Barbès Blues au temps du couvre-feu (80) / Farid Taalba

14 Mar

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

« Comment rentrer à la maison le couffin vide, plaida encore Bou Taxi, sans avoir pris le risque de faire face ?! Comment me présenter à mes enfants le corps paré de ses vêtements et l’âme défrusquée de son honneur ? A revenir nu comme un ver, autant que ce soit la tête haute !

– Vous n’êtes pas obligé de leur avouer que vous avez fait demi-tour. Quand la vieille est apparue sur la route en faisant mine d’avoir été blessée, on n’a rien vu venir ; elle pleurait comme une ogresse qui avait mangé ses petits ; à aucun moment on a cru qu’on allait tomber dans une embuscade. Elle avait toutes les apparences pour elle, la maligne !

– Mais quand ils plongeront leurs yeux dans les miens, ils liront dans mon âme ! Le proverbe dit bien : « Regarde son front, avant de manger son pain ! ».

– Faites comme vous l’entendez maintenant, je voulais juste vous prévenir. Allez, au revoir, bonne route ! ».

Quand les deux voitures de sport que Bou taxi ne quitta pas des yeux s’éclipsèrent du rétroviseur, le maitre embraya feu au plancher : « Alors, ça va ? Je ne t’ai pas cassé la colonne vertébrale ?

– Non. D’ailleurs je ne comprends pas pourquoi vous avez enfoncé votre genou contre mon dossier.

– L’effet de surprise, ça impressionne. Sur le coup, on peut facilement avouer ce qui en est la cause, surtout si on a été berné soi-même. J’ai eu peur que tu nous fasses perdre du temps inutilement en te mettant à table impulsivement devant des étrangers. Il fallait bien te rappeler l’autre proverbe qui dit : « Une poule ne pond pas en plein souk ! Mais quand tu seras grand-père, tu pourras toujours raconter à tes petits-enfants comment tu as un jour rencontré Bou Baghla le coupeur de route. Tu pourras même broder. Pour le moment, au temps du couvre-feu, oublie tout ça, ne te précipite pas à alimenter la couscoussière de Sidi-Aïch juste pour te faire monter en sauce. Ce n’était qu’un rêve dont il n’est rien resté au réveil. Comme disait Abderrahmane Bou Qobrin : « Ne cherche pas à attirer sur toi les regards de la foule, au contraire détourne-toi de celle-ci, bouche-toi les oreilles… retiens ta langue dans tout ce qui ne peut être utile. Sois dans ce monde comme un étranger ou un passant sur une route. ».                       

Sortant enfin de la forêt des At Yemmel, sur leur droite, en contrebas, ils aperçurent le village d’Imoula, marchepied à partir duquel les troupes françaises avaient pu partir à l’assaut de la montagne que nos deux amis continuèrent de gravir, laissant derrière les piémonts qui se tenaient comme des balcons donnant sur la plaine toute proche. Ils allaient bientôt arriver à destination et, se rappelant les airs du cortège nuptial qui avaient emporté Bou Baghla, le maître se demandait dans quel état il allait retrouver Madjid, lui qui avait vu son rêve de mariage se briser brutalement et qui s’était vu privé de ce « Mani, oh, mani » qu’il prisait tant. Le maître constata aussi qu’il avait été aussi lésé puisqu’il n’avait pu officier dans cette joute érotico-poétique que les époux auraient exécuté au rythme de son tbel. « Il chante bien, jugea le maître, et avec passion, un tel partenaire, ça ne se refuse pas. Les racines de l’amour ont comme pris dans son ventre, tout ce qui vibre en lui-même surpasse de loin le chardonneret, le rossignol ! Se remettra-t-il seulement de la chute d’une branche qu’il aura aidé à scier, quoi qu’il en dise. Pourquoi cet idiot n’a-t-il pas seulement donné de ses nouvelles par courrier au lieu de laisser les siens sans informations pendant cinq ans ? Il aurait donné des billes à son père pour contrer la politique du beau-père. En plus, s’il avait eu le réflexe d’envoyer un ou deux mandats, non seulement ça aurait calmé tout le monde mais il aurait fait aussi monter les enchères sur la valeur de tout ce qu’il n’avait pas encore envoyé et qui devait sans doute, aurait-on pensé au village, lui rester quelque part, planqué dans un lieu connu de lui seul. Voilà où mène l’évitement ! En se croyant tout seul au monde, les siens ont fini par l’oublier. Mais n’est-ce pas aussi des grands drames que se révèlent les authentiques interprètes ? ». A la surprise de Bou Taxi qui avait laissé le maître vaguer dans ses pensées, ce dernier se mit à chantonner :                                                                                                               

