Barbès Blues au temps du couvre-feu (79) / Farid Taalba

28 Fév

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Le grand garçon se sentit encore plus fier quand la vieille se mit à sabouler le chauffeur : « Ah Bou Taxi, prends de la graine de ce garçon qui n’a de permis de conduire que pour diriger des ânes et des mulets  !

– Jeune homme, raisonna alors le maître pour calmer les esprits, face à la tempête qui se lève, n’oublie pas que tu as beau souhaiter « Qu’elle tombe ! », dieu seul sait ce qui adviendra. En attendant le déluge, voici venir un cortège bien joyeux. Si j’en juge par les mains qui tiennent les baguettes du tbel, c’est la troupe de Qaci Boudrar. A nôtre bon plaisirs, mes amis ! Savourons les tambours et les chants tant qu’on peut encore. Au temps des jours sombres, ils pourront toujours nous réconforter et entretenir l’espoir qui ne doit pas s’éteindre. Jeune homme, prépare-nous donc quelques figues pour accommoder la chanson.

– Ah, merci à vous maître pour ces figues dont je ne préjuge aucunement de leur saveur, remercia Bou Baghla, mais l’heure du départ sonne pour moi. Justement, c’est ce cortège que j’attendais. ».

La tête de la procession poignit de la forêt par un sentier qui lui défilait le tapis jusqu’au bord de la route. Les tambourinaires et les joueurs de ghaïtas ouvraient le défilé, suivi d’une petite foule qui ne se privait pas d’enthousiasme à faire son carnaval. Un groupe de maîtresses femmes reprenaient en chœur :

Plateaux et belles tasses

Par les montagnes nous reviennent

Femmes, des you-yous, c’est la fête de notre cher !

Nous apportons gâteaux et confiseries

Ma voix est haute

Je veux que tout le village l’entende

Je louerai le protecteur de la fête

Tous les hommes et toutes les femmes

Elles avançaient en formant un demi-cercle autour d’une élégante jument blanche qu’elles semblaient escorter en garde prétorienne, les têtes ceintes de foulards de soie, parées de leur plus belles robes et éclatants bijoux, la taille serrée de foutas billebarrées de rayures oranges et jaunes. Nos trois amis comprirent rapidement les raisons d’une telle vigilance. Sur la croupe, une mariée assise sur un palanquin survolait tout son monde en dodelinant de la silhouette au grès de la marche ondulante de la jument. Vêtue d’un burnous blanc dont elle avait rabattu le capuchon, son visage était dissimulé sous un foulard de soie chamarré des couleurs les plus vives ; un autre foulard plié et roulé était fixé en couronne autour de sa tête, échancré de franges noires et orangées. Autour de son coup, pendait le poignard du patriarche de sa nouvelle famille. Deux mulets suivaient derrière, transportant son trousseau et ses cadeaux qu’accompagnaient des hommes dont certains étaient armés de beaux fusils de chasse des At Abbas. Aux tollés cristallins des you-yous qui s’étaient succédé, répondirent d’un coup des salves de fusils.

– Etant nous-mêmes étrangers à leur village, commenta alors le chauffeur, il faut bien qu’ils nous annoncent la couleur. Comme dit le proverbe : la femme, la maison, les fusils !

– Parle pour toi, objecta Bou Baghla, regarde ces enfants qui sortent du cortège et viennent à moi.

– Nana Megdouda, Nana Megdouda, que la paix soit sur toi, tu es au rendez-vous et nous aussi, piaillèrent à tout va les enfants dans une anarchique envolée d’étourneaux s’égayant d’un fourré touffu ; alors que, sous le ciel qui tournaillait au-dessus d’eux, sur des ghaïtas hurlantes, les femmes reprenaient en chœur au rythme enivrant du tbel et du bendir :

Plateaux et belles tasses

Par les montagnes nous reviennent

Femmes, des you-yous, c’est la fête de notre cher !

Nous apportons gâteaux et confiseries

Bou Baghla se leva et fut bientôt entouré de cette nuée d’enfants qui laissa le chauffeur perplexe. Au même moment, le grand garçon aboulait en portant un plateau de figues qui jaspaient comme un feu d’artifice.

– Dans ce cas, Nana Megdouda, puisque c’est ainsi qu’on vous appelle, fut amené à conclure le chauffeur, que dieu vous prenne en miséricorde et que la paix vous accompagne.

Dans le sillage du grand garçon, un autre enfant tendit à Bou Baghla deux sacs de jute : « Tiens, Nana Megdouda, un sac de figues de Barbarie pour vous, et un autre pour les mariés. Que la paix soit sur votre chemin.

