Barbès Blues au temps du couvre-feu (99) / Farid Taalba

3 Oct

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Tout en serrant son véhicule à droite pour laisser passer le carnaval qui swinguait à ses basques, Bou Taxi ne lâcha pas du regard le rétroviseur dans lequel les trois rutilantes voitures de sport aux chromes bien astiqués lui rappelaient outrageusement la poussiéreuse lueur de sa basse extraction. Soudain ses yeux s’écarquillèrent. « Par Dieu, ça alors ! » réagit-il. Le maître l’interrogea du tac au tac : « Que t’arrive-t-il ? ». Bou Taxi fronça d’abords les sourcils. Plein d’appréhensions, son front se plissa de rides devenues rouges et toutes palpitantes du sang qui lui était monté à la tête. Puis, parlant à voix basse de peur d’être entendu par ses poursuivants pourtant si bruyants, Bou Taxi répondit en regardant droit devant comme s’il cherchait à s’empêcher de voir l’inéluctable : « Vous voyez la voiture qui se trouve derrière moi et qui va me doubler. Regardez bien le conducteur, c’est celui qui a tiré sur la vieille Megdouda. ». Madjid se dressa sur ses ergots qu’il posa sur le haut du siège de Bou Taxi qui sursauta. « Par tous les saints, s’agita-t-il, je vais lui montrer direct ce qui s’appelle comprendre ! ». Ajoutant le geste à la parole, il se saisit de la poignée de la vitre et s’apprêta à la descendre quand la voix du maître le rappela à l’ordre pour le stopper net : « Arrière, reste tranquille ! Tu ne vas rien lui montrer du tout. Ce n’est pas le moment de faire le bélier quand on est encore qu’un agneau. Pendant notre voyage d’Alger à Akbou en train, tu n’étais pas si téméraire ! Malheureux, aurais-tu oublié qu’il est armé ? Voudrais-tu nous jeter dans la gueule du chacal ? ».

Arrivé à la hauteur de Bou Taxi qui conduisait avec l’avant-bras appuyé sur le bord de la vitre complètement baissée, le conducteur le salua de deux coups de klaxons. Ne pouvant ignorer plus longtemps sa présence, il décrocha finalement ses yeux de la route. Les oreilles assourdies par la musique, Bou Taxi finit par le saluer de la main et se sentit contraint de lui servir son plus beau sourire, dents blanches bien alignées coiffées d’une moustache avec les bords en forme de sombrero. Et à chaque voiture de la bringue ambulante qui le dépassa, il joua le même sketch de celui qui faisait mine de partager leur joie ; à la dernière, en la regardant s’éloigner devant lui en emportant tout son vacarme dans des nuages de poussières, il put respirer comme un acteur qui abandonne enfin son personnage une fois le rideau tombé. Il ralentit même sa course pour que le convoi disparaisse encore plus rapidement de son champ de vision. Mais, quand il souffla d’apaisement à leur disparition dans le dilatement huileux qui faisait fondre le bout de la route, Madjid sauta sur l’occasion pour rafraîchir l’ambiance : « Voilà, toujours pareil ! Ils nous marchent dessus et en plus il faut leur dire merci ! ». « Aya baba, rappliqua le maître, la vraie politesse est que nous avons la chance d’être encore en vie pour pouvoir écouter tes récriminations. Qu’aurais-tu trouvé à redire pour nous assommer une fois tous envoyés dans l’autre monde ? ». Madjid ne s’en laissa pas conter en s’appuyant sur Qasi Udifella :

Jadis nous rasions les murs

Nous servions d’indicateurs

Maintenant nous allons changer de conduite

La claire lune s’est levée

Illuminant l’Algérie

Avisé saisis ce que je veux dire

Il y avait longtemps que nous ne la voyions plus

Que de tribulations

Dans le négoce régnait l’illicite

– Les maquisards ne t’ont pas attendu pour nous faire changer de conduite. Et au lieu de faire le oiseux, remercie Dieu de t’avoir laissé en vie pour pouvoir prendre un fusil demain, si cela te chante tant que ça ! Je ne sais pas d’où te vient cette nouvelle fougue qui t‘anime, mais sache aussi que le mandole vaut le fusil ! Si ce n’est plus…

– Et les taxis, se crut invité à interférer Bou taxi, ça sert à les transporter comme on transporte aussi les rossignols. Qui est-ce qui ne serait pas en train de conduire celui-ci, si tu avais provoqué l’autre zouave de zazou ?!