Les villages regorgent de femmes                                                                      

Ils ne sont remplis que de femmes                                                          

Pour celui qui a le cœur tendre                                                                

Plus grande misère, il n’y a point

– Maître, vous sombrez dans la tristesse ?! Pourtant il n’y a plus les gendarmes pour nous barrer le passage.                                                                   

– Non, non, je ne faisais pas dans la dégoulinade, seulement un air de passage que j’ai attrapé au vol. Mais je peux comprendre qu’il te donne la grise.

Dans le paysage, les arbres avaient disparu peu à peu. Des aiguilles et des arêtes de roche nue escortaient maintenant l’équipage qui slalomait au bord de précipices où s’éboulaient les rocailles cédant à l’érosion. Un air de dénuement et de solitude régnait partout sous le ciel qui se présentait maintenant à portée de main. La terre, rouge, ocre, sèche et aride, était clairsemée de maigres touffes d’herbes qui survivaient encore sous le feu d’un soleil de plomb. Seule parfois une infime ligne verte descendant une pente annonçait la course laborieuse d’un petit oued invisible.            « Ah, ici, il n’y a pas âme qui vive, releva Bou Taxi en se tournant vers le maître, seuls des bergers y passent avec leurs troupeaux. La piste est tout pierreuse, même l’administration ne prendrait pas la peine de s’y risquer.                                                                                                         

– En temps normal oui ! Mais regarde un peu devant toi.                                           

A peine eut-il le temps de remettre le nez dans le pare-brise et d’ouvrir ses clairs pour balayer le paysage que Bou Taxi bisqua en grinçant des dents : « Quoi, c’est pas vrai, encore ?! ». En effet, un convoi militaire redescendait en sens inverse. Deux jeeps surmontées de fusils mitrailleurs débâclaient la route. Plusieurs camions transportant des troupes les collaient aux basques. Des nuages de poussière s’agglutinaient au-dessus d’eux en s’élevant sous la fureur des roues percutant la caillasse qui grêlait le trimard. Bou Taxi ne taquina à aucun moment l’idée de bailler la cantonnade et il gara sa caisse à savon sur le bas-côté de la route. Et rebelote, ils eurent droit au contrôle d’identité, à la fouille corporelle, on fureta les bagots du maître, on passa au peigne fin tous les recoins du véhicule et l’officier supérieur les passa sur le grill pour qu’ils se mettent à table. Après toute une série de questions, il leur demanda enfin qu’est-ce qu’ils faisaient dans ce lieu perdu et où ils comptaient se rendre. « Vous voulez prendre le maquis ?! » termina-t-il.                                                                                                                           

– A mon âge, cela va être difficile, répondit le maitre.

– Ah, certainement pas monsieur, s’amenda quant à lui Bou Taxi, je dois conduire mon client au sanctuaire de Sidi Djoudi et je rentre chez moi à Sidi-Aïch.                                                               

– Vous voulez parler de ce monastère construit autour d’une kouba blanche et où vivent des fous qui mangent des racines et passent leur temps à prier et à chanter?                                             

– C’est ça, confirma Bou Taxi.                                                                                             

– J’espère pour vous que vous dites vrai car nous avons l’œil. En attendant, voici vos papiers et vos laissez-passer, ils sont bien en règle. Vous pouvez y aller. ».

Après avoir repris la route, d’une voix triste, Bou Taxi avoua : « Vous avez raison maitre. Les temps ont changé. Fini le cantonnement et la sous-administration des villages livrés au bon plaisir du caïd. Pour que les militaires réapparaissent ici, c’est bien parce que les caïds ne sont plus en mesure de faire la police parmi leurs propres frères ! ».

 

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