Barbès Blues au temps du couvre-feu (102) / Farid Taalba

7 Nov

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Quand la dernière note du récital s’éteignit avec les spots multicolores et que l’arrière-salle fut rendue à la lumière crue des ampoules électriques, toute l’assistance se leva comme lorsqu’elle avait accueilli le maître juste avant qu’il n’entre en scène. Mais, cette fois, une rafale d’applaudissements crépita à tout rompre et, biturés comme des cochons au bord de l’accident de comptoir, les zazous s’étaient saisi de leurs appareils-photos pour mitrailler l’ambiance sous toutes les coutures. Bernard, celui qui avait tué la vieille Megdouda, dit à ses amis : « Le joueur de mandole, celui qui est le leader du groupe, il était dans la voiture du taxi que nous avons croisé l’autre jour. Je l’ai reconnu. Et le jeune chanteur aussi ! Quelle coïncidence, vous ne trouvez-pas ?! Je vais aller les saluer, j’espère qu’ils me donneront un autographe ! ». Mais le maître était déjà entouré de tous ses vieux amis avec qui il était parti dans des discussions dont Bernard comprit qu’il ne verrait pas la fin. Devant cet attroupement qui faisait son joyeux siège, le zazou dut rebrousser chemin pour rejoindre ses amis tout excités par les litres d’anisette qu’ils avaient éclusés. « Alors, tu n’as pas pu leur apprendre à écrire ? ! » se fit-il chambrer par un de ses pairs. « Remarque, ajouta un autre goguenard, Roberto peut toujours demander au patron de te pistonner pour avoir une dictée avec le maître. Hein, Roberto ? N’est-ce pas toi qui nous as amenés dans ce bouge.

– Oui, Jean-Robert, mais c’était pour vous faire voir ceux que je fréquente ici. Et pour que vous gouttiez à autre chose que Saint-Germain des Prés !

– Ne nous as-tu pas assez répété que tu étais un grand ami du patron ? », répondit Jean-Robert, avant de terminer en se tournant vers Bernard vers qui finirent par converger tous les regards : «  Tu ne vas quand même pas lui enlever la cerise sur le gâteau ?! ». «Bernard, qui était resté à l’écart de leurs échanges, trop content de se sentir au centre du monde sans qu’il n’ait eu besoin d’ouvrir la bouche, marqua d’abords faussement sa surprise de se trouver en ligne de mire en affectant les airs ahuris de celui qu’on avait surpris dans son bain malgré lui : « Qu’avez-vous tous à me reluquer ? Qu’est-ce qui se passe, c’est la crise ? Vous cherchez l’homme providentiel ? ». « Moi, il y a longtemps que je l’ai trouvé, proclama sa petite amie en le dévorant des yeux pour qu’il la prenne par la taille. « Non, non, contesta Jean-Robert, pas l’homme providentiel, mais tout simplement le chef de notre bande. ». Ainsi installé sur son piédestal, Bernard prit enfin la parole sur un ton qui se voulait celui du sage mais d’une voix éraillée par l’alcool qui rappelait le bouffon des seigneurs du Moyen-Age : « Ce n’est pas bath de se pétarder entre amis pour des choses aussi futiles : des signatures sur un bout de papier ! Ceci dit, je ne peux douter de la parole de Roberto. Nous, nous l’avons présenté à tous les artistes de nos amis patrons de bar quand il est venu à Paris. Mais, je ne peux pas aussi ne pas faire attention aux critiques qu’on lui adresse. Après tout ce qui nous est arrivé pour nous trouver là, ce n’est pas le moment de bouder notre plaisir. Je vous rappelle qu’on a été mis à poil par Bou Baghla. Ensuite, je vous ai sauvé la mise en l’empêchant de récidiver, j’ai déjoué sa ruse de la vieille femme qui joue la blessée pour faire stopper un convoi dans un guet-apens. Tout cela pour passer une excellente soirée en compagnie d’un orchestre virtuose, soirée qui doit rester le plus mémorable des souvenirs de notre voyage. Oublions ces histoires d’autographes et allons plutôt nous baigner dans la mer ! ».

