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Livre du samedi : Génocides tropicaux / Mike Davis

11 Août

 

Génocides tropicaux

Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines du sous-développement

Mike DAVIS

À la fin du XIXe siècle, plus de cinquante millions de personnes moururent dans d’épouvantables famines qui survinrent quasi simultanément en Inde, au Brésil, en Chine et en Afrique. Déclenchées par le phénomène climatique aujourd’hui connu sous le nom d’El Niño, la sécheresse et les inondations provoquèrent des épidémies terribles, l’exode des populations rurales et des révoltes brutalement réprimées. C’est cette tragédie humaine absolument méconnue que Mike Davis relate dans cet ouvrage. Il montre en particulier comment la « négligence active » des administrations coloniales et leur foi aveugle dans le libre-échange aggrava de façon meurtrière ces situations catastrophiques. Ce livre offre une description saisissante des méfaits du colonialisme et de son régime politique et économique. Il présente ainsi un autre regard sur la naissance du tiers monde, en construisant une double histoire économique et climatique du développement qui conduit à penser l’interconnexion des deux grandeurs, naturelles et humaines, dans le cadre de ce qui était déjà, au XIXe siècle, un « système-monde ». À bien des égards, Génocides tropicaux ajoute un chapitre important au grand « livre noir du capitalisme libéral ».

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (92) / Farid Taalba

8 Août

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

– Tu comprendras comme tu voudras le sens du conte et il t’appartient de suivre ton destin là où il t’appellera ; mais moi, je sais seulement que je ne t’empêcherai pas de vouloir m’accompagner. Le cheikh n’a-t-il pas dit : « Mon âme est si meurtrie que seul Dieu peut la prendre en miséricorde ! ». Mais moi, pour que Dieu puisse prendre la mienne en miséricorde, il faut que je gratte mon mandole à faire pleurer les pierres, que je chante à faire ployer les arbres, que je fasse surgir la joie avec les atours du chagrin. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (91) / Farid Taalba

1 Août

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Plusieurs jours s’écoulèrent après cette hadra qui en fut suivie d’autres au grand plaisir du maître et de Si Lbachir. De son côté, après la crise d’épilepsie qui l’avait terrassé le samedi de son arrivée, Madjid fut de nouveau touché dimanche puis lundi. Comme à chaque fois que le grand mal s’emparait de lui, il en était arrivé à ne plus pouvoir se lever à cause des douloureuses courbatures qui en avaient résulté et des maux de tête qui lui congestionnaient le haut du crâne et le milieu du front ; à cela s’ajoutait l’état de fatigue général qu’avait aggravé le fait qu’il ne put, après chaque crise, ingérer ni eau ni nourriture qu’on lui avait proposé sans qu’il ne les vomit aussitôt ; et il dut attendre mercredi avant d’avaler ne serait-ce qu’une gorgée d’eau et manger difficilement en fin de journée une purée de pommes de terre qu’on se garda de saler et d’épicer. Madjid avait certes repris connaissance mais il avait perdu la mémoire et était devenu aphasique, ne poussant plus que des cris et des onomatopées incompréhensibles. « Il ne me reconnait toujours pas ! », se désola le maître, le menton posé sur ses deux mains croisées qui tenaient sur le pommeau de sa canne.

Madjid était couché sur sa paillasse, plongé dans un silence qui les désarmait avant de sursauter au moindre de ses cris qui fusaient dans la cellule où on l’avait installé. Les jambes allongées et le dos appuyé contre un gros coussin, il restait immobile et prostré, sa bouche ouverte dégoulinait de salive, ses sombres yeux fixes et crottés se plantaient comme deux cailloux sur son visage blême ; gras et sales, partant en épis de tous côté, ses cheveux finissaient de lui donner un air déconcertant de sorcière pétrifiée et privée des pouvoirs que la parole distincte lui garantit. Juste à côté, venant de la cour, la voix du cheikh modulait encore ses prières dont il n’était toujours pas sorti depuis qu’il avait fait vœux de s’y adonner comme Sidi Djoudi en son temps, ayant considéré Madjid comme un cadavre entre ses mains de laveur.

