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Barbès Blues au temps du couvre-feu (54) / Farid Taalba

18 Jan

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Complètement estourbi, la poitrine oppressée par mille angoisses remontant de son estomac où elles se nouaient dans la nausée, scié à ne plus pouvoir prononcer un mot, et si conscient de l’état de délitement qui l’avait gagné et sapé ses si puissantes jambes devenues à peine capables de le porter, qu’il se dépêcha d’emprunter la route fuyant vers Ighzer Amoqran, loin de cette gare, de ce lieu public dont on pouvait dire : « Il y a eu un mot et il en est ensuite né une dizaine ! ». Le soleil était à son zénith, encore plus implacable, inlassable pluie de coups de fouets lui tombant sur sa nuque pesante. La vaste plaine s’était vidée de ses habitants livrés à une profonde sieste sous les incessants leitmotivs des cigales et des grillons invisibles qui faisaient le bœuf. Devant lui, au loin, entre les affolantes lignes de crêtes qui se défiaient de part et d’autre de la vallée écartelée, le paysage se dilatait comme une tâche d’huile irisée. Et bien qu’il se fût engagé sur une route aussi publique que nationale, il trouvait là, à cette heure désertique, dans un état quasi somnambulique, la solitude, que la nature lui tendait comme une cruche, pour étancher ce chagrin naissant qu’il voyait déjà intarissable. Et la grandeur des paysages venait magnifier sa douleur, son incompréhension, son aveuglement ; elle s’offrait à lui comme le théâtre prêt à accueillir le chant funèbre monté en lui au rythme de la fièvre qui l’avait gagné. Il exprimait la tristesse infinie du chêne qui ne fleurissait jamais. Le refrain martelait tout le temps : « La peine sortira pour moi vers la lumière ! ». Pour le moment, son Lire la suite

La séance du dimanche : « Lutter…Içi et maintenant », l’Autonomie à la française

15 Jan

« Lutter… Ici et maintenant »

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« Quel est le dénominateur commun entre les occupations de logements vides, les mouvements de chômeurs et de précaires, les débordements des mouvements étudiants et la mobilisation contre un projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ? Toutes ces actions, aussi différentes soient-elles, se confondent avec des modes de vie et s’inscrivent dans l’autonomie des luttes : s’organiser sans leader ni parti, en considérant que les pratiques illégales constituent une expression politique à part entière. Dans l’histoire moderne, ce principe existe et s’exprime concrètement depuis la fin des années 60 au sein d’une constellation informelle et hétérogène, minoritaire et souterraine, qu’on appelle parfois la mouvance autonome. » Lire la suite

Livre du samedi : Les Luttes et les Reves / Michelle Zancarini-Fournel

14 Jan

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Les luttes et les rêves
Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours

Michelle ZANCARINI-FOURNEL

 

1685, année terrible, est à la fois marquée par l’adoption du Code Noir, qui établit les fondements juridiques de l’esclavage « à la française », et par la révocation de l’édit de Nantes, qui donne le signal d’une répression féroce contre les protestants. Prendre cette date pour point de départ d’une histoire de la France moderne et contemporaine, c’est vouloir décentrer le regard, choisir de s’intéresser aux vies de femmes et d’hommes « sans nom », aux minorités et aux subalternes, et pas seulement aux puissants et aux vainqueurs.
C’est cette histoire de la France « d’en bas », celle des classes populaires et des opprimé.e.s de tous ordres, que retrace ce livre, l’histoire des multiples vécus d’hommes et de femmes, celle de leurs accommodements au quotidien et, parfois, ouvertes ou cachées, de leurs résistances à l’ordre établi et aux pouvoirs dominants, l’histoire de leurs luttes et de leurs rêves.
Pas plus que l’histoire de France ne remonte à « nos ancêtres les Gaulois », elle ne saurait se réduire à l’« Hexagone ». Les colonisés – des Antilles, de la Guyane et de La Réunion en passant par l’Afrique, la Nouvelle-Calédonie ou l’Indochine – prennent ici toute leur place dans le récit, de même que les migrant.e.s qui, accueilli.e.s « à bras fermés », ont façonné ce pays.

