Barbès Blues au temps du couvre-feu (90) / Farid Taalba

25 Juil

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

– Maître, pourquoi une telle question ? Ne sommes-nous pas assez pris dans la brume pour en plus y chercher les racines du brouillard ? Serait-ce moi qui n’y verrais pas clair ? Ou alors estimez-vous que nous sommes dans un lieu à la solde de… l’administration ?… Car je sais que de nombreux militants de chez nous et des différentes maisons mères du nationalisme, ont pris le pli de broder du sucre sur le dos des zawiyas et des marabouts. Ils oublient d’abord qu’il n’y aurait eu ni d’émir Abdelkader, ni de Bou Baghla ou de Si Moqrani sans eux et, qu’en matière politique, tous nos éminents défenseurs d’autrefois n’auraient jamais rien fait sans eux. Ah, en ce temps, ils étaient la bête noire de l’administration et un éminent juriste colonial de l’époque résumait bien la perception qu’elle s’en faisait en écrivant que « la zawiya n’est pas seulement un monastère où l’on enseigne le Coran, où les malheureux trouvent un abri, mais plutôt et surtout un foyer de révolte où se trament dans l’ombre des plans d’insurrection » ! Ah, c’est sûr qu’aujourd’hui la zawiya et le maraboutisme peuvent paraître dépassés face aux nouvelles organisations que sont les associations, les syndicats et les partis qui ont débarqué avec leurs journaux, leurs livres, leurs lieux d’activités et la couscoussière de la politique internationale. Mais nos militants jettent aussi aux oubliettes la répression dont ils ont été l’objet et comment l’administration s’est acharnée à les combattre sans scrupules, les mettre à genoux et les rendre aptes à la domesticité, c’est-à-dire la chaîne ou le cercueil ! Et ce que leur reprochent ces militants remontent au moment de la guerre 14/18, quand le torchon a commencé à brûler entre la France et la Turquie qui avait pris le parti de l’Allemagne, au moment où émergeaient les sensibilités politiques et religieuses qui allaient nous donner les associations, les syndicats et les partis qui nous étaient jusque-là inconnus. C’est aussi à cette époque que l’administration a cru le moment venu de changer son fusil d’épaule en organisant sa réconciliation avec les marabouts et les zawiyas qu’elle visait désormais à mettre en concurrence avec ceux qui lui apparaissaient bien comme son nouvel ennemi intérieur. Elle en a alors profité pour corrompre certains notables des zawiyas et des marabouts afin qu’ils fassent paître leurs ouailles là où elle le leur indiquerait pour qu’elles restent fidèle à la France plutôt qu’à la Turquie pour laquelle le cœur de nos concitoyens penchait, car ils ne pouvaient que la considérer comme un défenseur de leur religion bien qu’ils restaient indifférents à l’affrontement principal qui opposait la France et l’Allemagne. Aussi, plus grave encore, ces notables se sont rendus coupables d’abus et d’exactions contre nos paysans dont ils étaient censés être les guides spirituels. Mais, contrairement à ce que nos militants ont tendance à généraliser, ce ne fut pas le cas de tout le monde non plus que de s’être laissé corrompre et d’avoir exploité ses frères. Le cheikh Ben Badis lui-même ne s’est pourtant pas laissé abuser en manifestant son respect pour les zawiyas de nos montagnes restées fidèles aux vocations de leurs créateurs, nos montagnes où il n’y a encore ni association, ni syndicat, ni parti. Cette parole du cheikh, il ne faudrait pas qu’ils l’oublient, eux qui viennent de la ville et se disent plus civilisés. Maintenant, pour en revenir à nous, sachez qu’ici, dans ce lieu, et soyez-en réconforté, ce n’est pas bled makhzen.

– Que t’arrive-t-il Si Lbachir ? Je sais que tu aimes jacter politique internationale mais on ne se trouve pas non plus à une réunion de cellule du PPA, des Ouléma ou de l’UDMA. Et tu me prêtes des intentions qui sont loin de m’avoir ne serait-ce qu’effleuré. Ah, tu ne changeras jamais, je retrouve bien le débateur que tu sais être, voire même le bagarreur ! Non, non, ce à quoi je pensais est beaucoup plus simple. Rappelle-toi ce que Bou Taxi t’a répondu quand tu nous as demandé ce qui avait bien pu nous arriver pour qu’on arrive si tardivement dans ce sanctuaire de paix. Rappelle-toi, il s’était plaint des barrages, des contrôles et de la présence de l’armée partout. Et toi, tu lui as balancé que, depuis ton arrivée, vous aviez vite appris à voir les militaires passer. Tu nous as même affirmé que vous aviez eu droit à trois perquisitions de leur part qui voulaient constater si vous aviez des armes ou si vous cachiez des hors-la-loi. La dernière perquisition avait eu lieu juste après l’arrivée de Madjid et de mes deux musiciens. Les militaires sont finalement tombés sur eux, vous ont laissé Madjid et embarqué les deux autres en otages. Bon, au bout du compte, ils n’ont pas touché Madjid et ont libéré mes musiciens, mais tu conviendras d’admettre qu’il reste quand même de quoi se demander s’il en sera toujours ainsi.

 

 

– C’est qu’une belle nuit étoilée, l’air pur des montagnes que les vents de la mer fouettent, un bon repas, l’assoupissement qui le suit et votre agréable compagnie au rythme des chants funèbres auront fini de me faire oublier le monde. Et voilà que vous nous y ramenez ! Vous savez pourtant bien que la mémoire a besoin de faire sa sieste pour reposer notre esprit du venin qui le ronge et empêcher qu’il nous terrasse et prenne le contrôle de notre volonté.

– Parce que tu aurais oublié le monde en évoquant le défunt pendant le 08 mai 1945 et le jour de son arrestation en 1949 pour son implication dans l’OS?

– Non, mais évoquer ainsi le passé du défunt permet d’oublier les nécessités du présent qui nous pressent de choisir dans la précipitation et la fureur ; c’est comme si je me racontais une histoire avant de dormir pour les empêcher de me poursuivre jusque dans mon sommeil, m’épargnez une nuit blanche, surtout quand tu sais très bien que demain sera rude.

– En gros, ironisa le maître, tout ça pour me faire comprendre qu’il est l’heure d’aller se coucher ! Non, non, pas du tout, répliqua Si Lbachir qui marqua une pause pour écouter les confrères psalmodier :

Au nom du Seigneur j’entame le chant

Que me dicte ma mémoire.

Comme tu es bien aimé, mon maître,

Toi dont je me souviens chaque jour.

Bienheureux sont les disciples en hadra ;

Regrettera qui ne peut en prendre part.

– Non, reprit ensuite Si Lbachir, je ne vous invite pas à aller vous coucher mais à rejoindre la hadra. Le cheikh n’a-t-il pas décelé en Madjid la persistance de l’amour même au milieu du bruit et de la fureur du monde ?
Avant de répondre, le maître écouta :

Il n’y a de Dieu que Dieu

Mohamed est son messager.

Par l’unicité divine,

Je chanterai jusqu’à la mort !

– Tape cinq, se réjouit alors le maître en lui tendant sa paume de main grande ouverte, la hadra, comme la nuit, porte aussi conseil.

-Allons-y alors, et que la lueur de l’aube nous surprenne au moment où les bougies s’éteindront !

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