– Toi, on ne t’a pas sonné, asséna le maître, ne viens pas t’immiscer dans les histoires privées de tes passagers. Je sais, tu ne peux pas y couper, mais, au moins, fais comme si tu n’avais pas entendu. Pour en revenir à toi Madjid, rappelle-toi seulement que nous sommes toujours en route ! C’est bon, cessons de gaspiller nôtre salive pour des choses qui ne sont pas de notre seul ressort, et dont nous ne maîtrisons même pas un tant soit peu un bout de tenants et d’aboutissements. Croyez-moi, ça nous fera que du bien d’entendre enfin les mouches voler. ».

Au bout d’un quart d’heure, sous le poids de la chaleur, et bercés par le ronronnement du moteur, les passagers ne tardèrent pas à s’assoupir, livrant Bou Taxi aux ronflements de cheval du percussionniste assis à sa droite, dont le large torse de gorille se gonflait et se dégonflait comme un soufflet de forge. Au sortir de la nationale 9, en se couvrant l’oreille droite pour échapper à ses borborygmes caverneux, Bou Taxi fit son entrée dans Sétif par le boulevard du général Sillègue. A sa droite, il longea le long et haut mur d’enceinte de l’Arsenal et du quartier militaire de cette ville de garnison par excellence où siégeait par ailleurs une subdivision militaire. Mais, il n’échappa à Bou taxi que la présence militaire dans et autour de la ville était disproportionnée par rapport à celle qu’il avait l’habitude d’y trouver ordinairement, remarquant les routes sillonnées en tous sens par toutes sortes de véhicules de guerre, comme un autre signe annonciateur du drame qui se préparait entre chien et loup, sans qu’on pût prévoir quoi que ce soit. Face au lycée Albertini, il conflua sur la 5 en prenant l’avenue Jean Jaurès dans la direction de Constantine. Suant à grosses gouttes, privé de l’air rafraîchissant des montagnes, Bou Taxi sortit rapidement de Sétif et s’élança dans le décor des hautes plaines balayées par un siroco qui chargeait l’air de poussière et de sable. Dans le rétroviseur, il aperçut le maître sortir de son sommeil. « Bou Taxi, où sommes-nous arrivés ? » lui demanda-t-il en secouant la tête pour dissiper ses dernières vapeurs de sommeil.

– On a passé Sétif, on est dans la Medjana, chez les Moqrani.

– Cela ne m’étonne pas, on étouffe sec ici. Mais qui est-ce qui nous fait ce solo de ghaïta avec son blair ?

– C’est votre percussionniste, il a changé d’instrument ! Mais vu le barrage qui se profile au loin, il va devoir arrêter son bœuf et montrer patte blanche. Réveille-toi, Hassan, réveille-toi ! » lui ordonna le maître en lui secouant l’épaule.

