le livre du samedi : Dans la toile du temps / Adrian Tchaikovsky

23 Juin

La Terre est au plus mal… Ses derniers habitants n’ont plus qu’un seul espoir : coloniser le «Monde de Kern», une planète lointaine, spécialement terraformée pour l’espèce humaine. Mais sur ce «monde vert» paradisiaque, tout ne s’est pas déroulé comme les scientifiques s’y attendaient. Une autre espèce que celle qui était prévue, aidée par un nanovirus, s’est parfaitement adaptée à ce nouvel environnement et elle n’a pas du tout l’intention de laisser sa place. Le choc de deux civilisations aussi différentes que possible semble inévitable. Qui seront donc les héritiers de l’ancienne Terre? Qui sortira vainqueur du piège tendu par la toile du temps?

« Elle se nomme Portia et elle chasse.

Elle mesure huit millimètres de long mais, dans son univers minuscule, elle est comparable à un tigre féroce et rusé. Comme pour toutes les vraies araignées — les aranéides —, son corps se compose de deux parties. Son abdomen renferme ses feuillets pulmonaires et ses intestins. Son céphalothorax est dominé par deux gros yeux dirigés vers l’avant, pour une meilleure vision binoculaire, et surmonté d’une paire de petites touffes comparables à des cornes. Des plaques de poils bruns et noirs sont disséminées sur son corps duveteux. Pour les prédateurs, elle ressemble davantage à une feuille morte qu’à une éventuelle victime.

Elle attend. Sous ses yeux extraordinaires, ses chélicères venimeuses sont flanquées de pattes-mâchoires : les pédipalpes tout blancs, qui évoquent une moustache frétillante. La science l’a baptisée Portia labiata, une modeste espèce d’araignées sauteuses comme il en existe beaucoup.

Son attention s’est fixée sur un autre arachnide accroché à sa toile. Celui-ci s’appelle Scytodes pallida ; il possède des pattes plus longues, un thorax voûté, et il est capable de projeter un fil venimeux. Scytodes est expert dans la capture et la consommation des araignées sauteuses, telles que Portia.

Mais la spécialité de cette dernière est justement de dévorer les araignées mangeuses d’araignées, dont beaucoup sont plus grosses et plus puissantes qu’elle.

Ses yeux sont remarquables. Grâce à ces disques de la taille d’une tête d’épingle et aux cavités flexibles situées derrière, elle possède l’acuité visuelle d’un primate, et une perception précise du monde environnant.

Portia ne pense pas. Ses soixante mille neurones constituent à peine un cerveau — comparés aux cent milliards de neurones d’un humain. Toutefois, il se passe quelque chose dans ce petit organe. Elle a déjà reconnu son ennemie et elle sait que le jet venimeux de celle-ci serait mortel en cas d’attaque frontale. Elle titille le bord de la toile de Scytodes pour lui envoyer divers messages tactiles erronés, dans l’intention de déterminer si elle peut la leurrer. Sa cible frémit une ou deux fois, mais n’est pas dupe.

Voilà ce que peuvent faire quelques dizaines de milliers de neurones : l’une après l’autre, les tentatives de Portia ont échoué, mais elle a recensé celles qui provoquaient les réactions les plus manifestes et peut envisager maintenant une stratégie différente.

De son regard perçant, elle a observé les abords de la toile, les branches et les brindilles qui l’entourent. Grâce à cet examen détaillé, elle a construit dans son petit amas de neurones une carte tridimensionnelle et déterminé un chemin précis pour attaquer la Scytodes par le haut, comme un assassin méticuleux. L’approche n’est pas parfaite, mais c’est la meilleure qu’autorise un tel environnement, et que son ébauche de cerveau a pu développer comme une sorte d’exercice théorique. Cela lui permettra de rester hors de vue de sa proie durant la majeure partie du chemin ; néanmoins, même quand elle ne sera pas visible, sa victime demeurera présente dans son esprit.

S’il ne s’agissait pas d’une Scytodes, elle aurait opté pour une autre tactique — ou procédé à d’autres essais afin de trouver une solution. En général, elle y parvient.

