Barbès Blues au temps du couvre-feu (101) / Farid Taalba

24 Oct

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Francis serra la mâchoire. Les paroles du maître étaient sans doute vraies mais il ne pouvait se résoudre à cet inéluctable avenir : « A Bougie, rappelle-toi, on a été à l’école ensemble. On s’est toujours bien entendu. On a partagé le sel et le poivre comme tu dis ! Si cela a été valable pour nous, pourquoi cela ne le serait-il pas avec les autres ?! Avec le temps, ça pourrait changer…

– D’abord, si on a été à l’école ensemble, Youssef Bahouz et moi étions les seuls indigènes à la fréquenter. Ensuite, si on a partagé le sel et le poivre, on l’a partagé ensemble mais pas avec les autres qui ciraient les chaussures, vendaient des cigarettes ou des beignets, et que Youssef et moi retrouvions chaque soir après la classe pour leur faire la carte postale de notre journée passée en plein exotisme : à eux qui s’en revenaient d’une journée à suer le burnous plutôt que La Fontaine! Et dire qu’on s’était gardé de leur révéler qu’avec le même diplôme, toi et moi, nous n’aurions pas la même place ni le même salaire. Maintenant, pour ce qui est du temps, ça fait plus de cent ans qu’on espère que nos enfants usent enfin leurs fonds de culotte sur un banc de classe plutôt que sur un banc public. Oh, Francis, par respect pour toi, ne m’oblige pas à faire l’inventaire de tous les griefs d’une liste dont je n’ai pas besoin de te rappeler le détail. Et de quoi as-tu peur ? Des révoltes ? Tu sais pourtant bien comment on les mate ici. Et une fois l’ordre rétabli, comment on reprend le cours normal des choses et que chacun regagne sa place comme si rien n’était advenu. Jusqu’à la prochaine révolte ! Tu sais qu’elle couve toujours derrière les masques de la résignation et de l’impuissance qu’on se donne ou qu’on nous prête. S’il te plait, passons à la musique car, comme dit le proverbe : la bouche parle mais la force n’y est point. Et puis, et puis, on verra, profitons de ce moment présent qui nous échoit pour ne pas avoir à partager seulement les soucis qui nous restent… Allez, ne faisons pas attendre plus longtemps les amis qui se sont déplacé malgré la consigne ! ».

Francis sourit avec des larmes dans les yeux et, prenant le bras du maître, avec un sanglot étouffé au fond de la gorge mêlé au rire qui montait en lui en le faisant haleter, il dit : « C’est la seule chose qu’on ne pourra pas nous enlever. ».

