Barbès Blues au temps du couvre-feu (100) / Farid Taalba

10 Oct

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Après quelques pipes de kif et de verres d’anisette, leurs pommettes furent vivement empourprées jusqu’à ce qu’ils eurent les yeux chinois. La conversation était insouciante comme celle de ceux qui veulent oublier que l’incendie prend dans la maison, confiant dans l’orage qui viendra peut-être. Mais, comme celui dont les larmes ne peuvent éteindre la détresse qui couvait encore en lui-même, Madjid souffla sur ses braises : « Vous avez tous l’air d’être sortis de notre monde, vous riez comme si nul danger ne nous menaçait pas. Pardonnez-moi pour le dérangement, mais je ne peux pas me débarrasser de ce que je vois venir derrière toutes nos blagues : une armée fondant sur nous ! Ici-bas, tout est possible. Un père n’a-t-il pas ravi à son fils celle qui lui était destiné et qui pouvait être sa fille ? Ne perdons-nous pas notre temps pour rien ?

– Oui, oui, le charria Hassan dans le genre « il ne faut pas contrarier les fous », tu es dans le vrai, ils arrivent, je les entends parler d’ici.

– Sauvons-nous, surenchérit Si Omar face à Madjid tout désarçonné, ils vont me dépouiller de ma gandoura ! ».

Le maître s’émut alors en remarquant le visage de Madjid se refermer progressivement. Il sortit son mandole, se mit à égrapper quelques arpèges d’introduction et sa voix paisible se fit celle du crieur public pleine d’empathie : « Bienvenue mes amis, que chacun entre dans le cercle en paix. Que Si Omar, notre élégant protecteur, veuille bien prendre son violon. Toi, Hassan la fine feuille, ta derbouka. Et toi, Madjid l’inconsolable voyant, ton tambourin à cymbalettes. Que la musique vienne quand les paroles ne suffisent plus, que les vers démêlent les fils de notre esprit embrouillé. Comme dit Bou Taxi, que la nuit nous porte conseil. Sur l’air de « Le peuple de Saba », violon, ouvre-nous la porte ! Le temps n’attend personne ! ».

Puis, quand Si Omar referma son plaintif solo derrière lui, le petit orchestre claqua aussitôt à l’unisson sous la houlette de la voix du maître :

Dans la ville de Saba

Créchaient seulement trois hommes

Un aveugle, un sourd et un homme nu en collante de soie

 

L’aveugle retapissait une fourmi à vue d’œil mais pas la justice

Le sourd lochait clairement le clapotis de la pluie

Mais comme on égrène un trésor sans or

 

Soudain l’aveugle annonça : Je gafe une armée galopant vers nous !

Oui, approuva le sourd, leur conversation parvient à mes oreilles !

Et l’homme nu de dire : « Fuyons, ils vont déchirer ma robe !

 

Canés par trois jours de marche

Pègrennés, ils se réfugièrent dans un village déserté

Ils trouvèrent une charogne sans criolle et la mangèrent

 

Se croyant repus, ils se mirent à bidonner comme des éléphants

Jusqu’à ce que le monde leur paresse trop petit

Et ils passèrent ainsi par la fente de la porte

 

Le sourd, c’est le désir

Il entend abouler la mort des autres

Mais pas la sienne

 

L’aveugle, c’est l’ambition

Il repère les moindres défauts du peuple

Mais reste aveugle pour les siens

 

L’homme nu, c’est la peur

Il tremble à l’idée qu’on lui déchire sa collante

Mais comment cela se pourrait-il ?

 

Même ruiné, ce peuple craint les voleurs

Arrivés nus en ce monde, c’est ainsi que nous le quitterons

Au seuil de la mort, les riches comprennent qu’ils n’ont pas un sou

 

Les savants de ce monde sont semblables coquillards

Ils craignent tout autant les voleurs

Se plaignant, ils disent : « Les voleurs gaspillent notre temps ! »

 

Mais celui qui récolte ce qui est véritablement utile

Il ne se préoccupe pas du temps

Car, pour lui, le temps n’existe pas

Quand ils finirent d’exécuter leur morceau, le maître constata avec joie la mine épanouie de ses accompagnateurs. Il rangea consciencieusement le mandole dans son étui et se leva : « Voilà, je crois que c’est le moment d’aller faire notre prestation. Yallah, si le temps n’attend personne, il y en a toujours qui nous attendent ! ».

