Livre du samedi : Pourquoi les pauvres votent à droite / Thomas Frank

26 Mai

Pourquoi les pauvres votent à droite

Thomas Frank

Depuis des décennies, les Américains assistent à une révolte qui ne profite qu’à ceux qu’elle est censée renverser.Les travailleurs en furie, forts de leur nombre, se soulèvent irrésistiblement contre l’arrogance des puissants. Ils brandissent leur poing au nez des fils du privilège. Ils se gaussent des affectations délicates des dandys démocrates. Ils se massent aux portes des beaux quartiers et, tandis que les millionnaires tremblent dans leurs demeures, ils crient leur terrible revendication :  » Laissez-nous réduire vos impôts !  » L’État le plus pauvre des États-Unis a réélu George W.Bush avec plus de 56 % des suffrages aux dernières élections. Pourtant, le New Deal avait sauvé la Virginie-Occidentale de la famine pendant les années 1930. Et ce bastion démocrate fut ensuite un des très rares États à voter contre Reagan en 1980. Alors, républicaine, la Virginie-Occidentale ? L’idée semblait aussi biscornue que d’imaginer des villes  » rouges  » comme Le Havre ou Sète  » tombant  » à droite. Justement, cette chute est déjà intervenue… Car cette histoire américaine n’est pas sans résonance en France.

Extrait de la préface de Serge Halimi: « À la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche (rooseveltien, conquérant, égalitaire) en un « populisme » de droite faisant son miel de la crainte de millions d’ouvriers et d’employés d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux. C’est alors que la question de l’insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l’identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins « naïve ».

Cette métamorphose s’accomplit à mesure que l’inflation resurgit, que les usines ferment et que l’« élite », jadis associée aux grandes familles de l’industrie et de la banque, devient identifiée à une « nouvelle gauche » friande d’innovations sociales, sexuelles et raciales.

Les médias conservateurs n’ont plus qu’à se déchaîner contre une oligarchie radical-chic protégée d’une insécurité qu’elle conteste avec l’insouciance de ceux que cette violence épargne. Au reste, n’est-elle pas entretenue dans ses aveuglements par une ménagerie de juges laxistes, ­d’intellectuels jargonnants et autres boucs émissaires rêvés du ressentiment populaire ?

« Progressistes en limousine » là-bas ; « gauche caviar » chez nous. »

 

Extrait:

