Barbès Blues au temps du couvre-feu (104) / Farid Taalba

5 Déc

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

« Si je n’avais pas été là, regimba Madjid en lui tirant la grimace, si je n’avais pas été là ! ». « Regarde, alerta Hassan d’un air surpris qui dispersa l’embrouille, tu vois les gens qui sortent de l’immeuble là-bas. Par tous les saints, ils sont nombreux, qu’est-ce qui leur prend de vouloir tous s’aérer au même moment ? Et dans ce cagnard qui matraque déjà ?! Ce n’est pas normal… ». « Et reluque aussi là-bas, indiqua Madjid, c’est peut-être les invités du mariage de ce soir ! ». Et en quelques minutes, le cours de la rue gonfla de monde. Des petits groupes d’hommes et de femmes se dirigeaient tous vers la Porte de Constantine. « En tout cas, observa Hassan, on dirait qu’ils se sont donné rendez-vous. Mais ils n’ont pas l’air joyeux des invités qui vont suivre une procession pour aller chercher et escorter la mariée. Ils ne font pas non plus la tête qu’on se doit d’afficher dans un cortège funèbre. Et tu entends comme ils murmurent ?! Comme s’ils cherchaient à se faire le plus discrets possible ! Ah, ils ressemblent plutôt à des enfants qui s’apprêtent à faire un mauvais coup sur le chemin de l’école. ». Après un regard furtif au balcon où il constata que le maître s’y tenait toujours en faction, Madjid repartit à la charge : « Au moins eux, ils sont en route, ils n’ont pas à attendre cette bourrique de Bou Taxi pour se déplacer ! ». Mais, rapidement, les deux amis durent abandonner le trottoir et se replier sous le porche de l’immeuble pour laisser le champ libre à la foule dont le nombre n’avait encore cessé de croître. Adossés contre la porte d’entrée, ils restèrent là, bouche bée. Tout à coup, Madjid partit à la renverse et tomba dans les bras du maître qui venait d’ouvrir la porte. Aidé par ce dernier, Madjid se redressa : « Vous m’avez bien eu, je n’imaginais pas que vous prisiez encore à votre âges les blagues de collégiens. Au balcon, vous avez eu le temps de ruminer votre affaire.

– J’ai surtout eu le temps de voir venir », dit simplement le maître en pointant son index que suivit Madjid et au bout duquel, entre les passants qui cheminaient, il aperçut la voiture de Bou taxi qui se garait devant l’immeuble. Le contact à peine coupé, Bou Taxi se jeta hors de son véhicule. Il avait la mine défaite et le regard terrorisé. Le maître donna ordre à ses musiciens d’entrer dans le hall et fit signe à Bou Taxi de les rejoindre. Le chauffeur se fraya un chemin dans le rideau de passants qui continuait de se dérouler et se présenta essoufflé devant le maître qui referma la porte. « Oh, il est dix heures et demi, gronda le maître, que t’est-il arrivé pour être ainsi à la bourre ? J’espère pour toi que tu as une bonne excuse.