– « Pourquoi voudriez-vous qu’il vous reconnaisse, rappliqua Si Lbachir qui ne semblait pas impressionné, il ne sait même plus comment il s’appelle, ni d’où il vient ; il en a même oublié son kabyle et son orient ; il traîne comme un fruit gâté qu’un souffle a fait tomber au sol.

– On dirait plutôt qu’Azraël frappe à sa porte. Plus d’une semaine a passé et il n’a toujours pas émergé des brumes de l’oubli, il bredouille maintenant sa vie et on y entrave que pouic ! Je me demande quand il se décidera à éventer sa mèche.

– En tout cas, la nuit, dans son sommeil, il retrouve pourtant la parole. Le mokhaddem m’a dit que le soir, il chantait « Mani, oh Mani ! » d’une façon clairement et outrageusement articulée pour quelqu’un qui a, le jour, la parole troublée et singe les chimpanzés plutôt que les fils d’Adam.

– Que dis-tu ? Il chante « Mani, oh mani » ? C’est qu’il n’a alors pas tout oublié.

– En tout cas, commenta Si Lbachir, le mokhaddem n’a pas oublié tous les préjugés qu’il a apportés avec lui en s’installant ici pour justement s’en détacher! ». Puis, imitant la voix du mokhaddem, et ajoutant le geste à la parole en pointant un index de moralisateur, Si Lbachir continua en débobinant son répertoire : « Il pourrait attendre le jour de son mariage pour lequel il existe un lieu et un moment appropriés pour ce genre de chanson ! » m’a fait remarquer le mokhaddem. Comme il a vu que je ne réagissais pas, il s’est senti obligé d’ajouter aussi sec : « Il n’a pas toute sa raison, je veux bien… mais tout de même, nous sommes dans la zawiya de Sidi Djoudi ! Vous me direz, il vocalise bien, mais cela ne lui donne pas tous les droits, surtout s’il ne ramage pas comme les poètes qui croient. Mais, ne vous inquiétez pas, quand la raison lui reviendra, croyez-moi, je lui ferai chanter toutes ses gammes ! Par Dieu qu’il s’en prendra plein les bronches ! ».

– Si ce mokhaddem a autant de souffle qu’il le prétend, ricana le maître, je veux bien l’embaucher pour jouer de la ghaïta dans ma troupe.

– Attends, attends, l’histoire n’est pas encore tranchée. Après avoir terminé sa leçon de morale, agacé par le fait que je ne réagissais toujours pas à ses propos, il s’est mis à me déclarer : « Vous ne me croyez pas, hein ? Et pourtant, j’ai une preuve irréfutable. Je me souviens exactement de la dernière partie de sa chanson que j’ai eu par malheur le temps d’enregistrer ! ». Il s’est alors approché de mon oreille pour que personne n’entende et m’a chuchoté en sourdine :

Mani, oh mani ! Quels seins as-tu là ?

Frère, oh mon frère Ce sont pommes au bord du ru

Mani, oh mani ! Quel ventre as-tu là ?

Frère, oh mon frère C’est la dalle sur laquelle glissent les anguilles

Mani, oh mani ! Quelles cuisses as-tu là ?

Frère, oh mon frère Ce sont colonnes soutenant les cieux

Mani, oh mani ! Quelle vallée as-tu là ?

Frère, oh mon frère C’est là où se résout le diwan

Et, une fois sa déposition de preuve terminée, il m’a quitté avant de me dire : « Que Dieu lui compose un nouveau chant de vie ! ».