Passé le barrage où ils n’eurent qu’à se résigner à subir le contrôle, la fouille et les palpations devenus habituels, et lassés d’une telle habitude qui les condamnait à la passivité pour seul rempart, nul ne se risqua à l’ouvrir. Le silence suffit à résumer la cordelette qui leur serrait la gorge face à l’avenir que rien n’annonçait comme le ciel bleu s’étalant devant eux. Et ils ne voulaient pas non plus se mettre la honte en se battant encore une fois comme des crabes dans le même panier où on les avait cantonnés à cet effet. Ils restèrent ainsi longtemps à ronger intérieurement leur frein jusqu’aux flancs du ravin sur lesquels Philippeville était bâtie, et où ils pointèrent en fin d’après-midi après avoir traversé la vallée du Saf-Saf par la nationale 3 que Bou Taxi prit à Constantine. Quittant ce goulet étroit surveillé par d’austères montagnes dont les sommets surgissaient des nuages de vapeur qui enveloppaient leurs pentes, ils surplombaient enfin le point d’arrivée de leur course. Entre les massif de l’Edough et celui de Collo, la ville dégringolait jusqu’à la mer dont la vue fit sauter les ornières qui avaient borné leur trajet tout comme l’humeur morose qui avait enfermé chacun dans sa propre cellule. « Regardez le ciel ! » montra Hassan la bouche ouverte. Un à un, une trentaine de parachutistes furent d’abords largués rapidement du ventre d’un avion en manœuvre. Un à un, leurs voiles s’ouvrirent pour former une ronde impressionnante de boutons blancs et beiges qui descendit mollement comme une toile d’araignée sur sa proie. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » s’inquiéta Madjid. « Ne vous inquiétez pas, rassura le maître, il y a un aérodrome ici, ils s’entrainent. Profitez-en, ce ne sera pas toujours pour l’entrainement qu’on nous balancera un feu d’artifice aussi mignon ! ». Puis, après avoir traversé les bidonvilles qui s’étalaient de part et d’autre de la nationale à la périphérie de la ville, entrant Philippeville par la Porte de Constantine puis tournant à gauche sans prendre la rue centrale qui descendait jusqu’à l’entrée du port, Bou Taxi se dirigea vers le quartier indigène et déposa ses clients devant un immeuble des environs de la rue des Aurès. Quand il se sépara d’eux, le maître lui rappela : « A demain, 11 heures ! ». « A demain, maître, que la nuit qui vient nous porte conseil ! ».

Les épaules voûtées sur lesquelles pesait toute la fatigue de leur périple, poussant la lourde porte de bois, ils montèrent péniblement les marches jusqu’au dernier étage où ils culminèrent en nage. Le maître frappa à une porte, un homme en gandoura blanche et chèche jaune montra ensuite sa vitrine toute burinée par le cagnard et où clignotèrent toutes ses dents éclatantes quand il reconnut le maître. L’homme ouvrit les bras et enlaça le maître d’une chaleureuse accolade qui voulait combler tout le temps où ils avaient dû rester sans se voir : « Je t’attendais, j’étais impatient, et te voici ! Que la tempête vienne, qu’elle me noie, si ce n’est que pour un poème du maître ! Ah, Si Omar, que Dieu t’en rende grâce ! ». Ensuite, présentations faites, Si Omar les installa dans leurs appartements. Ils déposèrent leurs bagages, se rendirent aussitôt au hammam pour se refaire une santé puis revinrent chez leur hôte. Le dîner qui les attendait finit de dissiper complètement les restes de leur maussaderie. « Si Omar, demanda le maître après avoir fini ces boulettes de semoule, comment va ton fils ? ». Dans un premier instant, le visage de son interlocuteur s’assombrit, puis, dans un sourire forcé qui cherchait à relativiser le poids de ce qu’il allait dire, il avoua : « Cela fait des mois que je ne l’ai pas vu. Il est monté au maquis. Tout de suite après les événements du 1er novembre, beaucoup de militants ont été arrêtés alors qu’ils n’avaient rien à voir avec tout cela. Comme responsable local du MTLD, il a pris peur. Prenant les devants, il est d’abord entré dans la clandestinité. Puis, un jour, on m’a annoncé qu’il était monté au maquis. Dieu seul sait où il se trouve car je ne l’ai pas revu depuis son entrée dans la clandestinité ; et ni sa femme, ni ses enfants d’ailleurs! Je me console en me disant qu’il fait bien de ne pas venir nous voir et qu’il a compris que sa famille est l’appât idéal qui le ferait mordre à l’hameçon des gendarmes. Mais, ici, en pleine ville, nous ne sommes pas en reste ; depuis le mois de juin, on vit dans la crainte des rafles et des violences. Il ne se passe pas un jour sans qu’on ne nous fasse pas payer à tous tel poteau scié, tel mouchard, garde-champêtre ou caïd abattu, tel commissaire grièvement blessé, tel poste militaire attaqué par les maquisards. ». Puis, se levant, il alla fouiller dans un secrétaire et en sortit une feuille de papier qu’il tendit comme le porte-parole qui devait suppléer à son dégoût de ressasser les mêmes histoires. « Tiens, lis ce qu’écrit Allaoua, le fils de Ferhat Abbas, tu comprendras ce que nous supportons ! ».

