Le livre du samedi : Vous êtes filmés ! / Laurent Mucchielli

10 Mar

 

Vous êtes filmés !

Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance

Laurent Mucchielli

La vidéosurveillance a connu un succès fulgurant en France à partir de l’élection présidentielle de 2007, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et François Fillon. Cette technologie a été présentée comme une contribution majeure à la fois à la prévention et à la répression de la délinquance et du terrorisme. Mais cette promesse sécuritaire, activement entretenue par les industriels de la sécurité, relève-t-elle du mythe ou de la réalité ? À quoi sert vraiment la vidéosurveillance ?
Après avoir enquêté dans trois villes françaises emblématiques, Laurent Mucchielli dresse un constat sans appel : la vidéosurveillance n’est pas et ne sera jamais un outil important de lutte contre la délinquance et encore moins contre le terrorisme.
Dissiper les écrans de fumée, percer à jour le « bluff technologique » des industries de sécurité, le gaspillage de l’argent public et la démagogie politique : tels sont les résultats de cet essai sans concession et profondément citoyen.

Introduction

La vidéosurveillance a conquis notre monde urbain en moins d’un demi-siècle. En France, elle s’étend désormais jusqu’aux petits villages des campagnes profondes. Cette technologie qui permet de surveiller des risques à distance a de nombreuses applications dont l’utilité est avérée.

Nos autoroutes sont surveillées à distance pour observer le trafic, repérer les incidents, adapter les secours. Nos véhicules abandonnés sur des parkings publics pendant que nous voyageons, travaillons ou nous divertissons, sont surveillés pour prévenir les vols potentiellement nombreux depuis que la voiture est devenue l’un des biens de consommation les plus répandus. D’innombrables commerces de tous types tentent de dissuader les vols que peuvent commettre leurs visiteurs comme leurs employés en vidéosurveillant les espaces les plus sensibles (magasins, entrepôts, caisses, guichets, etc.). Face aux risques d’incendies qui ravagent les forêts en été, la vidéosurveillance est utilisée parfois par les pompiers, dans certains départements, pour tenter de repérer plus rapidement les départs de feu et faciliter leur action. En janvier 2017, suite à de nombreux scandales relatifs au sort des animaux dans les abattoirs, le Parlement a même voté l’obligation pour ces derniers de s’équiper en vidéosurveillance.

La vidéosurveillance fait ainsi partie intégrante de nos sociétés modernes. Ses usages sont nombreux et, bien qu’ils posent parfois des problèmes philosophiques et juridiques de protection de la vie privée, ils se sont imposés dans la gestion de certains risques inhérents à nos activités sociales. Mais un autre type de vidéosurveillance est apparu au fil des ans, celui qu’en France l’État appelle depuis 2011 la « vidéoprotection ». Il consiste à surveiller la voie publique ordinaire (la rue), non pas pour y gérer à distance un risque particulier, mais pour lutter de manière générale contre un risque protéiforme et difficilement prévisible appelé « la délinquance », parfois « le terrorisme » ou même « l’insécurité ». C’est à l’évaluation scientifique de cette promesse de sécurité globale des citoyens que ce livre est consacré.

Cette évaluation apparaît plus qu’urgente car, en France, les rues de la plupart de nos villes et de nos villages se sont couvertes de dizaines puis de centaines de milliers de caméras en l’espace de dix ans, sans que l’utilité et la priorité de cette énorme dépense publique ne soient jamais démontrées ni même réellement questionnées. En juillet 2011, la Cour des Comptes rendait un rapport général sur la sécurité publique. Son chapitre  IV était consacré à la vidéosurveillance. Les magistrats y constataient que, bien qu’en ayant fait sa priorité à partir de l’année 2007, le gouvernement français était en réalité incapable d’évaluer l’impact de cet équipement massif, ni même du reste de recenser précisément le nombre de caméras installées à son incitation1. Et ils ajoutaient que la même indifférence envers l’évaluation se retrouvait au plan local : « à Nice, par exemple, où le réseau de caméras le plus important de France, hormis Paris, a été mis en place depuis 2001, aucune évaluation de son efficacité n’a été réalisée par la ville».

Il irait donc de soi que la vidéosurveillance nous protège de toutes les formes de criminalité et que les élus doivent dès lors y engager massivement les deniers publics provenant des impôts ? Il s’agirait d’une évidence au même titre que le soleil se lève et que les journées ne comptent que 24 heures ? Des problèmes sociaux aussi anciens, aussi complexes et aussi récurrents dans toutes les sociétés auraient soudainement trouvé une solution générale grâce au progrès technique ? Comment une telle révolution a-t-elle pu se produire ? S’agit-il d’un miracle ou d’un mirage ? Les élus savent-ils réellement ce qu’ils font ? Qui les conseille et les oriente dans ce sens plutôt que dans un autre ? Quels sont les coûts de cette technologie et les lobbies qui soutiennent le développement de son marché ?

Ces questions concernent tous les citoyens. Elles constituent par ailleurs un défi intellectuel que la recherche scientifique, publique et désintéressée peut et doit tenter de relever dans l’intérêt général.

 

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