«  Attends Bernard, s’empressa Roberto, je vais demander à Francis s’il peut nous présenter le maître et le jeune chanteur. J’allais le faire mais ces deux-là se sont mis à me charrier direct pour se mousser sur mon dos à bon compte ! ». En l’écoutant, Bernard sentit monter en lui les chaleurs de la profonde satisfaction personnelle qu’il éprouvait de l’avoir amené là où il voulait, sans avoir eu à lui demander quoi que ce soit. « Mais, sans le vouloir, croyant se rendre utile, Roberto refroidit aussitôt son plaisir : « Je sais que c’est important pour toi d’agrandir ta collection d’autographes de grands musiciens. ». Cette remarque le blessa sans qu’il n’en laissât paraître car il se demandait maintenant si Roberto avait simplement voulu lui faire plaisir ou s’il avait lu dans ses pensées. « Merci Roberto, se résigna-t-il à lui dire pour rester diplomatique, merci pour ta gentillesse. ». Et Bernard de se dire à lui-même pour garder un peu d’amour propre : « Oui, c’est ça Bernard, traîne ta sandale en attendant le palier ! ». Et Roberto de prendre l’escalier de sa mission auprès de Francis. Ce dernier, impatient de répondre à la demande des amis de son ami, réussit à naviguer dans l’attroupement où on s’écarta pour lui laisser le passage jusqu’auprès du maître dont il n’eut aucun problème à capter l’attention. « Tu vois là-bas, lui dit-il en pointant son index, les amis qu’un de mes fidèles clients a tenu à inviter. Ce client s’appelle Roberto. Il a dû quitter Philippeville pour terminer ses études à Paris où il les a rencontrés, et avec qui il s’est lié d’amitié. Mais il rentre chaque été au bled. Cette année, Roberto nous est revenu avec eux. Ils aimeraient te rencontrer et que Madjid et toi signent un autographe avec dédicace à son ami Bernard. Il adore la musique, il est venu spécialement pour t’écouter et il collectionne les autographes de tous les grands musiciens. Tu vois, c’est celui avec la grande veste bleue turquoise et la chemise rose.».

Ayant suivi l’index de Francis, le maître garda tout son calme en identifiant le visage qui sortait de ce costume de Mardi-Gras, et à qui il pouvait maintenant attribuer un nom. Aussi, surpris, il s’abandonna à dire dans un grand étonnement qui le laissa comme scié : « Ainsi il s’appelle Bernard…

– Pourquoi dis-tu ça, reprit Francis qui n’avait pas l’habitude de voir le maître en prendre un coup au moral, tu l’as déjà vu ? Tu le connais ?

– Vois-tu, répliqua le maître en se frottant le menton, on aurait dû commencer par le début. Tout à l’heure, quand on s’est retrouvé avant le concert, on a commencé par parler de l’actualité qui prend la tête de tout le monde et brûle tous les esprits. Comment y échapper ? Et direct on a rallumé la mèche de toutes les vieilles inimités qui nous ramènent toujours à la même impasse. Je me rends compte seulement maintenant que tu n’as même pas pris le temps de me demander si j’avais fait bon voyage. Remarque, je n’ai pas non plus pris les devants pour t’en rendre compte. Mais on aurait dû commencer par là. Je ne l’ai pas fait pour ne pas avoir la discussion qu’on a finalement eu sans que je n’aie eu besoin de te raconter ce qui m’est arrivé dans mon périple jusqu’à toi.

– Je ne vois pas où tu veux en venir ? On a dit qu’on oubliait tout ça pour cette nuit. Pourquoi tu nous remets à flot dans les soucis ?

– Parce que oui, je le connais, ou plutôt je l’ai déjà croisé ton Arlequin qui veut un bout de papier griffé de ma main. Et pour un guignol, il bastonne plutôt bien. Sauf que lui, ce n’est pas sur les gendarmes !

– Arlequin ? Guignol ? Bastonne ? C’est quoi cette nouvelle chanson ?!
Le maître lui relata alors les circonstances de la mort de la vieille Megdouda dont le meurtrier se tenait-là avec sa veste bleue turquoise et sa chemise rose. Abasourdi, Francis s’appuya sur une chaise pour ne pas tomber sous le coup de massue qu’il venait de prendre. Une éclipse de soleil passa sur son visage de somnambule. Son regard allait de Bernard au maître, du maître à Bernard. « Je vais aller le foutre dehors tout de suite ! » jura-t-il en s’empourprant soudain de colère.

– Non, non, surtout pas d’histoires ! Tu ne vas rien faire. J’en ai déjà un qui ne demande que ça, s’opposa-t-il en montrant Madjid du doigt, tout à l’heure, il n’était pas prévu qu’il entre en scène, mais quand je l’ai vu se lever avec du feu dans les yeux, je l’ai balancé au-devant de la scène pour le calmer. Comme Madjid a été épatant et qu’il a régalé le public, je vais te donner les autographes pour que tu les apportes à ce Bernard. Ce n’est pas le moment de gâcher la fête. Mais pour ce qui est de lui serrer la main, tu lui diras simplement que les musiciens sont fatigués et qu’ils doivent aller se coucher, car demain, ils ont un mariage à animer. Et toi, tu dois ouvrir demain, et il vaut mieux que la gazette du comptoir garde le souvenir d’une belle soirée plutôt celui d’un fait divers qui te ferait voir des tiens comme un ennemi. Ecoute plutôt :

Mon cœur, je te conseille de patienter

Dieu a ainsi ordonné les choses

A chacun viendra son heure

Seul le bien sort de notre bouche

Oh, maître de la décision

Par tous les saints, je t’en conjure

Celui qui veut le mal

Tords-lui sa volonté Fais-le ennemi de lui-même  

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