Le livre du samedi : La couleur du marché / Sylvie Laurent

31 Mar

 

La Couleur du marché
Racisme et néolibéralisme aux États-Unis

Sylvie Laurent

L’enthousiasme suscité par l’élection de Barack Obama a masqué la perpétuation des inégalités raciales aux États-Unis. Cinquante ans après le vote des droits civiques, le mouvement « Black Lives Matter » et les violences policières ciblées qu’il dénonce apportent un démenti cinglant à l’illusion de l’équité.
La majorité des Américains affirme aujourd’hui que Blancs et Noirs disposent des mêmes opportunités et accusent les minorités d’être à l’origine de leurs propres échecs. Selon la doxa néolibérale du mérite et de la responsabilité individuelle que les Républicains comme les Démocrates ont enracinée dans le pays, le marché serait neutre et impartial : color-blind. Mais cette notion désigne-t-elle vraiment l’indifférence à la couleur de peau ou plutôt l’aveuglement face aux traitements discriminatoires que continuent de subir les Africains-Américains en matière d’éducation, de logement, d’emploi, de revenu et de justice ?
En retraçant la genèse de l’idéologie postraciale aujourd’hui en vogue aux États-Unis, ce livre montre comment le triomphe de la doctrine néolibérale reproduit structurellement au sein de la société américaine un racisme qui ne s’avoue pas comme tel.

Extrait:

« Après 1968, non seulement on ne prononce plus les mots de « race », « noir », « racisme » ou « ségrégation », accusant ceux qui en parlent d’être racistes, mais une langue subliminale, dont chacun des signifiants est codé, nourrit de plus en plus l’anxiété raciale des Blancs. Ces derniers, les catégories ouvrières et plus largement la classe moyenne blanche qui peuple les banlieues pavillonnaires, saisissent les clins d’œil rhétoriques des candidats républicains : les mots-stigmates tels « aide sociale », « insécurité », « criminalité urbaine », « insécurité », « bons alimentaires », « allocations familiales », etc., sont des marqueurs raciaux parfaitement compris1. Ils sont construits en opposition aux valeurs exaltées, celles que les Américains blancs pensent être les leurs : l’« éthique du travail », l’« autonomie », le « goût du labeur », le « refus de se plaindre », etc.

La « justice raciale » consiste essentiellement pour Richard Nixon à promouvoir un « capitalisme noir », suggérant que l’entreprenariat et le goût du risque, agrémentés d’un possible enrichissement, sortiraient les Africains-Américains de leur marginalité. Leur inclusion dans certaines niches économiques du pays tiendrait lieu de pleine citoyenneté et de juste allocation des ressources. D’ailleurs, Nixon s’appuie sur les mouvements communautaristes tels les militants du Black Power qui réclament la constitution d’une sphère économique propre dans laquelle des consommateurs noirs seraient libres d’acheter dans des magasins noirs des produits fabriqués et distribués par d’autres Noirs. Déjà, à l’aube du XXe siècle, une partie de l’élite noire américaine avait été convaincue que le capitalisme était le meilleur allié des Africains-Américains qui, à défaut d’être égaux et reconnus, seraient au moins autosuffisants, prospères et par conséquent insérés. C’est l’entrepreneur et militant Booker T. Washington qui incarna le mieux cette position en suggérant dans les années 1890 aux Noirs du Sud de cesser de croire aux luttes collectives pour la justice pour se consacrer à l’enrichissement individuel, ce qui supposait, entre autres compromissions, de se désolidariser de tout Noir protestataire, pauvre ou sous-éduqué. C’est comme cela, affirmait Washington, que l’on « élèverait la race ».

Nixon reprend très clairement cette logique, en y ajoutant l’hostilité contemporaine à l’État social, comme l’exprime alors son secrétaire au Commerce, Maurice Stans, chargé de développer l’entreprenariat africain-américain avec l’Office of Minority Business Enterprise : « Nixon voulait leur donner une chance d’être capitalistes. […] ils deviendraient employeurs, contribuables et l’on allègerait l’économie du fardeau de l’aide sociale en les transformant en contribuables actifs2. » Le credo libéral proclame en effet que « le marché est émancipateur, et constitue, en somme, la meilleure façon d’atteindre indépendance et assiduité au travail3 ». Le marché, théoriquement libéré des mécanismes racistes, « américaniserait » les Noirs en leur enseignant les valeurs du pays.

