Barbès Blues au temps du couvre-feu (97) / Farid Taalba

12 Sep

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Le palpitant en effervescence, tout le monde boucla ses écluses après avoir bu les paroles de Bou Taxi ; chacun le goba des mirettes avec consternation. Pour débouchonner l’ambiance dont le plombage s’était concentré sur lui, Bou Taxi remit une tournée : « Vous comprendrez, maître, qu’après de tels aveux de ce zazou qui avait décidé de swinguer du fusil plutôt que du bas des reins, je n’ai pas cherché à le contredire. J’avais votre musicien sous ma responsabilité, je ne pouvais pas prendre le risque qu’il lui arrivât quoi que ce soit, cela n’aurait pas honoré ma profession de chauffeur de taxi.

– Oh, arrosa le maître avec les bulles de malice dont il avait le secret, c’est vraiment un beau métier que celui de mener les gens à bon port. Un métier qui rend sociable car il faut bien faire connaissance le temps du trajet, surtout s’il est long ! En la matière, tu as pris beaucoup de bouteille ; ce ne sont pas tous les chauffeurs qui savent parler aux gens pour qu’ils dévident tous les tracas qui engorgent les circuits de leur cerveau. L’armée devrait t’embaucher, ça lui éviterait d’utiliser la torture !

– Oui, oui, se démusela Bou Taxi qui n’était pas prêt à se laisser mordiller par la chambrette, mais cela ne m’éviterait pas d’être sur la liste des mouchards à exécuter. – Et qui était la vieille femme à qui il a démonté le citron ? », se garmenta Si Lbachir qui ne semblait pas vouloir mettre les rieurs de son côté. Parce qu’il était du coin, il voulait déjà savoir à qui il devrait présenter ses condoléances. « Après le départ des zazous, les enfants qui vendaient les figues de Barbarie nous ont dit qu’elle s’appelait Nana Megdouda.

– Ah que Dieu la prenne en miséricorde, elle qui n’a jamais eu de la bagouse !

– C’est ce que nous ont fait comprendre les enfants. Elle était originaire d’un village des Igawawen sur l’autre rive de la Soummam. Elle tomba amoureuse d’un jeune homme et lui tout pareil. Ils étaient entichés l’un de l’autre mais la providence n’a pas voulu qu’ils fussent réunis pour le pire et le meilleur. Un jour, Nana Megdouda donna secrètement rendez-vous secret à Idir, son bien aimé clandestin, en lui spécifiant qu’elle avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Elle y était arrivée en avance. Au milieu de la solitude de l’attente, sous un laurier aux insolentes fleurs rose vif, penchée au-dessus d’un petit ruisseau, elle a été prise d’une mélancolie d’encre noire qui a fini par suiffer tout son esprit. Et comme pour ne pas étouffer sous l’enfumage, elle a lancé une aubade qui a fait taire d’un coup tous les oiseaux. Arrivant juste à ce moment-là, du pas feutré d’un chat aux aguets slalomant entre les arbres de peur d’être appréhendé par des regards indiscrets, sans qu’elle ne devine sa présence, Idir a reconnu sa voix et, sans qu’une brindille ne craque, il s’est arrêté pour l’écouter :