– Maître, marmotta Bou Taxi avec des trémolos au fond de la gorge, comment vous dire ce que j’ai vu ?… Bien-sûr, je me suis levé de bonne heure, n’allez pas croire que je n’ai pas de respect pour le métier que j’exerce ou que j’ai été négligeant à votre égard. – Au lieu de te répandre en paroles inutiles, vide ton sac et viens en au fait ! ».
En quittant les amis qui l’avaient accueilli pour la nuit, Bou Taxi emprunta la route de la mechta Zef-Zef. Après avoir serpenté quelques minutes dans une étroite vallée que des montagnes entouraient de toutes parts, il gagna puis dépassa la mechta d’un sourire tranquille. Elle se trouvait à cinq kilomètres de Philippeville où il se voyait déjà arrivé en un quart d’heure. Quand il vit la mer prolonger le ciel bleu métallisé sous lequel il filait à une allure de sénateur, il se sentit comme libéré de l’étroit couloir qu’il laissait maintenant derrière lui, et s’accouda nonchalamment à la vitre baissée pour admirer le paysage qui dégringolait jusqu’à la ville tapie entre deux montagnes. Il longea la clôture du vieux cimetière de Zef-Zef. Il était déserté, une mosaïque de pierres signalant les tombes et disposées de manière anarchique, était envahie de broussailles à moitié desséchées dans un silence lumineux. Mais bientôt la rumeur d’une foule lui parvint et le sortit de la décontraction dans laquelle il s’était à peine installé avec délice. Au loin, il vit alors une masse d’hommes et de femmes formant une longue procession composée d’au moins plusieurs centaines de personnes et commença à ralentir pour mieux juger de cette situation qui avait surgit sans crier garde. Des paysans armés de serpes, de couteaux, de faux et de vieux fusils à tromblon en avaient pris la tête. Bou taxi reconnut le chant du PPA qu’ils chantaient fiévreusement pendant que les femmes poussaient des youyous en les suivant derrière pour les galvaniser comme au temps de Bou Baghla et de cheikh el Haddad. Des coups de feu fusèrent de partout, des rafales de mitraillettes leur répondirent instantanément et il arrêta aussitôt son véhicule. Collé à son siège, il resta tétanisé, paralysé, ne sachant plus quoi penser, ni que faire, se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les youyous des femmes et des coups de feu que l’écho rendaient obsédants à en perdre la tête. Après plusieurs minutes d’échanges de coups de feu, et alors que deux colonnes de fumée montaient au ciel, la foule se dispersa d’un coup dans les champs. La route dégagée, il put voire que deux camions brûlaient sur le bord de la route. Des militaires et des policiers l’entouraient pendant que d’autres pourchassaient les assaillants dont ils venaient d’essuyer la charge. Alors-là, en les voyant, le front perlé de sueur, Bou Taxi se redressa face à son volant, tourna en tremblant la clé de contact, démarra et fit aussitôt demi-tour : « Ce n’est pas le moment qu’ils m’attrapent et qu’ils me fassent passer pour un rebelle tué avec les armes à la main ! ». Il accéléra autant qu’il put dans la pente. « Par tous les saints, invoqua-t-il en croisant de nouveau le vieux cimetière de Zef-Zef, par toi Sidi Djoudi qui m’a offert l’hospitalité quand j’ai accompagné le maître en ta demeure, écartez le malheur loin de nous ! ».

Lorsqu’il en arriva à ce stade de son récit, Madjid, qui l’avait écouté comme on regarde un film d’aventure, lui demanda avec impatience : « Et que s’est-il passé après ? Comment tu as fait pour ne pas te faire prendre dans le ratissage ?

– Je suis retourné chez mes hôtes et je leur ai tout raconté. Et comme ils me voyaient désolé de ne pas pouvoir ne serait-ce qu’être en retard plutôt que de ne pas aller du tout à mon rendez-vous, ils se sont proposés d’aller voir le fermier français pour qui ils travaillent. Ils m’ont dit qu’il était très proche de votre ami Francis chez qui, la veille au soir, vous avez donné votre récital. Vous avez eu la visite du zazou qui a tué la vieille Megdouda et Madjid a fait un tabac en chantant « Mani Oh mani ». Puis, s’adressant au maître : « Ils l’ont aussi facilement persuadé de jouer le client que je déposerais à Philippeville. Avec ce fermier français du coin derrière moi sur la banquette arrière, je n’ai pas eu à montrer mes papiers, ni à me faire fouiller quand on est arrivé au niveau des camions incendiés. Quand le fermier a demandé ce qu’il se passait, un gendarme lui a répondu que les forces de l’ordre appuyées de l’armée venaient de stopper une colonne de rebelles qui s’apprêtait à fondre sur la ville. Voilà comment je suis arrivé jusqu’à vous.

– En tout cas, répondit le maître, tu ne changeras pas, même dans le feu et la fureur, tu trouves le moyen de récolter les nouvelles du jour ! Yallah, il faut que vous y alliez maintenant, assez perdu de temps ! ».

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :