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Livre du samedi : 100 portraits contre l’état policier / Cases Rebelles

18 Fév

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Le livre « 100 portraits contre l’état policier » du collectif Cases rebelles vient de paraître aux éditions Syllepse.

« Ce petit travail de contre-histoire autour de portraits a été initié à l’occasion d’une commémoration en juin 2016, celle de la mort de Lamine Dieng tué par la police le 17 juin 2007. Il s’agissait pour nous d’associer dans un même espace-temps 100 victimes de la police, de la gendarmerie, de la prison, 100 victimes selon nous de la violence d’Etat.(…)Nous avons modestement essayé de faire qu’il soit un outil parmi tant d’autres pour une éducation populaire. »

« Ce que nous attendons des portraits ? Sans doute qu’ils interpellent. […] Des peintures murales politiques et culturelles chicanas ou irlandaises, en passant par le graff qui honore traditionnellement ses morts en les peignant dans la rue, le portrait des défunts réaffirme leur place et leur présence dans la communauté, leur empreinte sur elle. Il dit l’amour, le refus d’oublier et le désir de faire avec les morts. Ceci veut aussi dire, agir en conséquence. Garder vivant le souvenir de ces existences précieuses nous engage à la lutte, nous rappelle à notre devoir de vivant·es qui est de lutter pour la vérité et la justice pour celles et ceux parti·es. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (56) / Farid Taalba

15 Fév
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Elma, F. Taalba

Barbès Blues au temps du couvre-feu : épisode précédent.

Comme un bélier prêt à fondre sur son adversaire, Madjid avait baissé la tête en mettant en avant ses cornes de gazelle. Puis, se ravisant en posant son regard sur les échancrures sang et or de leurs foulards que le vent faisait voleter au-dessus de leurs sourcils noir, il releva la tête pour les regarder droit dans les yeux. « Si j’entrave votre jactance, conclut Madjid toujours sur ses gardes mais pas sans ironie, je n’ai pas le choix entre la poire et le fromage comme disent les Roumis ! ». Aussi, se remémorant le récit de la légende de Tarik Ibn Ziad que cheikh Mouloud avait eu le loisir de lui rapporter, il ajouta : « Oh combattants ! Où est l’échappatoire ? La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous, et vous n’avez, par dieu, que la sincérité et la patience ! ». Soit. Oh, dames devineresses, le soleil ne se lève plus à l’est. Mais je le ferai de nouveau y poindre jusqu’à l’ivresse. Devant l’espérance, si je vous interprète bien, il n’y a pas de recul possible.

– Nous n’avons ainsi plus rien à t’apprendre. L’auditoire est devant toi. Mets ta main dans le feu et tu l’oublieras. Et nous, nous t’applaudirons. ».

Madjid redressa tout son corps, il ferma les yeux en inspirant et expirant régulièrement, puis, après un long moment où il sembla méditer au plus profond de lui-même, le chant jaillit calmement du fond de sa gorge ; il semblait venir de très loin et qu’il n’avait pas de fin, crépitant comme les petites brindilles qui finissent toujours par mettre le feu aux grosses bûches :

Mani oh ! Mani

Quelle chevelure as-tu là ?

La voix de Zahiya lui répondit dans son dos alors que les arbres se couchaient de douleur à l’entendre :

Frère ah ! Mon frère !

C’est soie en écheveau

A peine l’eut il entendu qu’il trembla comme une feuille. Il se mit alors à balancer doucement son corps en avant et en arrière, les muscles tendus, gagné par la transe qui commençait à l’enflammer ; et chaque note chantée qu’il reçut avait déformé son visage habité de lueurs indescriptibles. Et, à peine eut elle finit, qu’il redoubla d’ardeur dans sa tristesse pleine d’abîmes sans fond et d’inflorescences psychédéliques, hors de lui-même :

Mani Oh ! Mani !

Quels sourcils as-tu là ?

Encore plus désespérée, elle s’écria dans un long râle qui arracha les tripes de Madjid :

Frère ah ! Mon frère !

C’est tresse de brocart pur Lire la suite

Livre du samedi : Sens dessus dessous / Eduardo Galeano

11 Fév

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Sens dessus dessous : L’école du monde à l’envers / Eduardo Galeano

 

Il y a cent trente ans, après avoir visité le pays des merveilles, Alice entra dans le miroir pour y découvrir le monde à l’envers. Si Alice renaissait de nos jours, elle n’aurait besoin de traverser aucun miroir : il lui suffirait de se pencher à la fenêtre.

A l’école du monde à l’envers, le plomb apprend à flotter, le bouchon à couler, les vipères à voler et les nuages à ramper le long des chemins.

Dans le monde d’aujourd’hui, monde à l’envers, les pays qui défendent la paix universelle sont ceux qui fabriquent le plus d’armes et qui en vendent le plus aux autres pays. Les banques les plus prestigieuses sont celles qui blanchissent le plus de narcodollars et celles qui renferment le plus d’argent volé. Les industries qui réussissent le mieux sont celles qui polluent le plus la planète ; et la sauvegarde de l’environnement est le plus brillant fonds de commerce des entreprises qui l’anéantissent.