Les ancêtres de Portia font de tels calculs et prennent de telles décisions depuis des millénaires, chaque génération apportant une amélioration parce que les meilleures chasseuses sont celles qui mangent le mieux et pondent davantage d’œufs.

Pour l’instant, rien d’anormal, et Portia s’apprête à se mettre en route lorsqu’un mouvement attire son regard.

Un individu de son espèce vient d’approcher. Un mâle. Il a également guetté la Scytodes, mais ses yeux sont maintenant fixés sur elle.

Par le passé, certaines araignées de son espèce ont décidé qu’un petit mâle constituait un repas moins dangereux à obtenir que la Scytodes et elles ont prévu certains plans pour de telles occasions. Mais ici, quelque chose est différent. La présence du mâle l’interpelle. C’est une expérience nouvelle et complexe. La silhouette tapie de l’autre côté de la toile tissée par la Scytodes n’est pas simplement une proie, un partenaire sexuel ou un individu sans

importance. Tous deux sont liés par une invisible connexion. Elle ne saisit pas vraiment qu’il s’agit de quelque chose comme elle, mais son fantastique talent pour calculer des stratégies vient d’atteindre une dimension supplémentaire. Une nouvelle catégorie apparaît et augmente considérablement ses options : un allié.

Durant de longues minutes, les deux chasseurs étudient leurs cartes mentales tandis que la Scytodes demeure patiemment suspendue entre eux, inconsciente du danger. Portia voit alors le mâle ramper un peu au bord de la toile. Il attend qu’elle bouge. Elle reste figée. Il avance de nouveau. Finalement, il arrive à l’endroit où sa présence modifie les calculs instinctifs de la femelle.

Celle-ci poursuit son approche en suivant le trajet qu’elle a déjà défini. Elle rampe, saute, glisse le long d’un fil, tout en conservant à l’esprit l’image de cet environnement tridimensionnel et la position des deux autres araignées.

Elle parvient enfin au-dessus de la toile de la Scytodes, à portée de vue du mâle immobile. Là, elle attend qu’il se déplace. Celui-ci frôle les fils en contrôlant prudemment ses appuis. Ses mouvements sont mécaniques, répétitifs, pareils à ceux d’une feuille morte accrochée au piège de soie. La Scytodes bronche un peu, mais demeure en place. Une brise fait frissonner la toile et le mâle avance rapidement, profitant du bruit blanc créé par le frémissement des fils.

Il se met soudain à sautiller et à danser, pour envoyer des signaux clairs et nets sur la toile : Une proie ! Ici ! Une proie qui cherche à fuir !

La Scytodes approche aussitôt et Portia bondit, atterrit derrière son ennemie en mouvement et lui plante ses crocs dans le corps. Le venin paralyse rapidement l’autre araignée. La chasse est terminée.

Le petit mâle revient peu après et tous deux s’observent un moment, s’efforçant de réviser l’image de leur monde. Ils se nourrissent. Elle est constamment sur le point de l’attaquer, mais quelque chose retient ses crochets : cette nouvelle dimension, cette association. Il est une proie. Il n’est pas une proie.

Plus tard, ils recommencent à chasser ensemble. Le couple forme une bonne équipe. Cette alliance leur permet de s’attaquer à des cibles qu’ils n’auraient jamais affrontées lorsqu’ils étaient seuls.

Finalement, du statut de proie/non proie, son compagnon est promu à celui de partenaire sexuel, car le comportement de la femelle est limité vis-à-vis des mâles. Après leur accouplement, d’autres instincts refont surface et leur association s’achève brutalement.

Elle pond ses œufs ; les nombreux œufs d’une excellente chasseresse.

Ses enfants seront magnifiques et habiles ; une fois adultes, ils auront le double de sa taille, grâce au nanovirus qui affectait à la fois Portia et son mâle. Les générations ultérieures se révéleront encore plus grandes, plus douées, plus prospères ; elles évolueront en fonction de la sélection naturelle, à un rythme accéléré par le virus, afin que celles qui sauront profiter au mieux de ce nouvel avantage puissent dominer le futur génotype.

Les enfants de Portia recevront le monde en héritage. »

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