Barbès Blues au temps du couvre-feu (87) / Farid Taalba

4 Juil

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Les voix du chœur habitaient la nuit ; leurs scansions modulaient l’obscurité comme des chèvres noires qui pâturent dans le champ blanc d’un livre ouvert.

– Finalement, analysa Si Lbachir, il est peut-être mort au bon moment. Il n’aura pas à supporter toutes les conséquences de ce qui risque de nous arriver dans les jours prochains. Vive la révolution mais heureux les martyrs qui n’ont rien vu.

– Il n’aura surtout plus rien à apprendre dans l’hôtel où on l’a enterré pour qu’il y passe sa nuit éternelle. C’est à ceux qui nomadisent encore ici-bas qu’il appartient de connaître les énigmes qu’il a laissées en bivouac dans leurs esprits.

– Elle est noire comme le goudron, elle attaque comme un démon et celui qui la mange ne se relève plus. Qu’est-ce que c’est ?

– Ah, Si Lbachir, tu retombes en enfance. Mais tu aurais pu faire plus sophistiqué. – Trêve de commentaires, maître, qu’est-ce que c’est ?

– La poudre. Le maître put alors reprendre la main : « A mon tour maintenant de te poser une colle : j’ai tenu la mère, la fille s’est sauvée. Qu’est-ce que c’est ?

– Je suis désolé maître, mais vous allez me porter sur le dos. N’est-ce pas le gage qui attend celui dont on n’a percé les mystères ?

– Cesse de fanfaronner, Si Lbachir, montre patte blanche ou donne ta langue au chat, mais ne monte pas sur tes grands chevaux de fantasia sans les avoir préalablement sellés. J’ai tenu la mère, la fille s’est sauvée : qu’est-ce que c’est ?

– Puisque tu me tiens en joue, je répondrai sans risquer de louper ma cible : le fusil et la balle… oui le fusil et la balle !

– Exact. Maintenant tu peux hennir autant que tu veux et partir au galop.

– Merci pour votre délicatesse maître mais je me contenterai de prendre mon tour. Écoutez. J’ai fouillé les pays pour lui, j’ai suivi sa trace et ils m’ont dit : « C’est dans le cœur qu’il est ». Qu’est-ce que c’est ?

Le maître fit mine de chercher sa réponse en marquant une pause ; c’est alors que le chœur des adeptes combla le silence en invoquant le prophète :

Loué sois-tu sans répit

Douce est la parole dite sur toi

Très sagace

Sois mon intercesseur

La nuit de mon destin

Quand je serai sous la dalle

– Je reprends, relança Si Lbachir : j’ai fouillé les pays pour lui, j’ai suivi sa trace et ils m’ont dit : « C’est dans le cœur qu’il est ». Qu’est-ce que c’est ?

– Puisse qu’il faut que je réponde devant tant d’évidence, je dirai avec humilité qu’il s’agit de dieu.

Les deux amis s’esclaffèrent de rire pendant que le chœur reprenait son flambeau dans l’obscurité :

Nous voici tombés dans la confluence des eaux

Tous les jours noyés dans les tracas

La foi est devenue un désert

Intercède pour cette génération

Le pays tout entier est bradé

Tombées sont toutes les hautes lignées

Ils se regardèrent avec la malice des enfants qu’ils n’avaient pas cessés d’être. Les sombres jours devaient se brûler comme les plus clairs et les chandelles par les deux bouts. L’homme à qui le cheikh était allé rendre les derniers sacrements, dit plus sérieusement Si Lbachir, je l’ai connu à l’époque des Amis du Manifeste de la Liberté. Je l’ai croisé dans un café où il faisait la promotion du Manifeste en le lisant devant l’auditoire tel un crieur public. Il était déterminé, plein de fougue et agité comme un chien fou. Je peux te lire de mémoire le passage qui m’a marqué : « Il peut être utile de souligner avec le professeur Larcher que la politique d’annexion de l’Algérie et son assimilation à la métropole se traduisent au regard des indigènes musulmans par « cette division du territoire en départements, en arrondissements, en communes qui ne correspondent en rien aux circonscriptions de même de la métropole ; par l’introduction dans un pays neuf de ces rouages savants et compliqués qui, en pays barbare, deviennent ridicules ou scandaleux ; par ces conseils municipaux où quelques Européens fraîchement francisés font la loi à des milliers d’indigènes ; par ce jury de colons jugeant avec un parti pris révoltant les arabes et les Kabyles qui leur sont déférés ; par l’application à la propriété indigène de notre code civil, ce qui aboutit au dépouillement de tribus entières. A cet égard, l’Algérie musulmane subit une véritable destruction révolutionnaire. L’ordre nouveau la plaça en face d’un bouleversement soudain et inattendu. Elle fut obligée de s’adapter ou de disparaître. Pour longtemps, hélas, elle disparut. Les Algériens musulmans seront à tel point dépossédés qu’ils apparaîtront, dans leur propre pays, comme de misérables étrangers : services publics, armée, administration, commerces, industries, banques, presse, tout sera entre les mains de la minorité européenne. L’indigène ne sera plus rien. Sa langue même sera officiellement qualifiée de langue étrangère. L’Européen qui le domine et le gouverne sera tout. Il lui disputera même les emplois subalternes: cantonnier, garde-champêtre, concierge, portier… Mais l’adaptation, malgré toutes les entraves, s’est réalisée. Le phénomène d’auto-défense se traduit, pour notre peuple, par un accommodement tacite à la situation nouvelle…

– Tu as oublié la suite. Moi, je me rappelle ce passage : « Les sacrifices du peuple algérien n’ont pourtant pas manqué. Les soldats musulmans algériens, depuis les guerres du Second Empire, ont été sur tous les champs de bataille. Là où la France avait quelque chose à défendre, depuis la création de son empire colonial jusqu’à la défense de ses libertés menacées, depuis le Tonkin jusqu’à Charleroi, l’héroïsme et la vaillance de nos combattants a été légendaires. Nous avons pensé qu’après les malheurs de la France de 1940, le colon allait réaliser reconsidérer le problème algérien. Pas plus que la victoire de 1918, la défaite de la métropole ne l’obligea à la réflexion. Bien au contraire, la colonie européenne, dans sa majorité, interpréta le régime de Vichy et l’ordre nouveau institué par le maréchal Pétain comme étant l’expression intime de son idéal et la possibilité de satisfaire sa soif de domination. Elle recevait à sa table les officiers allemands des commissions d’armistice et les dressait contre les Musulmans qu’elle représentait comme des communistes et des révolutionnaires dangereux. Après le débarquement des alliés, le 08 novembre 1942, ces colons, qui ne sont pas à un reniement près pourvu que leur bastion féodal soit maintenu, recommencent auprès des Anglo-américains la même propagande. Cette fois, les musulmans passent pour germanophiles, des sauvages, des voleurs et des dégénérés. Cette propagande insidieuse est arrivée à faire admettre que l’ouvrier indigène ne devait pas recevoir un salaire normal… ».

– Maître, que voulez-vous ? Ils ne peuvent nous admettre que comme des chiens mais jamais comme des chacals. – Toujours Bled Maghzen, jamais Bled Siba ! » approuva le maître.

 

 

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