Le monde à l’envers nous apprend à subir la réalité au lieu de la changer, à oublier le passé au lieu de l’écouter et à accepter l’avenir au lieu de l’imaginer : ainsi se pratique le crime, et ainsi est-il encouragé. Dans son école, l’école du crime, les cours d’impuissance, d’amnésie et de résignation sont obligatoires. Mais il y a toujours une grâce cachée dans chaque disgrâce, et tôt ou tard, chaque voix trouve sa contre-voix et chaque école sa contre-école.

Éduquer par l’exemple

De toutes les institutions éducatives, l’école du monde à l’envers est la plus démocratique : elle n’exige aucun examen d’admission, ne nécessite aucune inscription et délivre gratuitement ses cours, à tous et partout, sur la terre comme au ciel : elle est la fille du système qui a conquis, pour la première fois dans toute l’histoire de l’humanité, le pouvoir universel.

Les modèles de la réussite

Le monde à l’envers présente la particularité de récompenser à l’envers : il méprise l’honnêteté, Lire la suite

Émission radio : Étranger en France

7 Fév

Émission radio Quartiers Libres sur l’évolution de la représentation des étrangers en France depuis la Révolution française avec l’historienne Sophie Wahnich.

La séance du dimanche : Le village des esclaves insoumis

5 Fév

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Le Village des esclaves insoumis, d’Andreas Gutzeit (EU, 2017, 55 min)

Au coeur d’un marécage hostile situé près de la côte est des États-Unis, une captivante enquête sur les traces de ses anciens occupants, des esclaves évadés.

Dans l’est des États-Unis se trouve un territoire qui intrigue depuis toujours les chercheurs et les historiens. Le Great Dismal Swamp (« grand marais lugubre ») porte bien son nom : désormais paradis des moustiques, serpents d’eau venimeux et autres animaux nuisibles, ce vaste territoire marécageux situé entre la Virginie et la Caroline du Nord a longtemps effrayé les habitants des zones avoisinantes. Des rumeurs laissaient entendre que des esclaves évadés pouvaient y avoir trouvé refuge en raison de son isolement. Une équipe d’archéologues de l’American University de Washington mène l’enquête sur le terrain. Convaincus que ce territoire a été habité, Daniel Sayers et Becca Peixotto découvrent, sur une île, des preuves d’une ancienne présence humaine. Au fil de leurs recherches, ils mettent au jour les vestiges d’une véritable ville, ayant existé entre le XVIIe et le XIXe siècle.

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Livre du samedi : Héritage de ce temps / Ernst Bloch

4 Fév

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L’ouvrage de Ernst Bloch, « Héritage de ce temps », publié pour la première fois en 1935, est enfin édité en français. Ernst Bloch fut un opposant déterminé à l’Allemagne nazie. Après la publication de l’Héritage de ce temps en 1935, Bloch est déchu de sa nationalité allemande et contraint de quitter le Reich. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il refuse une chaire à l’université Goethe de Francfort pour une chaire à l’université Karl-Marx de Leipzig.  C’est alors qu’il commence à faire paraître Le Principe espérance qui deviendra pour nombre d’intellectuel chrétien une source d’inspiration vers le marxisme. Il restât toute sa vie un marxiste, opposé au stalinisme. En rupture avec le modèle soviétique il quittera la RDA en 1961.

Comment en est-on arrivé là ? Comment l’extrême droite a-t-elle pu arriver aux portes du pouvoir, ou s’y trouver déjà, dans toute l’Europe ? Telle est, dans sa terrible simplicité, la question stratégique, que pose le philosophe Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (55) / Farid Taalba

1 Fév

Barbès Blues au temps du couvre-feu : épisode précédent.

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Les yeux révulsés, blanc, sans pupilles, Madjid s’agita peu à peu en convulsions saccadées. Et, entre chacune d’elles, il délirait à la manière du maître qui se mettait à parler tout en continuant à dormir. Sa bouche écumait de bave. Son esprit avait basculé dans un autre monde, animé de visions oniriques qui se succédaient comme autant de flashs insaisissables. Et, après qu’un d’eux eut éclaté comme des peintures de différentes couleurs qu’on aurait éclaboussées sur un mur, il se surprit bientôt en train de se réveiller. Il se découvrit au sol en voyant les feuilles du sommet du frêne vibrer sous le souffle du vent ; son chèche s’était déroulé en suivant la pente dans des touffes rampantes de menthe pouliot. Il voulut se relever pour s’asseoir mais il retomba aussitôt sur le dos sous le poids de sa tête qu’il sentit peser plus lourd que d’ordinaire. Il porta ses mains sur sa tête pour découvrir finalement que deux cornes de gazelle y avaient poussé. Il se releva aussitôt en appuyant plus fortement les mains au sol. Une fois assis, effrayé, sans y faire attention, il cacha son visage dans ses mains et ses doigts y essuyèrent la boue qui les en avait entachés. Il ouvrit alors largement ses mains ; il les plaça face à ses yeux comme pour mieux se rendre compte de l’embourbement dans lequel il se trouvait pris. Et, entre les écartements de ses grands doigts crottés et dégoulinant, il eut la terrible surprise de découvrir trois belles femmes assises devant lui comme si elles veillaient un malade pour lequel il lui parut évident qu’elles le prenaient. Madjid s’empressa de leur tourner le dos sans leur adresser la parole. Sa chemise était mouillée de sueur et lui collait tellement que sa peau en transparaissait. « Pourquoi nous ignorer, entendit-il derrière lui, de quoi as-tu peur ? Lire la suite