Barbès Blues au temps du couvre-feu (98) / Farid Taalba

19 Sep

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Madjid se cloua le bec aussi sec quand il se rendit compte que tous les visages avaient convergé vers lui comme des fusils pointés vers la même ligne de mire. « Ah, tu ne vas quand même pas retomber dans ta dépression, prescrivit amicalement le maître au rossignol quand il le vit se recroqueviller sur lui-même tel un enfant qu’on aurait pris en faute, d’autres auditoires t’attendent pour lesquels tu feras de ta peine une joie éternelle. Si nos regards se posent sur toi, sache que c’est par admiration et non par reproche. Allez, nous avons suffisamment perdu de temps, l’heure est venu pour nous de décoller au plus vite ! ». Après avoir fait leurs adieux à leurs hôtes, Madjid, le maître et Bou Taxi regagnèrent le véhicule où les attendait le musicien resté pour le surveiller en compagnie des confrères dépêchés par le mokhaddem afin qu’il ne reste pas seul en cette période où jouer aux gendarmes et aux voleurs pouvait être fatal. Ils reprirent bientôt la piste qui les amena aux environs du village de Feraoun. Ils descendirent vers l’oued Amassine, enjambèrent la rivière et débouchèrent enfin sur une route qui tranchait avec les pistes qu’ils laissaient enfin derrière eux après avoir soubresauter et été cahotés dans tous les sens. Soulagé, Bou Taxi put souffler en accélérant avec un certain bonheur qu’on pouvait lire sur son visage : « Ce n’est pas trop tôt mais on quitte enfin ces maudites pistes pleines de caillasses, de nids de poule et de dos d’âne. Il y en avait marre de tous ces tremblements de terre et de la peur de basculer dans un ravin : vive la route nationale de Bougie à Sétif !

– Autrefois, professa le maître, on l’appelait la route des caravansérails.

– Pourquoi ?, questionna Madjid.

– Pour te répondre, on dira d’abords que c’est à cause d’elle que l’armée a fait des pistes pour aller mater nos tribus en brulant villages et récoltes. Comme je l’avais déjà expliqué à Bou Taxi quand nous avons traversé la forêt des At Yimmel, au moment de la conquête du pays par la France, l’armée avait besoin d’établir une route pour relier Sétif à Bougie. Pour endiguer l’insécurité endémique qu’entretenait les révoltes des tribus, il lui était devenu primordial de mettre fin à l’asphyxie chronique de ses bases militaires de l’intérieur du pays et des premiers colons installés sous leur protection en restant sans débouché vers la mer, Bougie, seul port d’où pouvait leur parvenir le salut, tous les moyens dont ils avaient besoin pour mener à bien leur mission. C’est ainsi qu’en 1850, on a envoyé le général de Barral à la tête d’une colonne pour permettre la construction de cette route. Mais avant, il lui aura fallu monter dans les montagnes en traçant au fur et à mesure des pistes qui menaient à chaque village pour leur montrer de quel bois on pouvait se chauffer. Ce général y a perdu la vie à la bataille des At Yemmel mais De Lourmel, son successeur, a pris le relais de l’expédition. Ainsi, une fois les villages soumis avec brutalité et par la terreur, assurée d’aller calmer rapidement tout récalcitrant grâce ces fameuses pistes qui le mettaient à sa portée, l’armée a pu mettre en œuvre l’établissement et l’achalandage d’un service régulier de transport, et un service quotidien de messageries sur tout le parcours de ce qu’on appelle aujourd’hui la route nationale, et tout au long duquel elle avait fait construire des relais, des hôtelleries et des caravansérails, dont celui d’Oued Amizour, des Guifcer et des At Abdallah.

– Si je comprends bien maître, s’emporta Madjid, mise à part des militaires et quelques originaux en mal d’exotisme, nous sommes les seuls à emprunter les pistes puisque elles nous mènent où nous habitons, je dirais même là où nous sommes cantonnés ; les Roumis ne se plaisent que sur les routes nationales qui traversent nos vallées et joignent les grandes villes, routes du Beylik, de l’administration, du pouvoir central, mais nous les empruntons aussi pour aller louer nos bras pour leur compte plutôt que de labourer la terre de nos ancêtres, pour remplir leur maison plutôt que la nôtre. Même ce que suggérait de faire le proverbe ancien qui dit « si tu veux qu’il te reste quelque honneur, monte dans la montagne et mange des glands à cupule », n’est plus possible ! Tu as raison Madjid. Pendant ta convalescence, Si Lbachir m’a lu les propos qu’aurait tenus un certain capitaine Charles Richard en 1845. Et qui résume bien les intentions de l’armée. « La première chose pour enlever aux agitateurs leurs leviers, a-t-il proposé, c’est d’agglomérer les membres épars du peuple, d’organiser toutes les tribus. Les divers douars seraient séparés entre eux. L’essentiel est, en effet, de grouper ce peuple qui est partout et nulle part, l’essentiel est de nous le rendre saisissable. Quand nous le tiendrons, nous pourrons alors faire des choses qui nous sont impossibles aujourd’hui et qui nous permettront peut-être de nous emparer de son esprit après nous être emparé de son corps ». La tête dans ses mains, Madjid regimba encore avec virulence: « Voilà donc où nous en sommes arrivés ! ».

