Barbès Blues au temps du couvre-feu (89) / Farid Taalba

18 Juil

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Tableau de Mohamed Racim représentant Kheirddine dit Barberousse

 

Ne t’inquiète plus pour son sort, conseilla le maître, désormais il est complètement libéré. Cependant, qui sait si Azraël ne lui a pas aussi posé les menottes et mis en garde à feu surveillée ?

– Ah maître, se rebella Si Lbachir, pour répondre à une telle question, il nous faudrait déjà le rejoindre. Et douteriez-vous des capacités d’intercessions du cheikh auprès de Dieu en sa faveur ?!

– Pour ce qui est de rejoindre le défunt, mieux vaut tard que jamais ! Quant aux capacités du cheikh, faut-il te rappeler qu’il ne me reste qu’à attendre mon heure venir pour vérifier leur efficacité. Ne sois donc pas trop pressé de trouver la réponse à ta question. Même si tu n’as pas réglé le réveil, il sonnera pour toi en temps voulu. Chacun a sa part, ici-bas comme au-delà. Sois patient, n’aie crainte, comme les pierres qui roulent dans le torrent, le temps n’attend jamais personne.

– Alors-là, s’étonna Si Lbachir, vous êtes déchaîné, maître ! Vos paroles emportent tout sur leur passage et je n’aurais qu’à me laisser noyer dans leurs flots impitoyables. Aussi, vous voyez, si nous savons, à ce jour, que lui, le défunt, a définitivement accosté sur l’autre rive, ne devrions-nous pas plutôt nous inquiéter de votre ami Madjid ? Ne craignez-vous pas qu’il prenne lui aussi une barque ? Lui qui a déjà sombré dans les bas-fonds de sa conscience, lui dont la seule respiration l’arrime encore à nous avant qu’elle ne le lâche peut-être entre deux « dikr » psalmodiés par les adeptes.

– C’est vrai, tu as bon vent, il ne faudrait pas que les défunts nous fassent oublier ceux qui restent encore à quai… ».

Si Lbachir s’apprêta à lui répondre quand tous deux détournèrent la tête vers la porte ouverte sur la nuit, et par laquelle une petite brise de mer venait de paumoyer jusqu’à eux de forts effluves de benjoin ; et, au rythme d’une cadence encore plus folle, les adeptes scandèrent dans un engouement épileptique :

Ecoutez-tous, ô croyants,

Et ralliez la bonne voie.

Car les ans coulent, la vie s’égrène,

Le jour vécu ne peut renaître

« Si Lbachir, Si Lbachir, chuchota une voix, bonsoir… je peux entrer un instant ?

– Le tapis est déroulé, l’accueillit-il, n’enlève que tes chaussures ! ».

Une silhouette d’armoire à glace apparut alors dans l’encadrement de la porte. L’homme était vêtu d’une gandoura blanche, un chèche doré vrillait en colimaçon autour d’une grosse tête qui révélait le terrible homme de main qu’il avait dû être autrefois. Sur le seuil, il marqua quelques hésitations ; le visage coupé en deux par la lueur de la bougie, il gardait la prunelle sombre et imperturbable à la manière de Kheireddine, dit Barberousse pour les Français. « Allez, insista alors Si Lbachir, ne fais pas modèle de Mohamed Racim, je t’en prie, frère, entre, il ne se trouve d’ailleurs personne pour te tirer le portrait ! Le confère finit par entrer mais resta debout : « Je ne serai pas long. Je venais juste vous informer que le cheikh est revenu de l’enterrement du défunt.

– Ah, que Dieu soit loué, s’enthousiasma-t-il, il nous est revenu sain et sauf ! ». Puis s’adressant au maître : «  Vous allez enfin pouvoir le voir ! ». Enfin, s’adressant de nouveau au confrère : « Depuis quand le cheikh est arrivé ?

– Oh, cela fait plus d’une heure et demie.

– Et tu ne nous as pas prévenus plutôt ?

– Je lui ai d’abord rendu compte de la journée que nous avons passée pendant son absence. Quand je l’ai informé de la présence de Madjid, il a aussitôt manifesté le désir de le voir. Je lui ai pourtant dit que le maître était parmi nous et qu’il aurait été dans l’esprit d’hospitalité de la maison que d’aller le saluer. Avec sérénité, il m’a rétorqué que le malade avait beaucoup plus besoin de sa présence que le maître et que l’hospitalité lui commandait de ne pas le déranger, lui qui avait la chance de pouvoir diner avec vous. Je l’ai alors conduit devant le malade et le cheikh m’a demandé de le laisser seul avec lui. Au bout d’une demi-heure, il est ressorti. Il avait l’air bouleversé, ses yeux étaient en larmes. Par pudeur, j’ai évité de lui poser des questions. « Mon fils, m’a-t-il dit sans attendre pour me sortir de mon embarras, je vais aller en retraite dans ma cellule et m’abandonner dans la prière. Qu’on ne me dérange sous aucun prétexte. Mon âme est si meurtrie que seul Dieu peut la prendre en miséricorde. Avant de psalmodier :

Finies l’amitié et la confiance.

Voici pour nous la traîtrise.

Dès que va poindre la lumière,

Un nuage viendra vite la voiler.

Mon cœur, ô croyants, est soufrant ;

Il lutte pour se rétablir.

Il veut le soleil de l’été,

Et ce, au cœur de l’hiver.

La souffrance de l’amour est rude,

Sa brûlure n’a pas de remède.

Qu’ai-je à quêter, ô croyants ?

Moi que la vie a distrait.

« Puis, continua le confrère, il m’a tourné le dos et a silencieusement regagné sa cellule. J’ai écouté le pas feutré de ses pieds nus marchant sur la pierre polie de la cour, jusqu’à ce que la charnière de la porte qu’il referma derrière lui couine comme un chacal dans l’obscurité. ». Enfin, se tournant vers le maître, le confrère lui déclara : « Voilà, maître, bienvenue dans ce sanctuaire de paix. Que Dieu vous prenne en miséricorde. Je vais vous laisser maintenant, je vais rejoindre la hadra. Bonne nuit. ». « Bonne nuit à toi, lui répondirent de concert les deux amis et le maître d’ajouter en fredonnant :

Bienheureux sont les disciples en hadra ; Regrettera qui ne peut y prendre part.

« Mais, ajouta-t-il après que le confrère se confondit avec la nuit, ce lieu est-il encore un sanctuaire de paix ?

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