Barbès Blues au temps du couvre-feu (96) / Farid Taalba

5 Sep

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

 

Ce fut le mokhaddem qui mit fin au remue-ménage provoqué par le manque de sang-froid des fidèles. Lui, il était sorti nonchalamment de sa cellule un flambeau à la main. A la lueur de la flamme, les fidèles aperçurent d’abord sa grosse main velue qui serrait fermement le flambeau ; puis, alors que le mokhaddem s’approchait d’eux, ils découvrirent bientôt son torse imposant de janissaires taillé en v, puis son visage en colère tout rougi par la lumière. Aussitôt le calme revint, une chape de silence plomba en même temps l’ambiance. Le colosse leur fit face en passant le visage de chacun d’entre eux à la lueur de son flambeau comme pour mieux enregistrer leurs bobines dans sa mémoire, et chacun de ressentir le poids du regard qui venait de les déshabiller. « De quoi avez-vous peur ? » les arçonna-t-il en faisant mine d’attendre une réponse. Et les voyant ne bonnir que peau, il insista : « Alors, j’attends, de quoi avez-vous peur ? ». Avec ce ton cassant, personne n’osa répondre et chacun de faire bonne mesure comme il pouvait, les uns en regardant au sol pour esquiver les prunelles froncées du mokhaddem, les autres en se tortillant les doigts prêts à faire amende honorable du moment qu’on leur épargnât ces sermons infantilisants. Le mokhaddem revint à la charge en ayant soin de parler à la première personne du pluriel pour atténuer la violence de ses propos : « Ah, vous faites une belle photo de ce que nous sommes devenus ! Quand cesserons-nous d’être gouvernés par la peur ? ». Mais seule la voix du cheikh n’avait pas interrompu ses prières que le silence enfin rétabli avait rendues perceptibles pour chacun : « Bismi Llah ar-Rahman ar-Rahim, El Hemdu Lillah a Rebbi al Âlamin… ». En se laissant portés par sa voix, les corps se redressèrent, les visages s’ouvrirent, les bouches bées se déflorèrent légèrement sans pourtant la ramener, seules leurs lèvres babinaient pour capter la sporée bienfaitrice que disséminaient dans l’atmosphère les entrelacs de sa récitation empreinte de douceur et d’empathie : ils lui en savaient gré d’avoir répondu pour eux. Devant leur ébahissement, gêné aux entournures, le mokhaddem fut bien forcé d’admettre qu’il n’avait pas fait preuve de modestie, ni même d’un certain tact. Mais, comme il voulait n’en rien laisser paraître, acculé, le mokhaddem se sentit obligé de reprendre la parole d’une voix qu’il voulut neutre : « Que Dieu nous pardonne, qu’il nous éclaire de son savoir. Regagnons nos cellules en paix. Demain nous dira ce qu’aujourd’hui il en a été. ». Dans l’instant, les confrères s’évaporèrent dans le freutement des pans de leurs gandouras. Madjid invita le maître à reprendre leur conversation ; comme Si Lbachir les avait rejoints pendant le raffut, il fut lui aussi prié d’entrer, ce qu’il accepta de bonne grâce car l’heure d’aller rabaisser sa vitrine ne voulait pas encore sonner pour lui, si ce n’était celle d’étaler l’éventaire de ses préoccupations parmi ceux de ses deux amis, ce qui était toujours mieux que de tourner en rond dans sa cellule comme on fait ses courses dans un marché dégarni et déserté. Voilà, remmancha le maître en posant son verre de thé, demain, Bou Taxi doit venir nous prendre vers 8 heures. Il sera accompagné d’un de mes tambourineurs et nous nous rendrons à Philippeville ; le deuxième est déjà sur place pour accueillir le reste de la troupe qui est resté coincé à Barbès et qui doit enfin y débarquer, j’en ai eu la confirmation, il était temps ! Ensuite, une fois qu’on aura rassemblé tout notre beau linge, nous filerons le lendemain pour aller tricoter une soirée de mariage sur mesure. Ce sera ta première mise en robe mon fils ! Pour cela, respecter les engagements de la parole donnée, tenir sa langue, se revigorer mutuellement, être à l’heure, tenue et comportement correctes exigés. Tu comprendras que je tienne encore à un certain art de vivre ; nous ne nous résumons pas à une corde ou à une peau de bête que nous ferions vibrer pour faire cascader les convives sans les toucher au cœur. Voilà ton viatique, es-tu toujours des nôtres ? Cela te conviendra-t-il ? Il est encore temps de changer d’avis… et je te comprendrai.

– Non, maître, demain, vous me trouverez au seuil de la porte à l’heure fixée et prêt pour le départ, je vous en donne ma parole. Et Si Lbachir, qui est parmi nous, pourra en témoigner.

– Sois le bienvenu, que ton âme grandisse ! Je n’en attendais pas plus de toi. Que Dieu t’accompagne et te soutienne dans ta voie!

– Vous faites vos petits projets comme si vous étiez sûr de ce que demain sera fait, la ramena Si Lbachir, auriez-vous déjà oublié les coups de feu de tout à l’heure ?

– Non, objecta le maître, mais pourquoi faire le rabat-joie ?