– Que dieu vous exhausse les enfants, et toi aussi Bou Taxi ! Et vous maître, je ne puis vous dire qu’à bientôt, vu que nos routes se croisent souvent.

– Et oui noble Megdouda, sourit le maître, les routes portent les musiciens partout où on les réclame. Tout comme vous d’ailleurs. Faites donc attention aux pièges qu’elles peuvent vous tendre. Allez en paix mais soyez aux aguets.

– Que dieu vous entende maître », soupira dans un sourire malicieux la vieille avant d’ordonner comme un chef de bande : « Allez, les enfants, prenez ces deux sacs et rejoignons le cortège. ». Ils se fondirent rapidement dans la foule qui chemina sur la route jusqu’à disparaître au détour d’un virage. Puis, loin des yeux, seul le hourvari des clameurs, des hautbois, des tambours et des coups de fusils prolongeait encore le faste de leur passage en fanfare. Le maître et le chauffeur mordaient dans les figues dont le jus collait à leurs doigts. Alternant avec des bruits de mastications qui ne cachaient pas leur plaisir, des louanges sur la qualité gustative des fruits fleurissaient à leurs bouches aux coins desquelles coulaient deux minces filets de jus coloré. Après une petite libation d’eau fraiche et avoir rincé ses mains et sa bouche, le maître se leva, réajusta son costume, épousseta son pantalon de la main : « Que dieu soit loué de nous offrir ces parenthèses éphémères qui nous font un peu oublier l’inéluctabilité de ce qui est écrit. Qu’il soit remercié de nous faire goûter un peu de joie au milieu de la peur, de nous laisser croire que la beauté est éternelle alors que toute chose est périssable en ce bas-monde. Mais si notre heure n’a pas encore sonné, celle de reprendre la route est venue, ah Bou Taxi ! Ne commence pas à somnoler sous la fontaine d’où gouttent les secondes de l’existence. Allez, debout, assez blagué, il faut maintenant aller faire face à ce qu’on trouvera au bout de la nôtre !

– Je veux bien affronter tout ce que vous voulez. Mais vous n’allez tout de même pas me reprocher tout le retard que nous avons pris. Je ne commande que l’arbre directionnel de mon taxi, pas le cours des événements ! Et qui nous dit que les gendarmes n’ont pas encore levé le barrage ?

– Le gendarme nous a dit qu’il serait levé au bout d’une demi-heure et il s’est écoulé plus d’une heure et demie. ». – Puisque vous le dites… », abdiqua le chauffeur désabusé.

Et, alors qu’ils avaient repris la route et qu’ils cheminaient en espérant ne pas avoir à faire de nouveau demi-tour, le chauffeur s’ébaubit quand il remarqua les deux voitures qui avaient été l’objet du guet-apens de Bou Baghla s’en revenir sur leur trace. « Oh, maître, s’étonna le chauffeur, voilà les zazous qui rebroussent chemin mais sans tambours ni hautbois ! Bou Baghla a dû leur faire passer le goût de danser sur les routes de l’administration. Oh, maître, ils ralentissent en s’approchant de nous ! ».

Effectivement, quand la première voiture arriva à leur hauteur, le conducteur stoppa son véhicule et, par la vitre baissée, il salua le chauffeur de taxi qu’il lui rendit son salut et lui dit : « Faîtes attention ! Si vous voulez un conseil, n’allez pas plus loin. Une bande de détrousseurs avec une vieille femme en haïk à leur tête nous a dépouillés de nos valeurs comme de nos vêtements. Les yeux exorbités, le chauffeur s’exclama : « Avec une femme en haïk à leur tête, vous dites ? Ce n’est pas possible… ». Mais il ne put terminer sa phrase. Au même moment, d’une discrète mais forte pression du genou contre le dossier du siège de Bou Taxi, le maître l’avait comme rappelé à l’ordre.

– Heu, heu, reprit Bou Taxi, je suis peiné pour vous et je vous remercie pour votre prévention… mais il faut bien que je gagne le pain de mes enfants. Et avec toute l’essence que je viens d’avaler, qui va me payer ma course si je tourne bride maintenant ? Il faut bien que j’amène mon client à destination. Oh, vous savez, advienne que pourra, nous ne sommes plus très loin et je n’ai plus rien à perdre.

– Certes, admit le zazou, mais il vous reste tout de même vos vêtements.

 

 

 

 

 

 

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