– Pour l’instant, annonça Bou Taxi en se frisant la moustache à la manière d’un guide qui se veut précis, nous voilà près du caravansérail des Guifcer qui se profile devant nous !

– C’est plein de militaires, se révolta Madjid, et regardez-moi ça, ces camps de toile, tous ces tanks, ces jeeps, ces canons, et il y a même des hélicoptères prêts à décoller ! Toujours la même chanson, ce n’est pas ici qu’on va y couper, ils sont partout ! Et si je n’ai pas la berlue, ils sont encore plus nombreux sur la nationale plus qu’ailleurs dans les montagnes !!!

– Ah oh ah, expliqua Bou Taxi en étouffant un bâillement dans la paume de sa main, maintenant, sur la nationale, il y a les lignes de bus et les taxis, détailla Bou Taxi, les câbles électriques, les poteaux de télégraphe et de téléphone, les stations-services et toutes les facilités qu’offre leur puissance du moment. Et comme les maquisards ont perturbé leur routine en ayant braqué des bus et des convois de marchandises, saboté des routes et des câbles électriques, scié des poteaux et incendié quelques stations-services, il faut bien qu’ils protègent d’abord ce qui fonde leur puissance même. La plaine sous contrôle, et il leur sera toujours temps d’aller faire la police dans le djebel. ».

Dans cette atmosphère devenu étouffante, tendue et où planaient d’innombrables doutes comme autant de nuages plombant l’horizon de leur grisaille, ils étaient entrés dans la section Dra Larba du Douar Ihadjadjen qu’ils traversèrent en s’élevant le long des crêtes qui surplombaient la rive droite de l’oued Bou Sellam. Ils descendirent ensuite vers cette rivière qu’ils franchirent avant de remonter par le ravin étroit de l’oued Akra et le caravansérail des At Abdallah ; et à partir d’où la route se maintenait jusqu’à Aïn Mergoum sur les crêtes opposées. Quittant Dra Larba, ils passaient dans la Commune-Mixte du Guergour. Gagnant enfin Aïn Roua, ils amorcèrent leur descente jusqu’à la nationale 9 qui, partant aussi de Bougie, suivait quant à elle le littoral avant de s’engager dans les gorges de Kherrata jusqu’à Sétif. « Ah, on aura quand même été contrôlés et fouillés trois fois, râla de nouveau Madjid, c’est bien la preuve qu’ils ne se sont pas encore accaparé nos corps ! Mais quand même, ça donne pas envie de chanter, vous ne trouvez pas maître ? ». Aussi, avant que le maître ne réponde, alors que Bou Taxi s’apprêtait à prendre sur la droite le cours de cette nationale, ils entendirent des sections de cuivre hurler un swing épileptique derrière eux, entrecoupé de cris hystériques. Les zazous les avaient rejoints, ils marquaient leur impatience de voir enfin Bou Taxi tournait à droite pour qu’ils puissent enfin les doubler en chantant à tue-tête :

When the music goes around

Everybody’s goes to town

But there is one think you should know

Sing, sing, sing, everybody’s start to sing

Like dee, dee, dee, bah, bah, dah

Now you singing with a swing

Bou Taxi était resté tétanisé, les mains vissés sur volant sans pouvoir l’utiliser : « Ils ne l’ont pas seulement échappé belle mais il faut aussi qu’ils caracolent en faisant la bringue comme si rien n’avait été ! ». Sous la pression des klaxons qui commencèrent à fuser, ils s’engagea enfin en récitant un passage de la sourate de la repentance : « Si vous vous repentez, ce sera bien pour vous. Si vous vous détournez, sachez que vous n’affaiblirez pas Dieu. Annonce aux incroyants l’affreux tourment. ».

%d blogueurs aiment cette page :