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La ligne rouge – Résistons Ensemble no 159 – janvier 2017

12 Jan

Résistons EnsembleLa ligne rouge

Ça y est : « l’état d’urgence » a été prolongé pour la cinquième fois, il durera jusqu’au 15 juillet. Durci par le Parlement il y a un an, il permet assignations à résidence, perquisitions administratives, interdictions de cortèges, contrôles d’identité, fouilles de bagages et de véhicules, fermetures de lieux de réunion… Et l’adoption de cette prolongation s’est passée dans l’unité nationale, droite et gauche bisounours. Le Front de gauche et quelques écolos ont voté contre, Mélenchon « pense » (!) qu’il ne l’aurait pas votée mais aucune des organisations de ces opposants n’a organisé la moindre mobilisation. À leur manière, ils avalent la pilule. La prolongation au-delà des élections, permettra au nouveau pouvoir, qu’il soit de droite ou d’extrême droite, de s’installer d’emblée dans le fauteuil dictatorial préchauffé ainsi par la « gôche ». On comprend alors la discrétion étonnante des différents candidats à la présidence sur la « sécurité ». On fait de la surenchère sur le nombre de policiers à engager, les places de prisons à construire, sans en faire l’axe d’un programme. Comme si pour tous les candidats, de quelque bord qu’ils soient, l’essentiel consistait à bétonner le chemin creusé en tenant la « ligne rouge » de l’« état d’urgence ». Toute cette agitation électorale démocratique n’étant qu’un Lire la suite

Livre du samedi : La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) / Samir Boumediene

7 Jan

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La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) » de Samir Boumediene

 

Résumé: Tabac, coca, quinquina, cacao, gaïac, peyotl, poisons, abortifs… De 1492 au milieu du XVIIIe siècle, les Européens s’approprient en Amérique d’innombrables plantes médicinales. Au moyen d’expéditions scientifiques et d’interrogatoires, ils collectent le savoir des Indiens ou des esclaves pour marchander des drogues, et élaborent avec elles les premières politiques de santé. Dans le même temps, inquisiteurs et missionnaires interdisent l’usage rituel de certaines plantes et se confrontent aux résistances des guérisseurs. Botanique, fraudes et sorcellerie : entre les forêts américaines et les cours du Vieux Monde, ce livre raconte l’expansion européenne comme une colonisation du savoir.

 

PRÉFACE IMAGINAIRE À UNE HISTOIRE  INVISIBLE

 

L’origine de ce livre remonte loin, très loin, jusqu’à une question que sans doute beaucoup d’enfants se sont un jour posée. Dans un monde où dominent des remèdes calibrés et prêts à l’emploi, il peut paraître banal de voir un médicament atténuer des douleurs d’estomac. L’affaire n’est pourtant pas si triviale. Avant d’être synthétisées, les molécules sont prélevées, dans la plupart des cas, sur des végétaux. Ce qui veut dire qu’une écorce, une racine, ou une feuille a la propriété de mettre un terme à une souffrance ou bien de favoriser la réalisation d’une performance sportive, sexuelle, scolaire, etc. Il y a deux manières de s’en étonner et de trouver cela fascinant. On peut se demander pourquoi de telles propriétés existent. On peut, aussi, se demander comment elles ont été connues. Entre le XVI e et le XVIII e siècle, de nombreux auteurs européens imaginent que les êtres humains ont « découvert » les remèdes en observant les animaux, voire en parlant avec eux. En Amérique, en Asie, en Europe ou en Afrique, d’autres légendes racontent que des esprits ou des dieux ont transmis les remèdes et les poisons aux hommes et aux femmes, cette transmission scellant bien souvent l’association d’une communauté avec les êtres du monde invisible. Le paradis des monothéismes abrahamiques, ce n’est pas anodin, est établi autour d’un arbre de santé.

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (53) / Farid Taalba

4 Jan

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Autour des deux frères absorbés dans leur étreinte, loin du drame qui venait de les isoler du reste du monde, comme un seul homme dont les vêtements se mirent à se soulever et à flotter dans tous les sens, la foule saisie leva la tête pour observer en silence le passage bruyant de l’escadrille. Si les regards éteints ne s’allumèrent pas comme quand passent les cigognes, nul autre sentiment n’y plana au milieu de ce lieu public où il fallait éviter de se trahir à cause d’un simple battement de cils. Malgré les apparences sereines qu’il tentait toujours de garder, Madjid avait accusé le coup. Sous ses pas, la terre s’était dérobée. D’un souffle, il avait vu l’édifice de ses rêves s’effondrer aussi vite qu’une rangée de dominos succombant l’un à la suite de l’autre. Il ne sourcilla pas alors que l’étouffement l’avait gagné, enseveli sous une dune d’impuissance. Quand les tourbillons de poussière retombèrent au sol au fur et à mesure que s’éloigna le vacarme comme un essaim de criquets affamés, chacun commença de s’épousseter avant de reprendre le cours de son existence un instant suspendue.

« Ne pleure pas petit frère, consola Madjid, notre père a bien agi.

– Tu ne lui en veux pas ?

