Livre du samedi : Le combat vous a été prescrit / Romain Caillet et Pierre Puchot

28 Avr

« Le combat vous a été prescrit », Une histoire du jihad en France,

de Romain Caillet et Pierre Puchot

L’histoire du jihad en France n’est pas celle d’une énième « radicalisation express », l’idéologie se développe depuis près de trois décennies sur notre territoire et s’est nourrie des évolutions d’une société dont elle est le produit, comme ceux qui la portent. Elle relie Khaled Kelkal aux frères Kouachi ; d’anciens jihadistes issus du Groupe islamique armé algérien ont formé certains membres du commando du 13 novembre 2015.
Cet ouvrage est le résultat d’une investigation au long cours à partir de quatre types de sources : judiciaires, policières, issues des renseignements et des jihadistes eux-mêmes. Les auteurs s’appuient sur les témoignages directs de jihadistes qu’ils ont recueillis avant et après les attentats de novembre 2015, en France et à l’étranger. Certains sont morts, d’autres sont encore actifs au sein de l’État islamique ou d’Al Qaida. Certains résident sur le sol français. Ils nous expliquent quel est leur projet politique, pourquoi quelques-uns d’entre eux tuent et attaquent la France, et ce que nous réserve l’avenir.

 

Introduction

Le jour d’après

Écrire sur le jihad. Le raconter. Comprendre ses multiples ressorts, ses méandres insoupçonnés, ses parcours et individualités qui résident parfois à six mille kilomètres, au cœur de la bande de Gaza, dans une rue de Raqqa, ou parfois à côté de chez nous, en plein 11e arrondissement parisien, centre-ville niçois ou lyonnais ; chacun à un bout du monde mais tous unis par un même projet. Les approcher. Les accrocher. Les rencontrer, sans toujours comprendre pourquoi eux-mêmes nous accordent de leur temps. Guetter leurs passages sur Twitter, leurs messages sur Telegram. Discuter avec eux des heures, des nuits entières.

Écrire un ouvrage sur le jihad avec des sources jihadistes est sans doute l’un des terrains d’investigation les plus difficiles de notre époque. Il faut pourtant le faire. Car, disons-le simplement, nous avons manqué le coche. Nous n’avons pas su saisir ce qui se développait, depuis près de trente ans, dans les rues de nos villes, dans les campagnes, sous nos yeux. Et nous en payons aujourd’hui le prix.

Ce qui progresse, ce n’est pas un « islam politique » indifférencié que nous devrions à tout prix combattre.

Ce qui se répand, ce n’est pas cette hypothétique haine de notre mode de vie, qu’en retour nous devrions défendre coûte que coûte.

Ce qui se concrétise, c’est la rencontre d’un projet politique, celui de l’État islamique, en Syrie comme en Irak, avec les motivations de jeunes jihadistes mus par une volonté de frapper la France.

Le phénomène n’a rien de neuf. En 1995, le Groupe islamique armé né en Algérie entend déjà frapper la France, et s’appuie sur de jeunes militants révoltés par le soutien politique de l’Élysée au régime algérien. Neuf ans plus tard, Oussama Ben Laden s’adresse au peuple américain en ces termes : « Il [Bush] affirme que nous détestons la liberté. S’il a raison, qu’il nous explique pourquoi nous n’avons pas attaqué la Suède » au lieu des États-Unis. En 2016, un autre jihadiste reprend le même type de discours : « Avons-nous frappé la Grèce ? Si nous le voulions, nous pourrions la mettre à feu et à sang », dit le jihadiste Rachid Kassim, dans un message audio diffusé sur le réseau social Telegram depuis le territoire de l’État islamique. Puis, aux militaires français : « Retournez à vos fromages et laissez-nous tranquilles. » Quelques mois plus tard, en avril 2017, la Suède, autrefois épargnée par Al-Qaida pour sa neutralité, est d’ailleurs frappée par l’EI, qui souhaite punir son engagement dans la coalition internationale qui le bombarde.

Été 1995, novembre 2015… La mémoire de notre société du spectacle retient les Kelkal et Abaaoud (membre du commando du 13 novembre), les Ben Laden et Baghdadi (calife de l’État islamique). Pas les logiques de fond. Pas les idéologues, ni les idéologies. Depuis près de trente ans, le terrorisme se réclamant de l’islam a durement atteint notre pays. À plusieurs reprises, et de manières les plus spectaculaires et tragiques, l’agenda d’une organisation politique a rejoint celui d’une haine anti-France, qui a grandi dans les replis d’une République schizophrène, sans boussole géopolitique.

Schizophrène ? Le mot n’est pas trop dur. Car que dire d’une classe politique française qui, dans son immense majorité, tient d’un côté un discours en faveur de la démocratie dans le monde musulman, et de l’autre s’inquiète que le résultat des urnes porte les Frères musulmans* au pouvoir, puis applaudit le renversement de leur parti par la force des armes. Cette attitude hypocrite a nourri directement la communication d’Al-Qaida, puis de l’État islamique : « Ces dirigeants occidentaux qui vous parlent de démocratie sont en fait les premiers oppresseurs, complices de dictateurs arabes et des massacres commis contre les musulmans. » Voilà, en substance, le gros de la propagande jihadiste. Notre politique étrangère lui fournit tous les cas d’école dont elle a besoin.