« Voici un mouvement dont la solution à la structure du pouvoir est d’enrichir les riches ; dont la réponse à la dégradation inexorable de la condition des travailleurs est de s’en prendre sévèrement aux syndicats et aux programmes libéraux de sécurité sur les lieux de travail ; et dont la solution à la montée de l’ignorance en Amérique est de mettre des bâtons dans les roues de l’enseignement public.
Comme une Révolution française à l’envers (une révolution où les sans-culottes envahiraient les rues pour exiger plus de pouvoirs pour les aristocrates), la réaction ouvre l’éventail du politiquement admissible à droite, plus à droite et toujours plus à droite. Si elle ne ressuscitera sans doute pas la prière à l’école, elle a ressorti toutes les panacées économiques de droite des poubelles de l’histoire. Après être revenus sur les principales réformes économiques des années 1960 (la guerre à la pauvreté) et sur celles des années 1930 (législation du travail, soutien aux prix agricoles, régulation bancaire), ses responsables tournent aujourd’hui leurs armes contre les acquis sociaux des toutes premières années du progressisme (le droit de succession de Woodrow Wilson et les mesures antitrust de Theodore Roosevelt). Encore un petit effort et la réaction pourrait bien rayer d’un trait la totalité du XXe siècle1.
En tant que formule permettant de former une coalition politique dominante, la réaction semble si improbable et si paradoxale que les observateurs libéraux ont souvent bien du mal à croire à son existence réelle. En toute logique, pensent-ils, ces deux groupes (les hommes d’affaires et les ouvriers) devraient se sauter à la gorge. Le fait que le parti républicain puisse se présenter comme le défenseur de l’Amérique ouvrière est aux yeux des libéraux un déni de la réalité politique si flagrant qu’ils rejettent globalement ce phénomène et refusent de le prendre au sérieux. Pour eux, la Grande Réaction n’est qu’une sorte de crypto-racisme, une maladie de vieillesse, l’expression tous azimuts de la colère des ploucs religieux ou la protestation de « Blancs colériques » qui s’imaginent à la traîne de l’histoire.
Pourtant, interpréter ainsi la réaction, c’est ignorer son pouvoir de séduction en tant qu’idée et sa formidable vitalité populaire. Elle se propage malgré tout comme une épidémie d’amertume susceptible de toucher aussi bien les fondamentalistes protestants que les catholiques, les juifs et les Blancs outragés, ainsi que toutes les nuances démographiques imaginables.
Il importe peu que les mouvements qui avaient inspiré initialement le recours à la « majorité silencieuse » de Nixon dans les années 1970 se soient éteints depuis longtemps, la réaction continue de hurler sans faiblir sa colère depuis des décennies. Les libéraux convaincus qui dirigeaient l’Amérique à cette époque forment une espèce en voie de disparition. La Nouvelle Gauche, avec son mépris et ses sarcasmes à l’adresse du drapeau, a également disparu. La totalité de la « société d’abondance », avec ses entreprises paternalistes et ses syndicats puissants, s’évanouit davantage dans l’éther à mesure que les années passent. Mais la réaction, elle, demeure. Elle continue de faire ses terribles cauchemars de déclin national, de criminalité sans précédent et de haute trahison sans se soucier de ce qu’il se passe vraiment dans le monde réel.
Avec le temps, ce qu’il pouvait y avoir d’authentique, de populaire et même de « populiste2 » dans le phénomène réactionnaire s’est transformé en un mélodrame de type pavlovien, dont l’intrigue serait aussi téléphonée qu’une émission du « O’Reilly Factor3 » et les résultats tout aussi prévisibles – et juteux – qu’une publicité pour Coca-Cola. D’un côté vous lancez un sujet comme « la menace du mariage homosexuel », par exemple, et à l’autre bout de la chaîne, presque automatiquement, vous enregistrez un soulèvement d’indignation de la part de l’Amérique moyenne, des lettres de protestation adressées aux rédacteurs en chef et une récolte électorale des plus gratifiantes.
Mon but est d’analyser la réaction sous tous ses aspects – ses théoriciens, ses élus et ses fantassins – et de comprendre le type de dysfonctionnement qui a pu pous- ser tant de gens ordinaires à un tel masochisme politique. Je le ferai en observant tout particulièrement un lieu où le renversement politique s’est avéré spectaculaire. Il s’agit de l’État dont je suis originaire, le Kansas, ce véritable foyer de mouvements réformistes de gauche il y a un siècle mais qui figure aujourd’hui parmi les plus fervents parti- sans de ce non-sens réactionnaire. L’histoire de cet État, comme la longue histoire de la réaction elle-même, n’est pas de nature à rassurer les optimistes ou à faire taire les pessimistes. Pourtant, si nous voulons comprendre les forces qui nous ont poussés si loin vers la droite, c’est bien vers le Kansas qu’il faut nous tourner. Les hauts dignitaires du conservatisme aiment se justifier en affirmant que c’est bien le marché libre qui, tel un Dieu sage et bienveillant, a commandé toutes les mesures économiques qu’ils ont imposées à l’Amérique et au monde au cours des dernières décennies. Mais en vérité, c’est le dysfonctionnement soi- gneusement entretenu d’endroits comme le Kansas qui a propulsé leur mouvement au firmament politique. Et c’est la guerre culturelle qui l’a alimenté.»

1 En outre, revenir sur le xxe siècle est globalement l’objectif affiché du mouvement créationniste dit du « Dessein intelligent », qui se pro- pose de parvenir à son but en attaquant la théorie darwinienne de l’évolution. Le principal document « massue » de ce mouvement (produit en 1999 par le Center for the Renewal of Science and Culture du Discovery Institute) affirme que « les effets sociaux du matérialisme ont été dévastateurs ». Pour illustrer son propos, ce document accuse les « approches modernes de la criminalité et du système social » qui sont en outre à l’origine de « programmes gouvernementaux coerci- tifs ». Tout cela peut être détruit, nous suggèrent les auteurs, en se livrant à une attaque stratégique de l’évolution. Ainsi sont-ils « convaincus que, pour vaincre le matérialisme, nous devons le cou- per à la racine. Cette racine, c’est le matérialisme scientifique. C’est précisément là notre stratégie. Si nous considérons la science maté- rialiste dominante comme un arbre géant, notre stratégie est censée agir comme un “coin” qui, bien que relativement petit, est néanmoins capable de fendre le tronc s’il est appliqué à ses endroits les plus fra- giles. […] La théorie créationniste se promet de renverser la domination du point de vue matérialiste sur le monde et de le rem- placer par une science en accord avec la foi chrétienne et théiste » – voir .

2 Sur le populisme, lire infra, chapitre II, p.63 et suiv. [nde]

3 Sur Bill O’Reilly, lire supra, note II, p.6. [nde]

 

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