A pieds, ils sillonnèrent d’abord le quartier indigène. Quand ils en sortirent pour entrer dans le quartier européen, en serrant son violon sous le bras comme s’il craignait soudain qu’on le lui enlevât, Si Omar remarqua : « Il y a quelque chose de changé ! ». « Quoi donc ? » demanda le maître. « Je trouve que nos compatriotes sont plus nombreux que d’habitude. Depuis plusieurs jours, leur nombre n’a cessé de croitre. Et dans le même temps, on ne trouve presque plus rien dans les épiceries où ils ont l’air de s’y être pourvu en gros. Vous pouvez expliquer ça ?

« Regarde la mer devant toi, inonde-toi de son étendue et mets tes questions à sécher sur la corde à linge ! » balança le maître d’un pas joyeux. Et ainsi ils passèrent le théâtre romain, la gendarmerie et la prison et descendirent jusqu’au front de mer en débouchant sur la place de Marqué. La place s’ouvrait sur la mer en terrasse triangulaire ; des cafés et des hôtels l’entouraient et, depuis leurs terrasses, les clients avaient vue sur le kiosque à musique qu’on avait construit en son milieu sur un terrain nu qui pouvait accueillir une foule nombreuse, mais qui en ce jour était plus clairsemée qu’à l’ordinaire. Son périmètre était surmonté d’une balustrade en stuc blanc percée de colonnades, et bordé d’arbres et de bancs. Quelques promeneurs y devisaient en profitant de l’air qui leur avait tant manqué dans la journée. Sur les terrasses des cafés, les conversations valsaient doucement entre anisette et kémia, dans la gravité, sans l’habituelle ardeur extravagante qui chauffait l’atmosphère. Dans l’un comme dans l’autre, de nombreux militaires en permission goûtaient leur repos du guerrier par cette nuit calme où la nouvelle lune reflétait dans la mer son fin croissant luisant comme un fil d’or recourbé sur une étoffe bleu nuit matinée de noir, et sur laquelle les lueurs de la ville et du port avaient imprimé leurs nymphéas à la mode impressionniste. Au loin, des bateaux mouillaient dans l’attente de l’ordre d’accoster en se balançant comme des illuminations de Noël prises sous le vent. Dans le décor qui s’offrait à eux, nos quatre compères naviguèrent parmi les badauds qui se tournaient à leur passage, avant de débarquer devant un café qui s’appelait « Aux raisins de Rusicade », nom qui renvoyait à celui que la ville portait du temps où les Phéniciens y créèrent un port au lieu-dit qu’on appelait Stora, les raisins évoquant la période faste des vins du coin avant que le phylloxera ne mettent pour un temps les colons producteurs sur la lie. Ils remontèrent le chenal qui séparait la terrasse en deux vagues de regards surpris de cet équipage portant pavillon chèches bleu et gandoura à rayures dorées ; ils pistèrent le sillage de leur cabotage jusqu’à l’entrée du café avant qu’ils ne disparaissent de leurs écrans-radars derrière les portes en verre encadrées par de lourdes ferrures de cuivre. « Que viennent-ils faire ici ? » se demanda-t-on. « Ne vous inquiétez pas, les rassura un serveur en faction, ce sont les musiciens que le patron a engagés pour ce soir, leur récital va commencer sous peu. C’est dans l’arrière salle du café. ».
« Ah, maître, vous voici enfin, s’exclama Francis de derrière le comptoir qu’il se dépêcha de contourner pour les accueillir. On se fit les présentations et Francis leur demanda s’ils avaient dîné. Lui ayant répondu positivement, il les invita alors à prendre un verre. « Quatre limonades Hamoud Boualem ! », commanda le maître. « Quoi ?! Quatre limonades ?! Pas d’anisette ? Pas d’absinthe ? Tu plaisantes j’espère ? Ou alors je n’ai rien compris !