– Ton mokhaddem a effectivement bien retenu les paroles. Cela a dû le toucher un brin derrière son allure de repenti sur jouée. Ou bien il s’est rappelé le temps où il l’a lui-même chantée. Le remord a alors dû lui être sans limite. Mais peu importe, m’est avis qu’on va changer de disque ce soir. Hier, en allant faire paître les troupeaux avec les bergers, ils m’ont invité, un de ces jours, à passer la soirée avec eux dans leur refuge. Il est si éloigné de la zawiya et de la vigilance du mokhaddem qu’on peut y faire tout le tapage qu’on veut. Si Madjid s’est mis à chanter « Mani, oh mani ! », alors pourquoi pas nous ?! Je vais aller les prévenir que je les rejoindrai ce soir avec mon mandole. Tu vois, tout cela m’a mis dans le même état que Chacal… rappelle-toi… Les animaux vivaient en paix : la chèvre paissait avec le chacal, tous étaient heureux car la tranquillité leur garantissait le bien-être. Bref, ils auraient fait croître le monde si d’aventure Chacal ne leur avait pas tout saboté, lui qui avait été choisi comme conseiller par Lion, roi des animaux. Chacal n’était pas satisfait des dispositions de ce monde paisible. Aussi, épousant toutes les traîtrises, il regrettait le temps ancien. Quand il se rappelait la viande crue et le sang chaud désormais proscrits, la folie s’emparait de lui. Que faire ? Désobéir ? Les griffes du lion étaient acérées et sa justice expéditive. Alors Chacal se mit à taper le vice et se résolut à amener, l’un après l’autre et secrètement, les courtisans à désobéir à la politique de Lion. Il était entré dans un véritable travail de démon. – Si j’ai bien compris, tu ne participeras pas à la hadra ce soir et je serai le premier à désobéir.

 

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Il Fascismo Non Passera !

31 Juil

Livre du samedi : Mixtapes / Sylvain Bertot

28 Juil

 

Mixtapes : Un format musical au coeur du rap

Sylvain Bertot

L’auteur retrace l’évolution de ces sélections de morceaux et leur importance grandissante dans l’histoire du rap, des compilations faites maison et vendues hors marché aux mixtapes parfois mieux considérées que les albums eux-mêmes. Il propose ensuite une sélection d’enregistrements réalisés par des artistes célèbres ou des rappeurs moins connus mais prometteurs. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (90) / Farid Taalba

25 Juil

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

– Maître, pourquoi une telle question ? Ne sommes-nous pas assez pris dans la brume pour en plus y chercher les racines du brouillard ? Serait-ce moi qui n’y verrais pas clair ? Ou alors estimez-vous que nous sommes dans un lieu à la solde de… l’administration ?… Car je sais que de nombreux militants de chez nous et des différentes maisons mères du nationalisme, ont pris le pli de broder du sucre sur le dos des zawiyas et des marabouts. Ils oublient d’abord qu’il n’y aurait eu ni d’émir Abdelkader, ni de Bou Baghla ou de Si Moqrani sans eux et, qu’en matière politique, tous nos éminents défenseurs d’autrefois n’auraient jamais rien fait sans eux. Ah, en ce temps, ils étaient la bête noire de l’administration et un éminent juriste colonial de l’époque résumait bien la perception qu’elle s’en faisait en écrivant que « la zawiya n’est pas seulement un monastère où l’on enseigne le Coran, où les malheureux trouvent un abri, mais plutôt et surtout un foyer de révolte où se trament dans l’ombre des plans d’insurrection » ! Ah, c’est sûr qu’aujourd’hui la zawiya et le maraboutisme peuvent paraître dépassés face aux nouvelles organisations que sont les associations, les syndicats et les partis qui ont débarqué avec leurs journaux, leurs livres, leurs lieux d’activités et la couscoussière de la politique internationale. Mais nos militants jettent aussi aux oubliettes la répression dont ils ont été l’objet et comment l’administration s’est acharnée à les Lire la suite

Livre du samedi : La police parisienne et les Algériens (1944-1962) / Emmanuel Blanchard

21 Juil

 

Le «problème nord-africain» : c’est ainsi que la police a pris pour habitude de qualifier après-guerre la question des Algériens installés en région parisienne. Théoriquement égaux en droit avec les autres citoyens français, ils étaient cantonnés à certains emplois et quartiers, en butte à une forte emprise policière et objets de nombreux fantasmes touchant à leurs pratiques sexuelles ou délinquantes.
De 1925 à 1945, les Algériens ont été «suivis» par une équipe spécialisée, la Brigade nord-africaine de la préfecture de police. Celle-ci dissoute, les «indigènes» devenus «Français musulmans d’Algérie» sont désormais l’affaire de tous les personnels de police. Au début des années 1950, l’émeute algérienne devient un sujet de préoccupation majeur, exacerbé par la répression féroce de la manifestation du 14 juillet 1953, place de la Nation. Une nouvelle police spécialisée est alors reconstituée avec la Brigade des agressions et violences. Ses objectifs : pénétrer les «milieux nord-africains» et ficher les Algériens. Lire la suite