Barbès Blues au temps du couvre-feu (110) / Farid Taalba

27 Fév

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

« Oh, se gaussa Hassan en effaçant de sa voix toute note de défiance, là où le maître ne peut rien pour nous, on peut toujours prendre le temps de mariner dans son jus ! ». Et, sans la recette diplomatique que son collègue avait appliquée par autodérision plus que pour chatouiller les nerfs de l’un d’entre eux, Madjid ajouta fissa son grain de sel de la voix du chef sous les pas desquels se dérobe le carrelage de sa cuisine : « Tu parles, un jus de sueur, oui ! ». Puis, après avoir donné l’air de se résigner, les yeux dans ses mains ouvertes, comme s’il ne voulait parler qu’à lui-même pour ne pas avoir à offenser quiconque, il marmonna entre ses dents serrées : « Et on va rester comme ça sur le grill jusqu’à quelle heure ?

– Jusqu’à ce qu’on arrête de cuisiner au gaz lacrymogènes, osa Bou Taxi en houssinant du regard vers les hauteurs de la ville où le plat continuait effectivement de brûler. Un chapelet de nuages de fumée s’égrappait en arc de cercle tout le long des pourtours de la ville haute. C’était dans ces quartiers périphériques que ça hachait menu de la sulfateuse et du mortier à l’écoute des pétarades que la montagne faisait revenir à leurs oreilles en un sourd écho qui saisissait sur place. Puis, éclatant comme les éclaboussures d’une friteuse sur des charbons ardents, les cris de frayeur qui suivaient généralement l’écho, finissaient d’enrober l’imagination de toutes les sombres prémonitions.
« Attendre, se dégoutta Madjid, encore et toujours attendre, patienter, compter les clous de la porte, faire le pigeon, la sentinelle, mitonner comme la marmite où cuit le bouillon de poule endurcie et de pois cassé ! A la bonne heure. Mais on n’a même pas une bouteille d’eau pour digérer toute notre attente !

– Moi, renchérit Hassan, tu me donnes un verre de thé, un morceau de « qalb el louz », un sebsi et une bourse de kif, et je bois le temps jusqu’à plus soif…

– Oui, mais comme le gibier en fuite qui se réfugie sous un hallier de ronce et d’épineux.

– Si j’ai bien compris le menu, rissola du palais Bou Taxi, toi, tu cherches la fontaine au bois dormant, et toi le café maure en attendant les danseuses. Bien, c’est noté, donc je récapitule : boire, manger et kiffer pour ces messieurs. Maintenant attendez-moi là, je reviens de suite avec la commande.

Madjid se redressa de son siège pour placer sa tête entre les deux sièges avant pour voir Bou Taxi disparaître derrière la rangée d’arbre plantée tout le long de l’avenue Spinetti : « Je me demande bien comment il va faire ? Car il en est bien capable ! ». Et il fut tenté de le suivre pour échapper au moins à l’étouffement écrasant qui le rendait encore plus nerveux, fébrile. Mais il remarqua que plusieurs chauffeurs européens s’étaient assis sous les ombrages. D’autres se tenaient debout, la main en visière ou avec des jumelles. Tout entier à suivre des faits en direct dont ils ne percevaient que la partie émergente, ils commentaient chaque explosion, chaque rafale, chaque volée de cris ! Ils avaient l’air sidéré de ceux que la surprise a extirpés de leur bien-être qu’ils croyaient inviolable, s’inquiétant soudainement des proches qu’ils avaient laissés là-même où ils repéraient une colonne de fumée en train de vriller lentement au-dessus des toits et des terrasses qui, seuls, restaient de marbre. « Comment les fellouzes ont pu entrer jusque dans notre chambre sans qu’on puisse s’en rendre compte ? » entendit Madjid qui réprima aussitôt ses ardeurs à aller prendre l’air. Aspiré littéralement par derrière, il se laissa choir sur son siège, comme le fruit que plus rien ne retient à sa branche. Au contact de la moleskine recouvrant le siège, ses fesses s’étaient écrasées dans un bruit sec. Renonçant à aller pister le chauffeur converti en loufiat de circonstance, dans l’étroitesse de la loge à quatre roues maintenue à l’arrêt face au théâtre des opérations qui avaient cours, il plongea son nez dans les pans du col de sa veste qu’il croisa sur sa poitrine pour sniffer son désarroi du côté jardin de son âme :

Après les adieux échangés

Vers la gare, ils ont tracé

Dans le wagon, ils buvaient leur joie

Chacun tout à son rêve

Pas comme nous qui faisons du sur-place

Faute à nos chaussures trouées

La chance marche sens contraire

Patientons que traverse la peine

Ouyou, ah ya baba, le hucha Hassan qui le tira de son boudoir, Madjid, réveille-toi, voilà Bou Taxi qui rapplique !
Il s’éjecta aussitôt de son siège comme un diable de farce-attrape et cadra de nouveau son enseigne entre les deux sièges avant. Il trottinait sous les arbres et il avait un air satisfait. « Hum, je vois, il tient un couffin dans la main, le malin chacal ! Oh, incroyable, il y a deux pains, deux gargoulettes et deux sebsi qui dépassent…

– Oui, continua Hassan, je l’entends qui psalmodie dans sa tête :

Les ombrages les couvrent et les fruits à cueillir s’inclinent très bas

Entre eux circuleront des vases d’argent et des coupes de cristal

Dans une déflagration qui firent vibrer les vitres, deux coups de mortier consécutifs firent tressauter Madjid et il se cogna le sommet de la lanterne contre le plafond de la carrosserie. « Aie, aie, aie, même au moment de croquer dedans, il faut qu’ils t’enlèvent le pain de la bouche ! ». Et, pour ne pas perdre l’équilibre, il s’appuya sur l’épaule d’Hassan qui ne voulut pas en démordre :

Oui, ce qui vous est promis va venir,

Quand s’effaceront les étoiles…

Bou Taxi cessa sa promenade et fourragea au loin comme celui qui déchiffre le plan d’une ville. Des nuages de fumée et de poussières s’étaient soulevés au-dessus du quartier de la rue de Paris ; le vent les déplaça jusqu’à d’abord masquer la prison et la gendarmerie, puis les pentes du chemin de Beni Melek. Les autres chauffeurs européens assis à l’ombre se levèrent alors tous en même temps pour essayer de repérer avec fébrilité et inquiétude où l’on avait frappé : « C’est au-dessus de la rue de Paris ! » « Les paras n’y ont pas été de main morte ! », « La frappe chirurgicale, il n’y a que ça qui marche avec eux ! ». Aussitôt Bou Taxi reprit son cheminement en serrant au plus près des arbres. « Il n’a pas lâché le couffin, remarqua Madjid, vivement qu’on lui dise : « Mangez et buvez en sécurité, c’est le salaire de vos actes ! ». « Ah, s’exclama Hassan, je sens notre dévoué chauffeur qui psalmodie encore : « N’y a-t-il pas eu pour l’homme un temps où on ne faisait pas mention de lui ? »

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