L’Égypte en est le meilleur exemple. À l’été 2013, l’Occident et les régimes autoritaires arabes, y compris l’Arabie saoudite, soutiennent le coup d’État contre le président égyptien élu démocratiquement un an plus tôt. Au début du mois d’août, plusieurs centaines de ses partisans sont tués par les forces de l’ordre égyptiennes lors d’une manifestation au Caire. L’État islamique peut se frotter les mains. « Participez à leur prétendue démocratie, disent les jihadistes. Jouez le jeu des élections. Vous finirez comme les Frères musulmans en Égypte. »

Face à cette politique pyromane, dont les effets ne sont que le renforcement des branches locales de l’État islamique et d’Al-Qaida, que fait la France ? Elle fournit des armes, bien sûr, à l’Égypte et à l’Arabie saoudite. Du pain béni pour l’EI. Et une défaite pour tous les peuples, syrien, français, yéménite.

Pour colmater les brèches béantes creusées par cette géopolitique de courte vue, une seule recette nous est proposée : l’approche sécuritaire. Les attentats de 1995 marquent l’avènement du plan Vigipirate. Ceux de 2015 entraînent l’activation de l’état d’urgence, qui se prolongera pendant les élections, sans que nous y trouvions rien à redire. Sans que nous y prenions garde, le terrorisme nous transforme, et soumet les sociétés à la peur, et à la régression. Le jihadisme n’est pas un phénomène transitoire. Il s’est installé, et modifie en profondeur nos sociétés. C’est son but, depuis toujours, quelle que soit sa nature. Le jihad change nos vies, et de plus en plus.

De Vigipirate à l’état d’urgence, ce saut sécuritaire n’a en rien enrayé le développement de la violence. Au contraire. Pansement de nos failles géopolitiques et sociétales, le tout-sécuritaire fait mal son office. Certes, en 2017, le travail de la Direction générale de la sécurité extérieure est bien plus affûté qu’il ne l’était au début des années 1990, quand la DGSE était « brûlée » en Algérie, « à poil » au sujet des maquis du GIA, racontent plusieurs témoins dans cet ouvrage.

Mais face à la détermination terroriste, l’approche sécuritaire aura toujours un temps de retard. Les attentats de novembre 2015 nous en offrent la cruelle démonstration. Le 11 août 2015, alors qu’il revient de Syrie, le jihadiste Réda H. raconte en détail aux enquêteurs le projet d’Abaaoud – membre du commando du 13 novembre – de « tirer dans la foule d’un concert, ou un lieu de rassemblement qui [serait] une cible facile, puis attendre les forces d’intervention sur place et mourir en martyr, en combattant, avec des otages ». Selon Abaaoud, le fait de toucher beaucoup de civils générerait un changement de la politique étrangère de la France.

Bien en cour chez nos hommes politiques soucieux de réagir à chaud, la formule « faire la guerre au terrorisme » ne peut engendrer qu’une société folle, dominée par l’angoisse et la peur de l’autre. Face au terrorisme, qui se nourrit justement de ce rejet de l’autre pour sa propagande, il faut au contraire garder son calme, ne pas paniquer, mais examiner, comprendre ce qui unit tous les profils des jihadistes, et agir. Tenter, enfin, de proposer un projet de société cohérent, qui ne se drape pas dans les valeurs démocratiques tout en assumant des alliances avec les pires dictatures du monde arabe.

Le terrorisme est le reflet de notre société violente, de moins en moins inclusive, campée sur son identité figée et sur des débouchés économiques – vente d’armes à l’Arabie saoudite, à l’Égypte, quel qu’en soit le prix humain. En retour, il ne sert à rien de le nier : il y a bien une spécificité française dans la fabrique du jihad. Plus que tous les autres ressortissants occidentaux, les jihadistes français rêvent de frapper leur pays. Ils en témoignent dans cet ouvrage. Parce que sa construction idéologique, politique, sociétale s’inscrit dans le temps, la menace qu’ils représentent pour la France n’est pas près de disparaître.

Or, à ce jour, l’analyse sur le temps long nous fait défaut. Pourquoi le phénomène grandit-il ? Comment est-il né ? Quels sont ses ressorts idéologiques ? Pourquoi David Vallat, compagnon de route de Khaled Kelkal, se rend-il en Afghanistan en 1993 ? Comment le Français Adrien Guihal devient-il le premier idéologue jihadiste occidental à diffuser ses idées au nom de l’État islamique ? Comment le projet politique d’Abaaoud s’est-il construit ? Ce temps long du jihad n’est pas celui du fait divers, nous l’avons dit, mais de la politique intérieure et de la géopolitique. Celui des parcours de vie et du développement de l’idéologie jihadiste. C’est ce qui nous intéresse ici, dans ce livre.

Répétons-le, le phénomène qui nous occupe n’est pas une énième « radicalisation express ». C’est un processus qui a démarré il y a plus de vingt ans, et s’est accentué dans l’intervalle. Il n’est pas exogène, mais endogène à notre société. Il ne grandit pas en dehors du corps social, il grandit en nous, avec nous, et nous le nourrissons. Cette idéologie, cette « culture du jihad », se développe depuis près de trois décennies sur notre territoire. Elle lie Kelkal aux frères Kouachi, à Fabien Clain, qui revendiqua les attentats du 13 novembre au nom de l’État islamique.

En Irak ou en Syrie, la chute de Mossoul comme celle de Raqqa ne résoudront rien. Les militants jihadistes reviendront en France, en Europe. Les attentats se multiplieront. Contre le terrorisme islamique, le terrorisme d’État et le bombardement de populations civiles sont inefficaces. Il est temps d’examiner ses origines et filiations pour tenter de comprendre vers quoi nous allons, où nous mettons les pieds. Et préparer dès aujourd’hui, comme les jihadistes le font depuis près de trente ans, le jour d’après.

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