Suivis du reste du groupe, ils aboulèrent enfin dans l’arrière-salle. Somnolant sous les effets de l’alcool et du kif, Madjid fut d’abord réveillé par l’acclamation qui les accueillit avec ferveur. Sous la lumière tamisée dans les rais desquelles des nuages de fumée montaient vers le plafond où les pales d’un ventilateur brassaient l’obscurité, Madjid s’avança ensuite dans le sillage du maître avec l’excitation d’un enfant emporté dans un livre d’images. Le public s’était levé de table comme un seul homme, le maître fut assailli de toutes parts et ce fut alors une avalanche de poignées de main, d’accolades et de ces mots simples comme bonjour qui font remonter les souvenirs sans qu’on ait besoin de les évoquer, se contentant pour le moment d’un regard complice ou d’une poignée de main appuyée au milieu de la cohue. Toute cette allégresse laissa Madjid pantois qui ne savait plus de quel côté regarder en assistant à son premier bain de foule du maître. Aussi, quand pour la énième fois, un inconnu lui répéta « Bienvenu disciple du maître ! », il fut bientôt tout mangé de fierté à l’idée qu’il allait donner son premier concert public avec le maître en tant que joueur de tambourin à cymbalettes. « J’inaugure ma nouvelle vie ! » se répétait-il sans savoir pourtant où elle allait le mener, et sans que les ruines de l’ancienne vie n’eussent complètement disparues en s’avouant après coup : « C’est toujours mieux que d’avoir à appeler « Mère » sa bien-aimée ! ». Madjid sentit alors une boule se nouer dans l’estomac : « Il ne suffit pas d’être un musicien du maître, maintenant il faut y aller ! ». Et, au fur et à mesure qu’il s’approcha de la scène, de plus en vite, le sang courut dans ses veines. Il monta sur scène prêt à éclater du trop-plein qui l’avait envahi. Le maître, qui gardait un œil vigilant sur sa jeune recrue, lui tendit sa main pour ne pas qu’il rate la dernière marche. Il l’accompagna même jusqu’à sa place éclairée par un spot bleu. Il s’assit sur sa chaise en regardant les spectateurs regagner leur place. La salle était comble mais il remarqua deux tables vides mises côté à côte. Deux écriteaux de papier posés sur chacune d’elles annonçaient « Table réservée ». Il trouva enfin l’ilot désert où poser son regard pour échapper à ceux des spectateurs. Il se concentra sur les nappes blanches sur lesquelles on avait posé des amuse-gueules aux couleurs tranchantes qui attendaient leurs destinataires en retard  : olives vertes, jaunes, noires, orange de la carotte confite, rouge des poivrons braisés et feu des piments vinaigrés, muscat et chasselas couchés dans des coupelles à l’émail vert et bleu, figues violettes amoncelées dans des assiettes de poterie ocrée. Il ferma finalement les yeux, cherchant la respiration qui ferait ralentir les battements de son cœur. Il les rouvrit quand il entendit les premiers arpèges du maître sur lesquels ce dernier posa sa voix : « Bienvenue à vous tous, hommes de bien. Nous sommes de nouveau réunis en cette soirée que nous espérons propice au partage. Hier le fruit était vert, aujourd’hui il est mur ! Quand bien même les criquets le dévoreraient, son souvenir suffira à nous rassasier. Nous avons faim de démêler les cendres qu’ils laisseront de leur festin. Nous avons soif de voir l’image du fruit qui y renaîtra demain sans que nous ne le gouttions jamais. Si Omar, au violon, ouvre-nous la porte, sers-nous le nectar ! ».
Dès la première note de Si Omar, la salle se mit à frémir. Les spectateurs escaladèrent avec ardeur les pics de ses arabesques et en descendirent les gouffres en retenant leur souffle. Quand l’orchestre démarra à l’unisson, une clameur explosa sous les applaudissements qui se firent d’abord frénétiques avant de mourir en se clairsemant peu à peu. Alors, la voix du maître se mit à démêler les nuages de fumée qui changeaient de couleurs en fonction du spot sous lequel ils s’élevaient :

En son boudoir entouré de sa cour

Le sultan faisait reluquer une perle précieuse

Dans la main de son vizir, il la colloqua

 

Oh vizir, quel pesant vaut-elle ?

Oh sultan, cent sacs d’or !

Oh vizir, écrabouille-là donc !

 

Il ne m’appartient pas de la réduire en poudre

De votre trésor, elle en est l’orgueil

Vizir, qu’on te comble de cadeaux !

 

En son boudoir entouré de sa cour

Le sultan faisait rebouiser une pierre précieuse

Dans la main de son chambellan, il la colloqua

 

Oh chambellan, quel pesant vaut-elle ?

Oh sultan, la moitié de ton royaume !

Alors écrapoute-là donc !

 

Regardez cette lumière et cette beauté !

Comment porter atteinte à votre trésor ?

Chambellan, qu’on te couvre de cadeau

 

En son boudoir entouré de sa cour

Le sultan faisait déshabiller une pierre précieuse

Dans la main de tous les turbans, il la colloqua

 

Oh notables turbans, quel pesant vaut-elle ?

Oh sultan, la totalité de ton royaume !

Alors écrachez-là donc !