Le maître se saisit de la feuille et en fit lecture pour ses compagnons : « Pendant toute la nuit du 22 au 23 juin 1955, une police déchaînée dans l’exécution d’une tâche qui ressemblait singulièrement à une provocation organisée déferla sur les quartiers où s’entassait en surnombre une paisible population. Rien ne fut respecté. Tout ce qui se trouvait sur la chaussée fut balayé : les étalages de marchandises et les voiturettes furent brisés et dispersés. Les marchandises furent jetées à terre et piétinées. Les vitrines furent démolies et leurs occupants en furent tirés de vive force et, sous une grêle de coups, conduits sur l’esplanade au pas de course. Les portes des maisons furent forcées, la police casquée et armée pénétrait dans les demeures privées, elle frappait les hommes et les entraînait au dehors, elle bousculait les femmes et les enfants. Elle pénétrait dans les bains maures, bastonnait les gens, entrait dans les salles de vapeur et cravachait les baigneurs tout nus. Les violences étaient sans mesure et les excès relevaient du crime. ».

Lecture terminée, Madjid souffla sur les braises qui venaient de calmer tout le monde : « Aya baba, si vous aviez vu ce qu’ils nous ont réservé à Barbés le jour de l’Aïd Amoqran ! Et pas plus qu’hier soir, on a tiré sur la vieille Megdouda… » Puis, en s’apaisant par crainte de désobliger le maître qui l’avait intimidé de ses verres fumés posés sur lui, il mit un peu d’eau dans le feu qui lui léchait les nerfs : « Moi qui autrefois tremblais comme une feuille, j’ai le sentiment aujourd’hui d’être devenu insensible à cette terreur qui nous étreint depuis si longtemps.

– C’est ce qui a dû arriver à mon fils. Si tu étais tenté de le suivre, sache qu’au maquis, ils n’ont que des fusils de chasse, des serpettes, des haches et des bombes artisanales à opposer aux canons, aux chars, aux avions et aux hélicoptères de madame la France. De toute façon, dans le cas où tu ne serais pas tenté de monter au maquis, sache que tu peux toujours avoir l’occasion de devenir un martyr sans avoir pourtant bougé le moindre petit doigt. ».

A la fin du repas, le maître reprit la parole : « Demain, comme convenu, tout le monde au garde à vous à 11 heures. Vous deux, vous irez chercher le reste de l’équipe avec Bou taxi : deux danseuses et deux musiciens. Quand vous avez embarqué tout le monde, vous repasser me prendre et nous filons à notre mariage. Aïssa, notre joueur de banjo, nous y rejoindra après avoir vu rendu visite à son frère qui habite pas loin d’ici. Sinon, pour ce soir, nous allons faire une petite animation dans le café d’un de mes amis.

– Mais avant, nous allons monter sur la terrasse pour prendre le thé », invita Si Omar. Ils s’assirent sur des nattes autour d’une table basse ronde. Sous un ciel clair et étoilé, une brise légère faisait papillonner les fleurs de jasmin qui répandait leur arôme, le ressac allait en roulant et venait en se fracassant contre les rocher d’un éclat qui résonnait aux milieux des sombres sentinelles montagneuses qui montaient la garde tout autour des petites lumières de la ville toute recroquevillée. « Madjid, prépare-nous les pipes de kif. » demanda le maître sous le clapotis du filet qui sortait de la théière que Si Omar avait soulevée pour en remplir les quatre verres qu’il avait disposés entre un bol de menthe fraîche, un paquet de thé et une assiette remplie d’un bloc de sucre. « Et que la nuit nous porte conseil, comme dirait Bou Taxi ! » termina-t-il avant de sortir une bouteille d’anisette d’un couffin et la poser sur la table.

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