Barbès Blues au temps du couvre-feu (93) / Farid Taalba

15 Août

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

« Bienvenus mes amis, leur réitéra le berger quand, suivis de près par ses deux chiens, il aboula enfin sa grande perche devant Si Lbachir et le maître amusés par la calotte de son chapeau qui lui faisait dépasser les deux mètres de hauteur, quelle surprise !». Son juvénile visage émoustillé d’un large sourire, les yeux grands ouverts, les iris allumés d’un bleu intense sous l’ombre des bords du chapeau, il ne cachait pas sa joie : « Je ne vous attendais pas si tôt, mais que Dieu soit loué de votre arrivée soudaine ! ». Nos deux amis le saluèrent à leur tour et le maître ajouta en posant soigneusement son mandole à terre : « Pardonne-nous Smaïl, je t’avais dit que je te ferai prévenir de notre visite. Mais la hâte de te retrouver nous a poussés à forcer nos prévisions ; nous avons pensé que le destin nous y appellerait bien ici.

– Que votre âme en soit rehaussée, remercia Smaïl avec une émotion dans la voix qu’il eut du mal à dissimuler, qu’Allah vous secoure et vous agrée dans votre voie. ». Puis, montrant ensuite le sentier de sa main qui tremblait d’impatience, il les invita avec l’empressement fébrile de l’hôte soucieux de bien recevoir ces invités pour lesquels il n’avait pas eu le temps de prévoir d’accueil digne de ce nom : « Allez, allez, venez d’abord vous rafraîchir le museau à la source avant d’aller nous mettre à l’aise à l’ombre des chênes ! ».

Il s’engagea ensuite le premier dans le sentier avec l’excitation d’un jeune chien fou. Loin de se contenir, ses aînés lui emboitèrent alors le pas comme des enfants suivant leur chef de bande, avec la pétulance des écoliers qui font l’école buissonnière, le cœur trituré par la peur de l’inconnu des chemins de traverse, mais peur sans laquelle il n’y aurait plus de plaisir. Ils longèrent un enclos pour les bêtes ; les murs de pierre qui le ceinturaient, étaient recouverts de ronces piquées d’innombrables mûres noires toutes suintantes de sucre. Au bout de l’enclos, ils passèrent devant le seuil du refuge auquel était accolée l’étable d’un âne dont le bât et la couverture rayés de bandes multicolores étaient suspendus à un gros clou planté dans la pierre. Puis ils descendirent jusqu’à une des sources qui coulait un peu plus bas et arrosait le potager. Et une fois soulagés des brûlures et de la chaleur du soleil en s’étant aspergé le visage d’eau fraîche, après avoir s’être raclés la poussière accumulée au fond de leur gorge tout au long de la randonnée qui les avait menés jusqu’ici, nos deux amis remontèrent jusqu’au seuil du refuge. De là, face à eux, sur leur droite, en quelques foulées, après avoir dépassés l’étable vide de l’âne qui paissait plus loin attaché sous un arbre, ils entrèrent enfin dans le salon que formaient trois chênes disposés en cercle. Les vieux arbres tout noueux avaient été taillés de telle sorte que leurs branches se chevauchaient avec autant de précision que des fils dans la trame d’un métier à tisser, si bien que les frondaisons s’ouvraient en un parasol qui frémissait par à-coups sous une brise de mer intermittente. Et, tout autour, on avait disposé des pierres plates comme pour y faire assoir des convives ; au milieu du cercle, un feu de camp éteint, entouré de trois gros cailloux noirs de suie, n’attendait plus que la nuit et que les pierres plates fussent enfin toutes occupées pour rallumer les braises, pour le moment froides, de son feu de joie. Les deux amis s’installèrent face à la vue semi-circulaire qu’offrait le cirque naturel où ce salon en plein air était situé, caressant les chiens qui étaient venus courtoisement renifler leurs souliers poussiéreux. De son côté, Smaïl se dépêcha d’aller chercher une table basse ronde qu’il déposa toujours avec ce même empressement qui continuait de lui travailler les sangs. Il s’absenta de nouveau et revint en tenant un plat creux dans lequel trônait une pyramide de petites figues vertes dont l’ostiole disjoint et gerçant laissait voir la chair écarlate mouchetée d’akènes blanches. « C’est le vieux Dda Slimane qui me les a apportées ce matin, dit-il avec fierté, il les a cueillies au petit jour, toutes fraîches de rosée. Allez servez-vous, n’ayez pas honte, vous m’en direz des nouvelles ! Pendant ce temps-là, je vais aller préparer le café et je serais à vous. ». Sans se faire prier de nouveau, le maître prit délicatement une figue comme on sort une pierre précieuse de son écrin, coupa le pédoncule mais à peine tenta-t-il de mordre dedans que le bruit devenu familier des hélicoptères lui enleva le pain de la bouche. Les regards des trois hommes obliquèrent d’un mouvement synchronisé vers le même point d’horizon. Au loin, dans le ciel, entre les écorchements des crêtes, les formes indistinctes de trois hélicoptères émergeaient peu à peu du flou déformant d’un mirage au fur et mesure de leur avancée ; quand ils furent nettement visibles, donnant soudain l’impression de voler plus rapidement autant qu’ils faisaient plus de bruit, leurs carlingues métalliques réfléchissaient aveuglément la lumière du soleil qui les frappait dans l’azur surchauffé ; et, face à ce jeu de miroirs enflammés, dans les regards toujours immobiles des trois hommes, se forgeait la vision d’élasticité de leurs formes qui avançaient dans une étuve d’air dilaté vers leur direction. « Tiens, se gaussa le maître qui brisa le silence paralysant dans lequel ils étaient séquestrés comme des enfants qui auraient été surpris par des ogresses, ils ont l’air d’avoir fait le même trajet que nous. On n’a pourtant semé aucun caillou derrière notre sillage.

