elle peut être confisquée ou détruite ? Pourquoi investir si la propriété n’est pas assurée ? Ainsi, l’insécurité politique a souvent pour conséquence une insécurité économique. En outre, les migrants « politiques » finissent par chercher du travail et par s’intégrer à l’économie du pays d’accueil au même titre que les migrants « économiques ».

De la même façon, pour les migrants dits « économiques », l’allongement des parcours migratoires à cause des politiques frontalières répressives et l’insécurité des parcours engendre une mise en danger pour les populations dans les pays de départ. Le parcours migratoire devient nécessairement plus coûteux, et l’argent de la famille ne suffisant plus, les candidats à la migration sont incités à utiliser d’autres biais pour obtenir rapidement des sommes importantes, notamment par divers trafics, le vol, la prostitution, la participation à des milices, qui ne contribuent pas à la sécurité économique et au développement des pays de départ.

Pour autant, il ne s’agit pas de dire que les politiques migratoires « répressives » sécrètent de la pauvreté et donc de nouvelles migrations. D’abord car les populations fragilisées par ces politiques ne sont pas seulement les candidats à la migration. Ensuite, parce que ces derniers ne viennent pas des pays les moins avancés (PMA) (40 millions de migrants, soit 15% des migrations internationales), mais des pays à revenu intermédiaire (155 millions de migrants, soit 62%), car un certain niveau de revenu est nécessaire pour financer le parcours migratoire, et parce qu’il y a une surreprésentation de diplômés et d’urbains parmi les candidats à la migration. Ainsi, l’idée de « développer l’Afrique » pour « prévenir » les migrations repose sur des postulats erronés, puisque c’est principalement le développement qui attise les migrations et non l’extrême-pauvreté.

Ainsi, les migrations ne sont pas qu’une addition de choix individuels parfois illégaux dans notre droit actuel, mais ils sont pris dans les réseaux de la mondialisation, c’est un « fait social » sur lequel l’action politique n’a pas prise car elle n’en maîtrise pas les causes. Par conséquent, la répression de l’immigration ne tarit pas les flux, mais a des effets en amont : allongement des parcours migratoires, « encampement du monde » selon l’anthropologue Michel Agier, mise en danger des individus, professionnalisation des passeurs, ainsi qu’en aval : immobilisation des migrants sans-papiers qui peuvent difficilement faire valoir leur droit au travail et qui ne peuvent pas rentrer chez eux de peur de ne pas réussir à revenir en Europe.

En somme, alors que l’Union Européenne et la France sont décidés à s’adapter à la mondialisation économique jugée inéluctable, elles refusent de faire de même pour « la figure humaine de la mondialisation contemporaine » (Thomas Lacroix) et de reconnaître son caractère structurel.

Derrière l’image de pauvreté des migrants (« la misère du monde ») il y a aussi l’idée que l’immigration serait un « fardeau » pour la France. Cette idée se place à deux niveaux : le marché du travail et la protection sociale. En premier lieu, les flux d’immigrés auraient pour conséquence de faire baisser les salaires en grossissant « l’armée de réserve » du capitalisme. Pourtant, les études économiques ne permettent pas de conclure à un effet de l’immigration sur le chômage. Considérer le marché du travail comme un jeu de vases communicants, où les uns prennent le travail des autres, fait oublier que les immigrés sont aussi des consommateurs qui augmentent la demande globale, qu’ils se positionnent là où ils ont le plus de chance de trouver du travail (raison pour laquelle beaucoup souhaitent aller en Allemagne, où la situation économique est attractive, et en Angleterre, où il n’est pas nécessaire d’avoir des papiers pour travailler légalement), et que les métiers plus précaires qu’ils occupent les soumettent plus souvent au chômage. En deuxième lieu, les immigrés ne sont pas un poids pour notre régime de sécurité sociale, bien au contraire. Certes les immigrés sont en moyenne moins qualifiés que les natifs, sont plus fréquemment au chômage, et ont plus d’enfants. Pourtant, « sans le solde migratoire net de 100 000 individus prévu dans les projections démographiques, le besoin de financement de la protection sociale à l’horizon 2050 s’accroîtrait de 1,3 point de PIB » (Lionel Ragot, professeur d’économie à Nanterre). Ce paradoxe s’explique par la structure d’âge de la population immigrée : alors que 40% de la population totale a entre 25 et 55 ans (l’âge où les individus sont les plus « rentables » pour la sécurité sociale), 55% des immigrés sont dans cette tranche d’âge.

