Livre du samedi : Sorcières – La puissance invaincue des femmes / Mona CHOLLET

3 Nov

Sorcières

La puissance invaincue des femmes

Mona CHOLLET

Qu’elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des années 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ?
Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante — puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant — puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d’horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s’est développé alors tant à l’égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever.
Extrait:
[Il m’a fallu un temps étonnamment long pour mesurer le malentendu que recouvraient la débauche de fantaisie, l’imagerie d’héroïne aux superpouvoirs associées aux sorcières dans les productions culturelles qui m’entouraient. Pour comprendre que, avant de devenir un stimulant pour l’imagination ou un titre honorifique, le mot « sorcière » avait été la pire des marques d’infamie, l’imputation mensongère qui avait valu la torture et la mort à des dizaines de milliers de femmes. Dans la conscience collective, les chasses aux sorcières qui se sont déroulées en Europe, essentiellement aux XVIe et XVIIe siècles, occupent une place étrange. Les procès en sorcellerie reposaient sur des accusations extravagantes – le vol de nuit pour se rendre au sabbat, le pacte et la copulation avec le Diable – qui semblent les avoir entraînés à leur suite dans la sphère de l’irréalité, les arrachant à leur ancrage historique. À nos yeux, quand nous la découvrons aujourd’hui, la première représentation connue d’une femme volant sur un balai, dans la marge du manuscrit de Martin Le Franc Le Champion des dames (1441-1442), a des allures légères et facétieuses ; elle semble surgie d’un film de Tim Burton, du générique de Ma sorcière bien-aimée ou d’une décoration de Halloween. Et pourtant, au moment où elle apparaît, vers 1440, elle annonce des siècles de souffrances. Évoquant l’invention du sabbat, l’historien Guy Bechtel constate : « Ce grand poème idéologique a beaucoup tué3. » Quant aux tortures sexuelles, leur réalité semble s’être dissoute dans l’imagerie sadienne et les émois troubles qu’elle suscite.

En 2016, le Musée Saint-Jean de Bruges a consacré une exposition aux « Sorcières de Bruegel », le maître flamand ayant été le premier peintre à s’emparer de ce thème. Sur un panneau figuraient les noms des dizaines de femmes de la ville brûlées comme sorcières sur la place publique. « Beaucoup d’habitants de Bruges portent toujours ces noms de famille et ignoraient, avant de visiter l’exposition, qu’ils ont peut-être eu une ancêtre accusée de sorcellerie », commentait le directeur du musée4. Il disait cela en souriant, comme si le fait de compter dans son arbre généalogique une innocente massacrée sur la base d’allégations délirantes était une petite anecdote trop sympa à raconter à ses amis. Et l’on s’interroge : de quel autre crime de masse, même ancien, est-il possible de parler ainsi le sourire aux lèvres ?

En anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérés comme intolérables, les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu, nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. Elles nous en disent beaucoup sur les choix qui ont été faits, sur les voies qui ont été privilégiées et celles qui ont été condamnées. Pourtant, nous nous refusons à les regarder en face. Même quand nous acceptons la réalité de cet épisode de l’histoire, nous trouvons des moyens de le tenir à distance. Ainsi, on fait souvent l’erreur de le situer au Moyen Âge, dépeint comme une époque reculée et obscurantiste avec laquelle nous n’aurions plus rien à voir, alors que les grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance – elles ont commencé vers 1400 et pris de l’ampleur surtout à partir de 1560. Des exécutions ont encore eu lieu à la fin du XVIIIe siècle, comme celle d’Anna Göldi, décapitée à Glaris, en Suisse, en 1782. La sorcière, écrit Guy Bechtel, « fut une victime des Modernes et non des Anciens5 ».