– Tu insinuerais qu’ils nous ont flairé à la trace ?» s’enquit Si Lbachir en riant. « Non, broncha le maître, pas du tout, bien qu’ils en soient capables, mais peut-être ont-ils rendu visite à la zawiya ?…

– Ou bien à Madjid », ajouta Si Lbachir.

– Ne vous inquiétez pas, enquilla le berger, s’il y a eu quoi que ce soit, des amis bergers qui doivent me rendre visite ce soir nous renseigneront. Pour le moment, il ne nous reste qu’à souhaiter que le malheur soit loin de nous et de la zawiya !

Comme si leurs pilotes avaient entendu son invocation, les trois hélicoptères changèrent de direction pour fondre vers la crête de la Mâchoire de l’Ogre. Et, s’adressant au berger, étonné de la simultanéité entre le souhait exprimé et sa réalisation, le maître l’adjura : « Puisses-tu nous souhaiter de passer une bonne soirée ! » Et, de sa sacoche en peau de chèvre qu’il avait posée à ses pieds, le maître sortit son sebsi et une bourse de cuir. Il délia la bourse qui s’avéra pleine de kif et commença à bourrer son sebsi. « Très bien maître, répondit le berger en s’émerveillant devant une telle initiative qui lui avait allumé la vue, pendant ce temps-là, je vais faire le café ! ».

Et, le soir venu, au moment où la fête battait son plein, le maître chantait « A Môh, a Môh » de Mohamed el Hadj el Anka :

Bienvenue jeune fille, oh toi qui m’appelle oncle Ton visage brille comme louis d’or, tes seins sont mandarines Pour toi j’ai vendu la figuerie, mais mon fruit ce sera toi

Enroulées dans leur burnous, assises sur les pierres plates, une dizaine de personnes formaient un demi-cercle face au maître qui était accompagné de deux joueurs de derbouka, d’un banjoïste, de deux flutistes et d’un mandoliniste. Frappant dans les mains ou des tambourins à cymbales, lançant des invocations, l’auditoire reprenait les paroles avec passion, enivré par les effluves de kif qui planaient sous le salon des trois chênes où se déroulait la bringue. Ses échos se démultipliaient dans l’enceinte du petit cirque naturel plongé dans l’obscurité où brillait le petit feu de camp au centre du salon des chênes. Le maître était d’autant plus enjoué que tous les renseignements rapportés par des bergers au sujet de la zawiya n’annonçaient aucune nouvelle descente des militaires. Mais, tout à coup, brisant l’ambiance, alors que le public reprenait « Pour toi j’ai vendu la figuerie mais mon fruit ce sera toi », les deux chiens aboyèrent avec force rage. Tout le monde s’arrêta, Smaïl intima à ses chiens de se taire, le silence s’installa lourdement et l’assistance plongea dans une anxieuse attente pendant que les chèvres se mirent à bêler de concert. Bientôt, quelqu’un montra du doigt le sentier par où étaient arrivés le maître et Si Lbachir : « Regardez, regardez ! ». Les faisceaux d’une lampe de poche balayaient effectivement le sol caillouteux et la tension monta d’un cran. Maintenant tenus en haleine par cette lumière qui progressait petit à petit inévitablement vers eux, chacun se demandait s’il allait en sortir des militaires ou des maquisards. Des bruits de pas secs finirent de leur couper le souffle ; un léger roulement de pierre leur succéda et toutes les personnes de l’assistance se dressèrent comme un seul homme. L’ombre d’une silhouette se dessina sur le terrain avant que ne se profile un jeune homme qui s’appuyait sur une canne, au bord de l’épuisement ; il était suivi d’une armoire à glace qui braquait dans son dos la lampe de poche. A leur grande stupéfaction, le maître et Si Lbachir reconnurent Madjid accompagné du mokhaddem. Par tous les saints du pays, invoqua alors le maître, mais que se passe-t-il ?

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :