Barbès Blues au temps du couvre-feu (114) / Farid Taalba

24 Avr

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu /épisode précédent

 

Hassan fit la pose avec des effets de torse et l’air de se sucrer le nombril comme pour bien signifier qui menait désormais la barque : « Laquelle danse le Maillebilline ?! Tu vas avoir tout le temps de le leur demander toi-même.

– Et quand j’aurai la réponse, toi-même, tu auras tout le temps d’aller héler un autre bahut pour rentrer. Par les temps qui courent, quand ton destin est d’avoir la poule aux miches sans savoir comment tu seras becqueté si tu tombes dans le panier à salade, ce sera plus difficile que de chercher à savoir qui guinche ou pas le Maillebilline !

– Bon, puisque tu fais ton monsieur j’ordonne, on ne va pas roter sur le bifteck. Regarde bien, je ne le répéterai pas deux fois, c’est la première-là, celle qui a l’air de nous attendre de pied ferme, et qui porte la jolie robe à corset où il y a du monde au balcon. Mais attention, interdit d’applaudir !

– Franchement, tu me prends pour qui ? A moi, tu prêtes l’intention indigne de mettre la main dans le sac ?! A mon avis, ce n’est ni côté jardin ni côté cour qu’elle va te mettre à la porte, quand je vais lui montrer tout le spectacle que tu te fais d’elle. Parce qu’elle ne vaut quelque chose qu’au plébiscite de son balcon ? Et elle ne serait bonne qu’à faire la sainte chapelle ?

Pendant leur échange, Madjid avait cédé à la somnolence qui le guettait après les deux ou trois heures passées à moudre son grain d’arpège. S’étant rendu compte que sa tête penchait à droite, il avait essayé de la relever à plusieurs reprises afin de continuer à les écouter mais, inévitablement, elle était retombée à chaque fois sur son épaule jusqu’à ce qu’il renonce définitivement à toute nouvelle tentative. Maintenant, il percevait les échos de leurs chamailleries comme un poisson en eaux troubles perçoit celles qui éclatent parfois aux bords des berges, entre caverneuses résonances aussitôt absorbées et miroitements à travers l’obscurité la plus sombre et la lumière la plus aveuglante. Il eut la conscience furtive d’entendre la coupure de contact du véhicule, les claquements d’ouverture et de fermeture des portières, mais pour aussitôt les oublier et s’enfoncer un peu plus dans les profondeurs qui l’aspiraient d’apaisement.

Dehors, le long du quai de débarquement, avec la sortie des voyageurs, l’activité battait son plein face à l’hôtel de ville plongé dans le silence pesant de l’immobile armada qui se tenait toujours tapie aux aguets. En descendant de voiture, Hassan se tint prêt à entamer sa harangue de bienvenue par un « Salut, les mignonnes ! » mais il n’eut pas le temps de s’offrir ce plaisir. Sans avoir exprimé au préalable les salutations d’usage qui siéent aux retrouvailles, la première, celle qui les attendait de pied ferme et dansait soi-disant le Maillebilline, lui rectifia direct sa mise en scène : « C’est à cette heure que tu arrives ?! Comment se fait-il que le taxi de nos deux autres collègues soit arrivé à l’heure et pas le nôtre ? ». Désarçonné, Hassan avait perdu du casque et lui adressa de silencieux regards interrogateurs, comme celui qui se noie sous une violente houle d’incompréhensions. Heureusement, Bou Taxi se proposa d’entrée pour organiser son sauvetage : « Bonjour madame, je m’appelle Bou Taxi, ne lui en voulez pas, il n’y est pour rien. C’est vrai madame Maillebilline… euh… pardon… madame… mais il faut que je vous explique comment j’ai été amené à prendre du retard. ». Pendant qu’il reprit son souffle, la deuxième danseuse s’était aussitôt dressé poings sur les hanches pour écouter sa plaidoirie pendant que la première dévisagea Hassan qui comprit très bien où elle voulait en venir. Mais elle se garda de l’ouvrir et laissa Bou Taxi relater toutes les circonstances qui avaient concouru au retard qu’il avait pris malgré lui dans sa course.

« Je comprends maintenant, admit-elle avec une moue d’inquiétude qu’elle eut du mal à dissimuler avant d’avouer d’une voix monocorde : « Merci maître Bou Taxi, désolée pour notre empressement, mais au bout du compte, nous nous retrouvons dans les mêmes beaux draps ! ». Puis s’adressant à Hassan qui se tenait gauchement comme s’il savait ce qu’elle allait lui balancer : « Bonjour toi ! Je ne sais pas ce que tu as été raconté à Bou Taxi, mais madame Maillebilline, on me l’avait jamais sortie jusque-là !