Jamais je ne pardonnerai à mon père

Qui m’a donné en mariage à mon insu

Ce jour où ils ont versé d’impatience

Mais moi, passant discrètement, j’ai écouté

Je jure par tous les serments

Ta maison, je ne l’unirai pas

Quand sa voix est retombée pour filer dans l’eau vive du ruisseau qu’il a regardé comme un courant qui emportait leur rêve, le prétendant malheureux est alors sorti de son mutisme, espérant échapper encore à la noyade : « Oh ma bien-aimée, est-ce donc la mauvaise nouvelle que tu voulais m’annoncer ? ». En même temps qu’elle a été surprise de l’entendre, elle a découvert son visage qui était apparu dans l’eau, s’est aussitôt retournée et s’est retrouvé aux pieds de son bien-aimé. Elle a relevé doucement la tête. Et quand elle est tombée sur son regard, elle lui a répondu que oui avant de lui intimer avec conviction : « Si tu m’aimes vraiment, qu’attends-tu alors pour m’arracher à mes ravisseurs ? Le mariage est prévu dans deux semaines ! ». Malgré les risques encourus, il ne se l’est pas fait dire deux fois et, le lendemain, il s’enfuyait avec elle et s’est ainsi qu’ils sont arrivés dans les parages. Sensible à leur mésaventure, le notable d’un village, qui par ailleurs n’avait pas d’enfants, les accueillit, les maria selon le rituel et leur octroya une parcelle de terre en dehors du village pour y construire une demeure et pouvoir ainsi travailler ses champs restés en friche, le notable espérant que le jeune homme ferait preuve de suffisamment de probité et d’excellence pour qu’il en fît un jour son fils adoptif à qui il transmettrait son nom et ses biens. Malheureusement la famille du rival d’Idir ne l’a pas entendu de cette oreille. Après des années de recherche, ayant retrouvé la trace du kidnappeur, à l’heure où le jeune homme avait donné entière satisfaction au notable qui s’apprêtait à l’adopter, elle paya et dépêcha des tueurs à gage pour le mettre à mort. Alors qu’il s’en revenait des champs avec sa femme pour rentrer chez eux, les tueurs les ont attendus au détour d’un chemin et l’ont criblé de balles devant sa femme qu’ils abandonnèrent à sa douleur, la robe toute ensanglantée du sang de son mari. La pauvre ne s’en est pas remise et a fini par devenir folle, entraînant le notable à s’en désintéresser complètement. Livrée à elle-même, elle s’est réfugiée dans un coin isolé de la montagne où elle vivait recluse dans une hutte comme une ogresse de conte, quémandant sa subsistance au bord des routes. Elle maudissait toute personne qui s’approchait d’elle et ne supportait que la présence des enfants qui avaient su gagner sa confiance. Et, l’autre soir, pour tuer le temps, ils lui ont proposé de jouer à Bou Baghla, ce qu’elle a accepté de bon cœur. Mais ils n’avaient pas imaginé que le jeu rejoindrait la réalité aussi brutalement.

– Que Dieu prennent en miséricorde ces deux malheureux ! Cette histoire est vraiment cruelle mais voudrais-tu nous laisser entendre que tu as passé deux heures à l’écouter et que c’est à cause de cela que tu es arrivé en retard ?

– Oh, non maître, ne croyez pas ça ! Mais, vu que les gendarmes ont donné une certaine version des faits, il leur a fallu jouer la comédie jusqu’au bout. Comme la dernière fois, eux ont installé des barrages pour contrôler les automobilistes tandis que l’armée a procédé aux ratissages, aux perquisitions et aux arrestations de suspects, à la seule différence qu’ils n’ont fait cette fois que feindre d’être trop occupés à nettoyer la zone autour du lieu où s’était déroulé le drame. Ils nous ont invités à attendre qu’ils terminent leur opération pour que nous puissions passer. Cela faisait plus vrai que nature alors nous n’avons pas cherché à leur forcer la main et il a fallu qu’ils arrêtent enfin leur cinéma pour qu’on reprenne le film de notre existence ! ». Les larmes aux yeux, pensant à la bien-aimée pour qui il avait manqué de courage en ne tentant pas de la ravir à son père, Madjid ne put retenir l’aubade qu’il entonna à la surprise générale d’une voix voulant rappeler celle de Nana Megdouda qu’il chercha à incarner :

Au jour de ma mort

On m’attacha d’un linceul blanc

Ma tombe était de schiste

Bétail, passe sur moi

L’appel de l’aimé, je l’ai entendu

Mais je n’ai pu lui répondre

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