Barbès Blues au temps du couvre-feu (95) / Farid Taalba

29 Août

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Suite à cette soirée, après plusieurs jours passés au refuge, le maître et Si Lbachir s’en retournèrent à la zawiya accompagnés de Madjid qui avait repris suffisamment de vigueur pour entreprendre la marche qui les en séparait. A leur arrivée, le cheikh n’avait quant à lui toujours pas quitté sa cellule et ils le trouvèrent encore plongé dans ses prières. « Le délai de 40 jours n’est pas écoulé, avait précisé le mokhaddem quand Madjid avait exprimé le désir de remercier le cheikh en personne, et il n’est pas possible de le déranger dans ses invocations, même s’il peut sembler, en te voyant reverdi comme un figuier, qu’elles ont été agréées. La canne de l’amandier, que ce soit sous le soleil ou dans la brume, fait s’incliner l’homme et la femme. ».

Sur cette dernière phrase, Madjid ouvrit des yeux ronds et secoua sa tête en signe d’incompréhension devant ce qui lui apparut comme une devinette qu’il n’était pas parvenu à élucider. « Le bon croyant chérit la prière comme la branche chargée d’amandes, démêla son interlocuteur tout ravi de la perche qu’il lui avait tendue pour lui faire œuvre d’édification, celui qui a confiance en Dieu, jamais il ne perdra la canne qui lui ouvre la voie, il prie quelle que soit sa situation. ». « Je comprends tout à fait, marmonna Madjid d’une voix tombante au timbre voilé de déception, mais, avec le maître, nous allons repartir dans deux jours et je n’aurai pas cette honneur de remercier mon bienfaiteur. Malgré tout, et pardonnez-moi à l’avance, je ne peux m’empêcher de m’en sentir très attristé. – Dieu seul est maître en toute chose et non ses intercesseurs. Remercier le cheikh ne te sera d’aucun secours ; en revanche, suis le chemin qui te rapproche de Dieu, lui qui a juré de rester sans compagnons ! ».

Cependant, le lendemain, veille de leur départ, Madjid, qui avait acheté quatre agneaux à Smaïl le berger, tint à les sacrifier de ses propres mains pour les laisser en offrande à la zawiya. « Bienheureux sois-tu par ta générosité, remercia le mokhaddem, mais rappelle-toi que ce ne sont pas ces animaux de sacrifice qui vont marcher pour toi jusqu’à Dieu ! La bonté du cœur est mue par le courage de faire face ; sans cela, toute offrande n’est qu’artifice qui ne trompe que soi-même. Avec tout ce que ta bouche, maître de la phrase et maître du manger, peut dire et se repaître, garde toi de finir par affirmer que rien ne te suffit. Même rassasié, tu te rongeras le foie ! ». Avant de conclure : « Maître de la terre et des cieux, Dieu l’est aussi du foie et du cœur ! ». Puis, avec un peu d’ironie bienveillante et amusé, en lui tapotant amicalement l’épaule, le mokhaddem finit par lui adresser un immense sourire dans lequel Madjid crut entendre toutes ses dents blanches bêler comme un troupeau d’agneaux auxquels on venait d’ouvrir la porte de la bergerie. Songeur, il regagna alors sa cellule où il s’allongea sur sa paillasse : « Une nouvelle vie commence pour moi. Le maître m’a laissé prendre le tambourin pendant toutes ces soirées passées au refuge. ». Le premier soir, après avoir bourré les pipes de kif, le maître demanda au berger qui faisait office de tambourineur de lui céder sa place. Quand Madjid saisit le tambourin à cymbalettes que le berger lui tendit, au son de la flûte soliloquant de ses vertigineux entrelacs au cœur desquels fleurissait ce prélude devant une assistance tenue en haleine, le maître prit enfin la parole d’une voix éraillée : « Il tient le tambourin entre ses mains, il nait au démêlage des vers et des rimes. Qu’on lui donne sa gandoura blanche brodée de fils d’or et d’argent, qu’on lui coupe une mèche de ses cheveux ! » Sur les arabesques de la flute qui se fit plus langoureuse en baissant d’un ton, la voix du maître se posa pour prendre le relais du prélude :

Henné parementant les mains

Qui arrive en cornets de papier

Que s’en garance le garçon

Qui est fils de Lion

Puis, le berger qui tenait la derbouka lui répondit de vive voix les mains en l’air :

Sois agile, officiant

Le fer est tranchant

Le garçon est jeune

Gare qu’il ne prenne peur

 

Faites venir son oncle

Le frère de sa mère

L’officiant va circoncire son fils

Verser de l’argent sur lui

L’assistance se mit aussitôt à scander : « Fais ton travail, officiant ! Que Dieu guide tes mains. Fais ton travail officiant ! La lame risque de se refroidir. ». Quelques-uns osèrent des you-yous ; ils se répercutèrent en autant d’échos roulant à travers les montagnes qui se découpaient en ombres chinoises à la lueur du quartier de lune descendant dans son écrin bleu nuit. Le maître leur répondit de toute son âme :

C’est en décanillant de la maison

Que j’ai décidé d’être poète

J’ai appris qu’on me tapait dessus

Et c’était ceux que j’aimais

Je vous en supplie oh amis de Dieu

Eclaircissez mon cœur s’il est trouble

Et Madjid fit ruisseler les cymbalettes comme des larmes de métal qui tombaient du ciel où luisaient tant d’étoiles. Sous cette pluie finissante, le flux virevoltant de la flute monta crescendo avant de retomber peu à peu et laisser place au mandole du maître. Ce dernier reprit le prélude avant que, sur son signal, les percussionnistes ne frappent les trois coups qui allaient impulser la chanson et la projeter sur un rythme plus entrainant. « Ah, quelle nuit mémorable, se répétait Madjid, même si la blessure mettra du temps à cicatriser, le souvenir de cette nuit trottera encore dans ma tête et me consolera toujours de la douleur qui aura du mal à s’estomper ! ». Il s’enivrait ainsi de mélancolie quand, du dehors, par la porte laissée ouverte, la voix du maître le rappela à la réalité : « La paix sur toi, mon fils, je peux entrer ? ». Le maître s’assit sur une natte d’alfa que Madjid lui montra d’une main qui tremblait encore un peu, en bafouillant sous l’effet de surprise : « Entrez, maître, prenez place. ». – Je ne vais rien t’apprendre en te disant que nous partons demain, commença le maître après avoir bu dans la calebasse que Madjid lui avait aussitôt proposée, mais je vais au moins te révéler notre destination et l’objectif qui nous est fixé… ». Tout à coup, au loin, une salve de coups de feu déchira le calme de la nuit et interrompit le maître. Ils se regardèrent avec inquiétude dans le silence lourd d’une multitude de questions. Une autre salve retentit de nouveau ; les confrères se ruèrent dans la cour de la zawiya et une rumeur de panique brouillonne se répandit comme une traînée de poudre. A leur tour, le maître et Madjid se levèrent et se précipitèrent irrésistiblement vers la porte ; ils s’immobilisèrent sur le seuil, découvrant les confrères attroupés au milieu de la cour. Incrédules et impuissants face aux spéculations des confrères qui s’étaient substituées au branle-bas qui les avait, dans un premier temps, poussés dehors à l’emporte-pièce, après avoir mis fin à la sérénité de leurs prières. D’un regard éperdu, Madjid se réfugia dans le fourmillement de la voie lactée, elle qui n’avait pas dévié de sa trajectoire, ni ne s’était enflammé dans l’immensité d’un ciel où il aurait tant aimé qu’elle le draine à travers son mutisme infini et inébranlable.

 

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