Une certaine exaltation des différences culturelles et des identités ethniques participe également de la dépolitisation de la question raciale. On célèbre avec Nixon ses origines italiennes ou irlandaises, on affiche avec fierté son drapeau « ethnique », mais ce folklore identitaire n’est toléré que lorsqu’il concerne des populations blanches qui n’ont pas de revendications spécifiques dans la sphère politique et lorsqu’il ne pose pas la question des rapports de force sociaux. L’immigré ayant réussi seul, à la force du poignet, l’entrepreneur par excellence qui s’est enrichi sans jamais se plaindre, est le nouveau héros de la geste américaine. Le « Blanc ethnique » est une minorité au même titre que les autres et cette reconnaissance dilue la dialectique raciale fondatrice. La surdétermination sociale de la couleur de peau est niée pour une célébration de l’identité dans la sphère privée, se traduisant par un mode propre de consommation. Ce « multiculturalisme néolibéral4 » célèbre les citoyens « méritants » et blâme ceux qui réclament une répartition plus juste du pouvoir.

Plus encore, aucune entrave au libre exercice de leur volonté ne venant expliquer leurs trajectoires individuelles, les Noirs sont pleinement et exclusivement considérés comme responsables de leurs échecs, voire de leur dérapage de la pauvreté à la déviance ou à la délinquance. En libres agents économiques, ils ont fait le choix du risque et pris la mauvaise décision. Pour les entreprises qui cherchent à élargir leur marché, cette image d’une sous-culture de rue, à la fois transgressive, exotique et

cool, est une aubaine marketing largement exploitée dès les années 1970 : McDonald’s cible ses publicités en direction des communautés noires, tout comme l’industrie du tabac qui doit faire face à la baisse de consommation de la classe moyenne blanche. Certaines marques de cigarettes inondent les quartiers noirs de leur démarchage publicitaire (trois fois plus intensif que dans les quartiers blancs5) : ici encore, le tabac est un vice, mais il est « cool » – en somme, sur mesure pour les Noirs.

Étape fondamentale du racisme à l’ère néolibérale, les Africains-Américains sont soumis à une gouvernance disciplinaire visant à changer leur comportement par la coercition. Si les maigres incitations fédérales ne suffisent pas à modifier le comportement qu’une sociologie raciale de la pauvreté attribue spécifiquement aux Noirs, les contraindre à la norme collective est une autre option. Avec Nixon, l’idéologie punitive de l’« intransigeance sécuritaire » (« tough on crime », « law and order », « zero tolerance », etc.) s’accompagne d’une traque administrative des supposés « fraudeurs à l’aide sociale » (frappant principalement les femmes noires). À mesure que les dispositifs de protection sociale se délitent, les prisons et les commissariats de police fleurissent dans et aux abords des quartiers populaires. Un biographe de Nixon établit une analogie entre l’audacieux voyage du président conservateur en Chine en pleine guerre froide et l’encouragement au développement d’un paternalisme racial : « Nixon préconisait d’attendre que la Chine ait appris à se comporter convenablement pour l’inviter à rejoindre le concert des nations ; il disait qu’il inviterait les Noirs à la table politique américaine une fois qu’ils sauraient se comporter convenablement6. » La stratégie du containment est en effet symétrique : il s’agit de se prémunir de la menace communiste et du danger corollaire d’une insurrection noire.

L’encouragement au développement de l’entreprenariat noir est donc loin d’être une tentative vertueuse d’intégration à la classe moyenne américaine. Elle consiste à présenter les chances de promotion sociale comme relevant de la responsabilité des seuls individus : si certains réussissent, c’est donc bien que les autres ne s’en donnent pas la peine. Le « fardeau de l’aide sociale » devient un élément de discours justifiant le rétrécissement progressif de la solidarité nationale, dont les Blancs modestes sont assurés de rester les premiers bénéficiaires. »

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