– Je ne fais pas le rabat-joie mais il faut regarder les choses en face. Nous sommes en guerre. D’un côté, les maquisards ont décidé de nous sortir brutalement de notre léthargie pour que nous retrouvions notre dignité ; de l’autre, l’armée va s’attacher de nous y ramener tout aussi rudement avant toute discussion possible, car il faut bien mater les chiens avant de leur abandonner un os à ronger. Dans un tel contexte, ne craigniez-vous pas que le temps des fêtes soit, un jour ou au l’autre, mis entre parenthèse ?

– Certes, mais il nous restera toujours les soirées mortuaires. Dans notre métier, la joie et la douleur des gens nous échoient principalement ; nous sommes vie, vent et mort ! Il nous est seulement interdit d’aboyer. Quant au temps venu de la fin des fêtes, pourquoi voudrais-tu que les maquisards se passent de nos cotisations et du crédit symbolique qu’on peut leur octroyer par notre voix connue de la communauté ? Ah, j’en tombe de fatigue, allez, allons-nous coucher plutôt que de chercher les racines du brouillard, il fera suffisamment jour demain ! ».

Au matin, à l’heure convenue, le maître trouva Madjid au garde-à-vous, revêtu du seul costume qu’il avait sauvegardé de son naufrage et tenant sa valise à la main, reliques d’un passé révolu. Si Lbachir les rejoignit pour partager les derniers moments avant séparation. Il ne manquait que Bou Taxi. Accompagné du Mokhaddem, ils montèrent à la mosquée sous les arcades desquels ils pouvaient guetter son arrivée. Mais une heure s’était écoulée sans qu’il l’eût aperçu au loin. Les inquiétudes de la veille gagnèrent de nouveau les esprits de chacun. Cela d’autant plus que le mokhaddem avait confirmé qu’aucune nouvelle n’était encore parvenue quant aux mystères des coups de feu de l’autre nuit. Il alla même jusqu’à aiguiser leur inquiétude en faisant remarquer que les troupeaux qui venaient à cette heure s’abreuver au bassin du plateau n’étaient pas là non plus. « Ce qui pourrait laisser entendre que les bergers auraient préféré se terrer, s’avisa-t-il d’ajouter, et donc qu’il se serait passé quelque chose mais sans qu’on puisse savoir quoi. ».

Finalement, avec deux heures de retard, ils entraperçurent enfin la silhouette de Bou Taxi qui, venant de contourner la Mâchoire de l’Ogre, traçait maintenant tout droit dans leur direction. Ils prirent aussitôt le soin d’aller à sa rencontre d’un pas pressé, soulagés pour lui mais aussi terrifiés de ce qu’il pût bien avoir à leur révéler. « Maître, vous vous rappelez les zazous que nous avions rencontré sur la route, raconta plus tard Bou Taxi, quand nous sommes arrivés à la fontaine de Sidi Moussa Ou Ali, nous les y avons trouvés en train de siroter l’anisette. Ils se sont rappelés de moi et ils nous ont invités, mais nous n’avons pris que de la limonade. Comme je me suis mis à manifester ma surprise de les revoir dans les environs de leur mésaventure précédente, l’un d’eux a alors dégainé sa cravate de la bouche et s’est mis à table avec une voix nerveuse qui ne respirait pas le dessert : « Après notre retour à Sidi-Aïch, nous avons rencontré l’adjoint de la Commune-Mixte. Nous lui avons raconté comment nous avions été mis à poil par ce maudit bandit de Bou Baghla. Révolté, il nous a exhortés à ne pas céder à ces actes de terreur et de ne pas renoncer à notre voyage et surtout à ce concert où nous voulons nous rendre impérativement. Il a ajouté qu’il fallait traiter les bicots sans ménagement et n’avoir aucune pitié pour eux ; qu’ils étaient double-face, le sourire pour la vitrine et, dès que vous aviez le dos tourné, ils ne s’embarrassaient pas de scrupules quand il s’agissait de celui de l’arrière-boutique. Pour un Européen agressé, il faut agresser cent bicots, voilà la seule politique qu’ils comprennent ! Il s’est alors proposé de nous aider en nous procurant des armes pour assurer notre défense personnelle et un appareil radio pour pouvoir communiquer avec la gendarmerie. C’est ainsi que nous nous sommes mis en route avec la ferme intention de ne pas nous laisser faire. L’autre nuit, j’ai soudain vu une femme en haïk au milieu de la route qui semblait faire la blessée pour qu’on vienne la secourir. C’était déjà le subterfuge employé par Bou Baghla lorsqu’il nous a braqués la fois dernière. J’ai alors tiré une première fois mais je ne l’ai pas touchée. Elle s’est mise à courir vers la forêt, j’ai tiré une seconde fois puis elle est tombée et elle a roulé dans le fossé. Comme nous avions peur que d’éventuels complices ne nous tombent dessus, nous avons aussitôt contacté la gendarmerie. Ils n’ont pas tardé à venir et quand nous sommes allés constater l’identité du corps, il ne s’agissait pas de Bou Baghla mais d’une vieille femme dont le dos avait été troué de deux balles. Je me voyais déjà à la barre d’un tribunal mais les gendarmes m’ont rassuré. Ils lui ont alors mis un couteau entre les dents et une serpe dans la main. Et ainsi accoutrée, ils l’ont prise en photos et ils m’ont dit qu’ils allaient envoyer les clichés à la presse en leur expliquant que, suite à une attaque des Hors-la-loi déjouée par la gendarmerie, l’opération s’était soldée par un rebelle tué les armes à la main. ».

 

 

 

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