De même, on met souvent les persécutions sur le compte d’un fanatisme religieux incarné par des inquisiteurs pervers. Or l’Inquisition, avant tout préoccupée des hérétiques, a très peu pourchassé les sorcières ; l’écrasante majorité des condamnations ont été le fait de cours civiles. En matière de sorcellerie, les juges laïcs se sont révélés « plus cruels et plus fanatiques que Rome6 ». La distinction n’a d’ailleurs qu’un sens très relatif dans un monde où il n’existait pas d’en-dehors possible à la croyance religieuse. Même les quelques voix qui s’élevèrent contre les persécutions, comme celle du médecin Jean Wier, qui, en 1563, dénonça un « bain de sang d’innocents », ne remettaient pas en question l’existence du Diable. Quant aux protestants, malgré leur image de plus grande rationalité, ils ont traqué les sorcières avec la même ardeur que les catholiques. Le retour à une lecture littérale de la Bible prôné par la Réforme ne favorisait pas la clémence, au contraire. À Genève, sous Calvin, on exécuta trente-cinq « sorcières », au nom de deux lignes de l’Exode qui disent : « Tu ne laisseras pas vivre la magicienne. » L’intolérance du climat de l’époque, l’orgie sanguinaire des guerres de religion – trois mille protestants tués à Paris à la Saint-Barthélemy, en 1572 – ont nourri la cruauté des deux camps à leur égard.

À vrai dire, c’est précisément parce que les chasses aux sorcières nous parlent de notre monde que nous avons d’excellentes raisons de ne pas les regarder en face. S’y risquer, c’est se confronter au visage le plus désespérant de l’humanité. Elles illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social. Elles illustrent, pour reprendre les mots de Françoise d’Eaubonne, la capacité humaine à « déchaîner un massacre par un raisonnement digne d’un aliéné7 ». La diabolisation des femmes qualifiées de sorcières eut d’ailleurs beaucoup en commun avec l’antisémitisme. On parlait du « sabbat » ou de la « synagogue » des sorcières ; on les soupçonnait, comme les juifs, de conspirer pour détruire la chrétienté et on les représentait, comme eux, avec le nez crochu. En 1618, un greffier qui s’ennuie lors d’une exécution près de Colmar dessine l’accusée dans la marge de son compte rendu : il la représente avec une coiffure traditionnelle juive, « à pendeloques, entourée d’étoiles de David8 ».

Comme souvent, la désignation du bouc émissaire, loin d’être le fait d’une populace grossière, est venue d’en haut, des classes cultivées. La naissance du mythe de la sorcière coïncide à peu près avec celle – en 1454 – de l’imprimerie, qui y a joué un rôle essentiel. Bechtel parle d’une « opération médiatique » qui « utilisa tous les vecteurs d’information de l’époque » : « les livres pour ceux qui lisaient, les sermons pour les autres, pour tous grandes quantités de représentations ». Œuvre de deux inquisiteurs, l’Alsacien Henri Institoris (ou Heinrich Krämer) et le Bâlois Jakob Sprenger, Le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum), publié en 1487, a pu être comparé àMein Kampf d’Adolf Hitler. Réédité une quinzaine de fois, il fut diffusé à trente mille exemplaires dans toute l’Europe durant les grandes chasses : « Pendant ce temps de feu, dans tous les procès, les juges vont s’en servir. Ils vont poser les questions du Malleus et entendre les réponses duMalleus9. » De quoi battre en brèche notre vision un brin idéalisée des premiers usages de l’imprimerie… Accréditant l’idée d’une menace imminente qui exige l’emploi de moyens exceptionnels,Le Marteau des sorcières entretient une hallucination collective. Son succès fait naître d’autres vocations de démonologues, qui nourrissent un véritable filon éditorial. Les auteurs de ces ouvrages – tel le philosophe français Jean Bodin (1530-1596) –, qui y apparaissent comme des fous furieux, étaient par ailleurs des érudits et des hommes de grand renom, souligne Bechtel : « Quel contraste avec la crédulité, la brutalité dont ils firent tous preuve dans leurs exposés démonologiques. »]

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