Barbès Blues au temps du couvre-feu (105) / Farid Taalba

19 Déc

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Le maître déboucla la banne et lourda les trois compères sur le trottoir : « Allez, magnez-vous le train, mes musiciens et mes danseuses doivent déjà poireauter sur le quai du port. Comment voulez-vous que je leur demande d’être à l’heure, si moi-même je suis en retard ?! ». Aussitôt ballotés par une foule encore plus nombreuse, ils durent sinuer entre les corps emportés dans un courant irrésistible mais qui n’avait pas encore l’impétuosité de l’oued endormi par la sècheresse et que la soudaineté de l’orage tire violemment du sommeil en faisant rouler et s’entrechoquer les cailloux au fond de son lit transformé en cauchemar éveillé. Sous la chape de plomb du soleil qui faisait déjà gondoler les façades des immeubles, les gens ramaient toujours en direction de la porte de Constantine, le regard indifférent et à une vitesse de croisière tranquille mais résolue. Une fois les trois compères embarqués à bord de la voiture, Bou Taxi démarra en trombe sous le regard du maître qui avait maintenu sa pression en moulinant du bras pour que le chauffeur s’active. Saisi par il ne savait quel pressentiment, le maître se mit à galouser intérieurement une goualante jusqu’à ce que la voiture disparaisse de son champ de vision, et avant qu’il ne rebride la lourde sur le présent qui balançait son ombre à la face de l’avenir :

La voute céleste tempête et étincelle

Epousant tous les sentiers

Mêlant la pluie et la grêle

Patiente oh mon cœur, ne te morfonds pas

L’ennui et la tristesse passent

A chaque orage survient son éclaircie

« Ah, ce n’est pas normal, répéta Bou Taxi en essuyant d’un grossier mouchoir la sueur qui suintait à son front, ce n’est pas normal ! ». « Qu’est-ce qui n’est pas normal ? » relança Madjid qui venait de voir toute une file d’hommes sortir d’un immeuble. « Je ne sais pas, confessa Bou Taxi en lui jetant un œil dans le rétroviseur, j’ai comme un pressentiment, tous ces gens qui sortent d’un coup alors que ce n’est pas le jour de l’Aïd… et puis, et puis, avec ce qui m’est arrivé ce matin, c’est comme si on me demandait de chercher les racines du brouillard. ». Après avoir remonté la rue de la Zerramma pour déboucher sur la rue du Mont-Plaisant, en inspectant sur sa droite, Bou Taxi s’étrangla : « Regardez tous ces gens qui affluent depuis le tombeau de Sidi Ahmed, ils sont au moins plusieurs milliers ! ». Des volées de youyous lancées par les femmes montèrent au ciel comme autant de sirènes d’alarme qu’on venait d’enclencher. Les trois compères s’interrogèrent du regard. Revenant sur la foule qui descendait ainsi le chemin de Sidi Ahmed en une longue procession de paysans faméliques, Madjid s’exclama : « Vous voyez, il y a des militaires de l’ALN avec des armes modernes. Ils encadrent le cortège ! Les fellahs ne sont pas tous armés mais il y en a qui ont des haches, des bâtons, des serpes, des couteaux ou des pistolets à tromblon. Je ne vous dis pas le mariage qui se prépare ! » Puis, s’adressant à Bou Taxi : « Si tu vois ce que je veux dire… ». Sortant soudain de sa léthargie, Hassan interpella aussitôt le chauffeur : « Oh, ne reste pas tétanisé, ils sont à moins de cent mètres ! Qu’attends-tu pour tourner à gauche ? Au lieu d’attendre qu’ils ne nous submergent et nous bloquent le passage ! Profite-en tant que la rue n’est pas encore envahie ! ».

Et les youyous reprirent de plus belle, stridents, obsédants, encore plus ardents, comme les éclairs qui devancent le fracas du tonnerre. La procession qui jusque-là s’était égrené au rythme d’une marche, se transforma en une charge menée au pas de gymnastique dans l’explosion sourde d’une clameur de slogans et d’invocations vociférés avec rage, obstination ! Et quand la clameur redescendit comme un soufflet de forge qui implose peu à peu, le chant du PPA suivit, entonné à plein poumon. Ce fut seulement au moment de voir la foule s’élancer que Bou Taxi appuya sur le champignon et prit la tangente. Pour ne pas perdre une miette du spectacle, Madjid s’était avidement retourné vers le pare-brise arrière qui s’étalait devant lui comme un écran en cinémascope. La main sur la bouche, les yeux ébahis, il découvrit l’ampleur de la colonne qui traçait une coulée sombre en serpentant de lacets en lacets sur la pente de Sidi Ahmed, dans le décor tourmenté d’une montagne là-aussi marquée de multiples accidents physiques à couper le souffle. Passé l’effet de surprise, son attention se concentra de nouveau sur la tête de cortège qui leur collait le train alors que Bou Taxi était obligé de ralentir à l’approche de la place Wagram en face de la porte de Constantine. « Ooooh, il y en a qui se ruent dans les magasins… dans les cafés là-bas… regardez comme ils sont en train de dévaster la terrasse. Ah, je ne crois pas qu’ils ne font que jouer à la guerre ! Et ils sont à cinquante mètres. Il y en a même qui s’engouffrent dans d’autres rues qui sont déjà pleines de ceux qu’on a vu sortir tout à l’heure dans le calme. »

«  Dépêche-toi Bou Taxi, implora Hassan qui avait fondu dans son costard à force de se les mouiller, dépêche-toi ! Il ne faut pas qu’on nous prenne avec eux même si on n’a rien à voir avec leur action.

– Oh, du calme, cracha Bou Taxi, je ne suis pas un bourricot qu’on mène à sa guise. Tu ne comprends pas que même avec le plus bel étalon du pays je n’avancerais pas plus ! Et comprendras-tu que tu n’as pas besoin d’être pris avec eux pour passer pour suspect ! Tu as encore besoin qu’on te fasse un dessin ?! ».
Quand ils atteignirent la place Wagram, la foule se trouvait à trente mètres d’eux comme un oued en crue dévastant des berges prises au dépourvu. Bou taxi doubla la place pour prendre le boulevard Clémenceau sur sa gauche mais dut s’arrêter au feu rouge qui lui en interdisait l’accès. Sous les youyous persistants des femmes, une grande partie du flot survolté bifurqua sur sa droite pour aller à l’assaut de la caserne Mangin pendant qu’une autre envahissait toutes les rues de la ville pour décharger toute la rancœur accumulée depuis trop longtemps dans le silence et derrière l’apparence de leur résignation supposée. Face aux militaires qui avaient aussitôt réagi, la marée humaine avança tout de même. Si une ligne se trouva d’un coup décimée par une rafale de mitrailleuse, une autre se reforma avec ceux qui suivaient derrière ; portés par les youyous des femmes encore et toujours incessants, ils enjambèrent leurs camarades morts et repartirent à l’avant de la caserne, laissant cois les trois compères. Mais Madjid brisa rapidement le silence : « Va savoir si c’est du courage, de l’inconscience ou de la folie ! On m’en a raconté des trucs mais là, je n’ai jamais vu ça de ma vie ! ». Au moment où le feu passa au vert et que Bou Taxi se lançait à descendre vers le port, tournant le dos à l’écran cinémascope, Madjid se moula dans son fauteuil en fermant les yeux et en inspirant doucement. En se relâchant comme s’il venait de courir un marathon, il se répétait avec obstination : « Que la tempête tombe ! Que la tempête tombe ! Puisqu’à chaque orage, survient son éclaircie !».

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