 

Ton royaume vaut bien plus

Pour que nous le réduisions en cendres

Notables Turbans, qu’on vous couvre de cadeaux

 

En son boudoir entouré de sa cour

Dans la main d’Ali le mejdoub, il la colloqua

Quel pesant vaut-elle ?

 

Elle vaut bien plus qu’on ne le bonnit !

Et bien écrase-là donc !

D’un coup de pierre, Ali la réduisit en miettes

 

 

En ce boudoir, tous les courtisans se ruèrent sur lui

Celui qui a écrasé la totalité du royaume

Ne peut être qu’un blasphémateur !

 

Courtisans, j’ai mis mon espoir dans l’union avec le Bien-Aimé

Je ne crains pas d’être écrasé

Ni ne me préoccupe du jour du jugement

 

Le pieux vit dans la crainte de ce jour

Seul le sage n’a pas de soucis

Il sait ce qu’il a semé et ce qu’il va récolter

 

En ce boudoir, Ali posa l’énigme

Oh courtisans, quel est le plus précieux ?

L’ordre du sultan ou la perle ?

 

C’est la perle qui a eu votre talbin d’encarade

Moi, elle ne m’attire pas comme un infidèle

Seul le sultan me préoccupe

 

Votre âme est entaulée d’une pierre colorée

Elle ignore l’ordre du sultan

Et les courtisans de baisser la tête en se flagellant

 

En son boudoir, le sultan fit signe au bourreau

Coupe leur la tête sur le champ !

Ils ont préféré une perle à mon ordre

 

Oh sultan, c’est à ta fontaine

Que les généreux trouvent la source de leur générosité

Combien ils ont honte devant la largesse de tes faveurs

 

Avant le pillage, le peuple turbine à protéger ses biens

La crainte de les perdre l’empêche de fermer l’œil

Comment pourrait-il dormir sans craindre de perdre la vie ?

 

En ce boudoir, pardonne-leur oh sultan

Ils ont vu ta vitrine à la belle barbe

Ils ne supporteront pas d’en être séparé

 

Si la mort est amère

La séparation l’est beaucoup plus

Et leur insolence vient de ton inépuisable clémence

 

Agréable est la mort à l’espoir de te rejoindre

Mais amer la vie dans les tourments de la séparation

Que l’avili puisse être lavé par l’Euphrate de ta miséricorde

 

A la fin de ce premier chant, conquis, le public redoubla d’ardeur dans ses applaudissements et chacun de lancer une bénédiction aux démêleurs de lumières. Ce fut à ce moment qu’une cohue gonfla à l’entrée de l’arrière-salle, elle se transforma vite en file indienne de personnes qui regagnaient les tables réservées. Le sang de Madjid ne fit qu’un tour. C’était les zazous. En face de lui, venait de s’assoir celui qui avait tiré sur la vieille Megdouda. Il se leva de chaise mais le maître reprit aussitôt le micro : « Après « Que l’avili puisse être lavé par l’Euphrate de ta miséricorde », je vous présente Madjid Digdaï, notre nouveau chanteur. ». Madjid le dévisagea avec frayeur, allant du maître au zazou, du zazou au maître : « Qu’est-ce qui lui prend ? Moi, chanter, mais il est fou, ce n’était pas prévu. « Il tremble, il est froid, il faut l’encourager, le chauffer ! » réclama le maître. Une ovation suivit avec toutes sortes de mots d’encouragement qui fusaient de toutes parts. Même les zazous ne perdirent pas l’occasion de se faire remarquer en tambourinant sur les tables ou en faisant teinter des verres. « Et eux qui se la ramènent sans honte… Oh je vais… », réagit Mimoun entre ses dents pour qu’il soit le seul à l’entendre. « Nous allons vous interpréter en duo « Mani Oh mani », annonça le maître, je serai l’époux, et il sera l’épouse. ». A cette remarque qu’il jugea déplacée, Madjid sursauta de désapprobation avant de finir par saluer le public sur l’insistance des verres fumés du maître sous lesquels il ne pouvait ignorer la noirceur de son regard. Et le spectacle put ainsi devoir continuer.

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