Alors, oserons-nous nous poser la question : à quoi ressemblerait un monde de libre circulation humaine ? Les flux augmenteraient peu, puisque nous avons vu que les migrations ne sont pas la conséquence mécanique d’un différentiel de revenu mais que ces flux s’inscrivent dans des réseaux migratoires structurés par la mondialisation. En revanche, la mobilité serait plus grande : les sans-papiers actuellement bloquées en France et les candidats à la migration en difficulté feraient beaucoup plus facilement des allers-retours. Ce serait une opportunité, et pour beaucoup une libération, ce serait une solution pragmatique, fondée sur une analyse de la réalité des migrations contemporaines.

Collectif Bouche-Cousue. Rejoignez-nous sur Facebook, bientôt des partages de pétitions et d’actions. Mail : collectifbouche.cousue@tutanota.com

Sources :

  • Hein de Hass, The Myth of Invasion, The inconvenient realities of African migration to Europe, Third World Quarterly 2008 29(7): 1305‐1322.

  • Lacroix Thomas, Migrants l’impasse européenne, 2016 Armand Collin.

  • Mirlicourtois Alexandre, Xerfi, « L’impact des immigrés sur le chômage », 26/10/2016, La Tribune.

  • Journée de l’Economie de Lyon, 8-10 novembre 2012, « Les migrations et leur impact économique ». Voir l’intervention de Lionel Ragot.

Comment aider les migrants ? Rapprochez-vous des associations : la CIMADE, Emmaüs, Utopia 56, AutreMonde, le BAAM, l’ACAT, le CEDRE, l’Auberge des Migrants, SALAM et tant d’autres.


« POUR LA LIBERTE DE CIRCULATION.

5 idées reçues sur les migrants ».

  1. « IL Y A BON ET MAUVAIS MIGRANT »

  • Les migrants « politiques » ont aussi des difficultés économiques (l’insécurité politique n’est pas propice à l’activité économique), et une fois en France ils finissent bien par chercher du travail comme les migrants « économiques ».

  • Les migrants « économiques » sont également mis en danger par les politiques migratoires répressives qui entraîne l’allongement des parcours migratoires.

  • Empêcher les migrants « économiques » de venir les incite à participer à l’économie illégale et à entretenir l’insécurité dans les pays de départ.

  1. « LES MIGRANTS SONT TOUS PAUVRES »

  • Les migrants ne viennent pas majoritairement des pays les moins avancés (15% seulement), mais des pays à revenu intermédiaire (62%). Explications : il faut de l’argent pour migrer, les migrations sont liées à la mondialisation et au développement.

  1. « LES MIGRANTS PRENNENT LE TRAVAIL DES FRANCAIS »

  • Les migrants sont aussi des consommateurs qui font augmenter la demande globale, donc l’emploi.

  • Les migrants cherchent à aller où il ont le plus de chance de trouver du travail (Allemagne, et d’où le blocage à Calais pour aller en Angleterre).

  • Ils sont plus souvent victimes du chômage car ils occupent des emplois précaires.

  1. « LES MIGRANTS PROFITENT DE LA SECURITE SOCIALE »

  • « Sans le solde migratoire net de 100 000 individus (…), le besoin de financement de la protection sociale à l’horizon 2050 s’accroîtrait de 1,3 point de PIB » (Lionel Ragot, professeur d’économie à Nanterre). Explication : alors que les 25-55 ans (la tranche active qui cotise) représentent 40% de la population totale, ils représentent 55% des immigrés.

  • Les migrants ne viennent pas pour profiter : des demandeurs d’asile revendiquent le droit de travailler, ce qui leur est encore interdit.

  1. « LA LIBERTE DE CIRCULATION CE SERAIT L’INVASION »

  • « Toute la misère du monde » n’a pas envie de venir en Europe. Cf. idées reçues n°2, ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent. Rappel : les migrants constituent seulement 3% de la population mondiale.

  • En revanche, cela augmenterait les mobilités : les sans-papiers pourraient retourner chez eux sans la peur de ne pas pouvoir revenir en France, et avant d’arriver les migrants ne passeront plus des mois et des années dans les camps des pays de transit.

Le Collectif Bouche Cousue.

Rejoignez-nous sur Facebook, et retrouvez la version développée de ce texte : « Y-a-t-il de bons et de mauvais migrants ? ».

Soutien aux « Exilé.e.s Occupent P8 ».

Vous pouvez vous rapprocher des associations solidaires avec les migrants et soutenir l’opposition aux textes du gouvernements : la CIMADE, Emmaüs, Utopia 56, AutreMonde, le BAAM, l’ACAT, le CEDRE, l’Auberge des Migrants, SALAM et tant d’autres.

Manifestation le mercredi 21 février à 18h30, Place Saint-Michel

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