– Oh, rien de ce que méconnait déjà le public…

– Bon, on réglera ça nous deux tout à l’heure. Sinon, mon petit Hassan, désolée pour l’esclandre, maintenant je comprends dans quoi on est tombé, mais bon, on est encore vivant, on a encore de beaux restes !

– Menu d’avenir auquel je souscris les yeux fermés, approuva Hassan avec gourmandise, mais plaisanterie à part, je veux simplement vous dire que je suis heureux de vous revoir. Je vous apprendrai aussi qu’il y a eu du changement dans la troupe.

– Comment ça, du changement ?! », interrogea la deuxième.

Au loin, la rafale d’une mitrailleuse ponctua sa question, tout le monde qui s’activait le long du quai de desserte sursauta et s’arrêtèrent un instant, relançant les commentaires sur ce qui pouvait bien encore se tramer dans cette obscurité qui commençait à tomber sur la ville. « Du changement, susurra la deuxième, dis-nous alors de quoi il en retourne au lieu de nous faire mariner dans ta cour de récréation !

– On a un nouveau venu dans la troupe. Un agneau dans le métier, mais il a déjà fait son récital avec le maître.

« Comment ça ? Il a déjà fait son récital avec le maître ? Qui est-il ? D’où vient-il ? Comment il est ? ». Bombardé de question qui le remettait au centre du jeu, il fut contraint de reprendre l’offensive : « Oh, doucement, calmez-vous, il est là, vous pourrez lui demander tout ça vous-mêmes.

– Où il est là ? ». Hassan opina alors vers la voiture : « Il est là-dedans… ». Puis il se mit à héler : « Et Madjid, qu’est-ce que tu fais ? Oh, réponds ! Madjid ! Madjid ?! ».

Aussitôt, Bou Taxi se précipita vers son bahut pour faire son diagnostic. Quand il trouva Madjid endormi, il le secoua amicalement en lui répétant : « Dring, dring, dring, le réveil a sonné, ça y’est les danseuses sont arrivées, le spectacle va commencer ! Dring, dring, dring ! ».

Madjid se réveilla dans des sursauts saccadés en hachant du moulin à parole : « Ce, celui qui… qui a apaisé… l’existence de… la vieille Megdouda… est là ! Megdouda, celle qui jouait à Bou Baghla, il est là… celui qui lui a définitivement coupé la tirade ! Il est là… ! ». Puis il revint à lui en écarquillant peu à peu les yeux jusqu’à affichage complet.

« Calme-toi, mon ami, lui prescrivit Bou Taxi, tout va bien, il n’y a pas le porte-flingue qui a évanoui Megdouda… mieux, tes copines sont arrivées, elles sont en pleine forme, vous allez faire une belle tournée, vous allez casser la baraque ! Allez viens au moins les saluer et te présenter. En plus, elles ont hâte de connaître leur nouveau collègue. Tiens, prends ma main pour sortir de la voiture.

– Non, merci, me voici, me voici, lâcha-t-il en bâillant dans sa manche tout en poussant de son autre bras pour s’extirper du véhicule. Une fois sortit, penché derrière la portière pour se soustraire encore aux regards de ses collègues qui s’étaient approché, il réajusta rapidement sa veste pour faire bonne vitrine, se leva en tenant la portière d’une main qu’il referma derrière lui d’un coup de main bien balancé tout en époussetant quelques poussières sur la ligne d’épaule de sa veste. C’est alors qu’il se retrouva en face de ses deux collègues danseuses. « Quoi ? Comment ?, s’étrangla Madjid.

– Mais, mais, Wardiya, c’est incroyable, je ne peux y croire, s’estomaqua la première en tirant le bras de la deuxième, c’est Madjid Digdaï !

– Oh, Zahiya, s’écria Madjid hors de lui-même, comment cela se peut-il ? J’en ai les bras sciés !

– Ah, constata Hassan en se frisant la moustache, finalement, si je comprends bien, y’a pas besoin de faire les présentations, vous avez déjà taillé la bavette ensemble. Après le maître, Môh Tajouaqt et maintenant toi, la boucle est bouclée.

– Tiens, tu ne m’as jamais parlé de lui, commenta Wardiya avec sourire en coin à l’adresse de Zahiya.

– Mais si, tu as oublié ! C’est celui chez qui je me suis réfugiée quand j’ai décanillé de l’hôtel où les bourres ont rappliqué pour me mettre le grappin dessus au moment de l’émeute de Barbés ! Et il faut aujourd’hui qu’on se retrouve au moment d’une autre. Si ce n’est pas une coïncidence, qu’est-ce que c’est alors ? ».


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