– Non, non, tu as bien compris : quatre limonades. ».
Dubitatif, Francis retourna derrière le comptoir, servit les limonades puis, prenant le maître à part, il lui dit : « Toi aussi, tu as décidé de suivre la consigne du FLN de ne pas boire d’alcool en public.

– Non, non, pas du tout, esquiva le maître, on a déjà notre compte d’anisette et de kif et je ne voudrais pas émousser l’ardeur du débutant que je viens d’engager. Mais pourquoi me parles-tu de cette consigne ? Il y a quelque chose qui ne brasse pas rond dans ta cuve ?

– Si ce n’était que ma cuve ! Toi, ça fait un an que tu es parti et il s’est passé bien des choses.

– Oui, j’ai eu le temps de le constater.

– Mais je te parle d’ici, des environs du Nord-Constantinois. Au mois de mars, les fellaghas ont commencé à zigouiller des notables partisans de la France et des flics algériens. Mais c’est surtout au début de mai que de nouvelles flambées de violence se sont levées au souffle brulant des fellaghas. Le 08 mai, une bombe a explosé à Constantine. Le 10 mai, la petite ville d’El Milia a été attaquée ; ils l’ont encerclée et l’ont tenue coupée de l’extérieur plusieurs heures durant. Du côté de Condé-Smendou, les routes étaient régulièrement coupées et ils y ont organisé leurs premières attaques de gendarmeries. A ce stade, il est apparu clairement aux yeux de l’armée que, s’ils avaient eu tant d’audace, c’est parce qu’ils bénéficiaient de la complicité silencieuse des paysans du bled. Ils ont ainsi décidé d’appliquer le principe de la responsabilité collective…

– Comme d’habitude, coupa le maître avec lassitude.

– Attendez maître, laissez-moi terminer. Pour ce faire, on a envoyé des renforts et un commandement unique a été créé spécialement pour le Nord-Constantinois qu’on n’attendait pas à ce qu’il prenne un tel pli. Mais rien n’y a fait visiblement. Du côté d’El Arrouch, les fellaghas se sont encore lancés dans l’incendie des fermes européennes qu’ils tentaient de prendre d’assaut de nuit. Après Constantine, El Milia, Condé-Smendou et El Arrouch, il a bien fallu que ce soit le tour de Philippeville qui se trouve être pour son malheur au débouché de la nationale 3. Et le 15 juin, ça n’a pas loupé, on a pu assister aux premières attaques à la bombe qui ont touché notre ville. Deux jours après, sept nouvelles bombes ont explosé. On a alors instauré un couvre-feu. Puis, aussitôt, un adjoint spécial français a été assassiné et des notables indigènes ont été enlevés. Cela a été la goutte qui a fait déborder le vase ; pendant une semaine, l’armée a fait s’abattre le fer et le feu sur les villages qu’elle considéra comme suspects, sans que la presse n’en rende compte. Grace à mes tuyaux de cafetier, j’ai su qu’ils ont procédé à de nombreuses arrestations et que des villages suspects ont été rasés. Mais rien à faire, la machine était lancée, les incendies et les sabotages ont continué malgré tout. Et, au début de juillet, de nouvelles bombes ont encore explosé dans la ville entraînant plusieurs blessés. C’est chaud maître, même le maire de la ville se balade avec sa mitraillette en bandoulière et dit à qui veut l’entendre : « Moi, les bicots, je les descends comme ça ! ». Comme tu peux le constater, ça rigole plus. Tous les copains algériens se sont mis à boycotter mon café ou bien quand ils passent, c’est juste pour se rafraîchir rapidement d’une limonade avalée d’une traite. Mais aujourd’hui, ils ont répondu présents pour ne pas manquer ton récital. Et aucune consigne n’a semblé entraver leur élan pour venir te voir ; ça veut peut-être dire qu’il nous reste quand même un peu d’espoir.

– Je doute quant à moi de cet espoir bien qu’il ne faille pas préjuger de l’avenir. Si tous les Français étaient comme toi, on aurait sans doute cette chance dont tu parles, mais ce n’est malheureusement pas le cas. Allez, cessons de nous torturer, ne suis-je pas venu pour nous sortir un peu de cette mélasse. Pour le reste, on aura tout le temps de voir venir l’inéluctable.

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