– Pourquoi, répondit-il en trouvant le moyen de sourire tendrement, pourquoi lui en voudrai-je ? Je n’ai à m’en prendre qu’à moi-même. Je ne vous ai pas donné de mes nouvelles. La chance n’aura pas été de mon côté à une semaine près. C’est le destin, il faut faire face avec dignité. Lire la suite

Livre du samedi : Question juive ; La Tribu, La Loi, L’espace / Ilan Halevi

31 Déc

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Question Juive ; La Tribu, La Loi, L’espace  / Ilan Halevi

L’histoire de la communauté juive suit douloureusement le cours de l’histoire de l’humanité. Persécutées, dispersées, les communautés juives se recomposent et se transforment à travers les continents, les espaces où elles trouvent refuge. Loin d’une trajectoire linéaire, son histoire emprunte des chemins sinueux et entrecroisés. Face à cet entrelacs, Ilan Halevi nous propose de reprendre les fils historiques de La question juive par le début. En s’appuyant sur une riche documentation historique l’ouvrage montre les mouvements par lesquels le « sujet juif » a traversé l’histoire et survécu dans deux aires culturelles distinctes : le monde arabo-musulman et l’Europe. En Europe occidentale, le judaïsme évolua vers l’émancipation et l’« assimilation », tandis qu’en Europe orientale, au contraire, il se consolidait, se cristallisant comme une quasi-nation, la « nation yiddish ». Les pogromes, l’antisémitisme, l’affaire Dreyfus, l’émigration massive d’Est en Ouest et la « solution finale » nazie, ouvriront la porte à une nouvelle phase de la « question juive ». Dans le monde musulman, les juifs se transformaient en communauté confessionnelle à la façon des druzes ou des maronites. Pourtant, l’histoire des Juifs allait être progressivement arrachée à la société arabe dont ils font partie pour se raccrocher à la colonie des juifs d’Europe, préfigurant le mouvement qui déplacera, après 1948, un million de Juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient vers l’État nouvellement créé, Israël. La société israélienne, fondée sur l’expulsion des Palestiniens, naîtra de l’intégration inégalitaire des Juifs orientaux dans l’État-colon des juifs occidentaux. Le mouvement sioniste, né dans la crise de la société juive d’Europe de l’Est, s’est appuyé sur la montée d’un antisémitisme en Europe occidentale, lui-même produit de l’émigration massive des Juifs de l’Est européen vers l’Ouest. La violence de la constitution de l’État d’Israël est le dernier des avatars de cette histoire tragique. À l’heure des résurgences antisémites violentes de plus en plus nombreuses, et de l’entretien des mythes calamiteux qu’elles avivent, La question juive apporte un éclairage nouveau sur des pans entiers de l’histoire le plus souvent ignorés qui éclairent les drames contemporains.

 

 

Préface: la « question juive » entre shoah et colonialisme / Enzo Traverso

« Question juive » : cette expression apparaît au 18e siècle, lorsque les partisans des Lumières commencent à discuter sur les moyens de « rendre utiles » les juifs au sein des sociétés européennes. C’est le sens des propositions de l’Abbé Grégoire en France et du haut fonctionnaire de la Cour prussienne Wilhelm von Dohm. La formule devient d’usage courant un siècle plus tard, quand elle prend deux significations distinctes, voire antinomiques. À l’époque de l’essor des nationalismes, la « question juive » s’ajoute à nombre d’autres questions nationales qui traversent le vieux monde, de l’Allemagne à l’Italie, de la Pologne à l’Irlande. Son statut est singulier, car elle ne désigne aucune revendication nationale, mais elle concerne les juifs en tant que minorité dont l’émancipation n’est pas encore partout achevée, ou reste contrastée par l’antisémitisme. Dès la fin du 19e siècle, le sionisme se l’approprie en présentant les juifs d’Europe comme une nation irrédente1. À côté de cette acception, il y en a cependant une autre qui, en transcendant les frontières de l’histoire, donne à la « question juive » un caractère quasi ontologique en la déduisant de l’existence même des juifs. Pour les nationalismes fin-de-siècle, les juifs sont des corps étrangers et nuisibles incrustés au sein des peuples européens. La « question juive » a donc deux visages : d’une part, celui analysé par Abraham Léon et Jean-Paul Sartre dans leurs essais qui paraissent avec ce titre en 19452 ; d’autre part, celui du sinistre « Commissariat aux questions juives » du régime de Vichy, placé sous la direction de Louis Darquier de Pellepoix. La « question juive » étudiée par Ilan Halevi dans cet ouvrage, écrit plus de trente ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, est plus large et complexe, puisqu’elle intègre la naissance d’une « question palestinienne », les deux étant intimement liées.

Question juive est Lire la suite