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Barbès Blues au temps du couvre-feu (121) / Farid Taalba

6 Nov

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

– Si après dieu, on s’aura ce qui est arrivé à nos quatre amis, gouailla Francis avant d’ajouter pince-sans-rire, dis-moi plutôt ce qui est arrivé à ceux-là ?!

Des GMC étaient en train de les doubler dans un halo de lumière jaune. La vitrine aussi blême qu’un marbre de cimetière, la main sur le goinfre et les ardents grands ouverts, Bou Taxi n’osa y croire. Dénouant sa cravate, il reprit son souffle et finit par admettre la réalité de ce qu’il voyait dans un murmure qui tremblota : « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux… ». Des cadavres jonchaient les bennes des véhicules en formant des petits tas qu’on n’avait pas pris la peine de recouvrir d’une couverture ou d’un drap. « Tu sens l’odeur ? » demanda Francis. « Oui, allongea Bou Taxi, m’est avis que chaque cadavre a un pot de chambre dans l’estomac. Vu comment ça fouette déjà, il faut bien qu’ils s’en débarrassent. Mais je me demande bien où est-ce qu’ils vont aller tirer la chasse d’eau ? ».

Et, une fois tous les GMC passés, les deux amis purent alors constater qu’ils filaient droit sur le stade, ils roulaient sur une partie de la route qui ne pouvait qu’y mener. Dans leur sillage, ils soulevaient des nuages où se confondaient la lumière et la poussière dans de phosphorescents halos cahotant au rythme des caprices de la piste. Au loin, dans la nuit étoilée, au-dessus du convoi funèbre, ils pouvaient écarquiller leurs carreaux sur la silhouette de la tribune du stade ; elle était passée intermittemment en revue par les spots des projecteurs qui poursuivaient en rythme régulier leur chemin de ronde circulaire.

« Tu crois que nos quatre amis se trouvent dans le lot du convoi ? » osa Francis. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (120) / Farid Taalba

24 Oct

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Ah… bon… bah ça ne te dérange pas plus que ça ?! Tu trouves ça michto… un gars qui se met à table pour te servir la première fois où il t’a dépecé le portrait en jetant ses mirettes sur ton derrière… heu… pardon… derrière ton dos ?… J’avais rien commandé, je suis allé à la fenêtre, c’est tombé comme un cheveu sur la soupe. Pendant quelques secondes, je n’ai pas pu couper au menu qui s’est présenté à moi, ce laps de temps aura suffi avant que je referme les volets sur la cuisine que je voyais se préparer dans la chambre de l’hôtel d’en face. – Si ton charabia m’est destiné, sache que tu perds ton temps puisque nous voilà réunis. Maintenant que tu m’as débité la première fois où tu m’as flashée, je te repose la question : ne trouves-tu pas que c’est une belle coïncidence si tu es de nouveau coincé avec moi dans cette nouvelle souricière ? – Ah, peut-être, mais cette fois on n’est pas chez mézig… et pourquoi me regardes-tu comme ça ? Je sais bien que tu as de beaux yeux. Mais là, ils sont bien brillants. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (119) / Farid Taalba

9 Oct

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Depuis le début, dans la semi-obscurité enveloppant le stade, Hassan avait suivi avec attention le déroulement de la comédie musicale. Malgré les bruyantes allées et venues des véhicules, des mouvements de troupe et des vifs échanges de paroles entre militaires, l’écho renvoyé de la tribune lui parvenait nettement. Il percevait aussi du coin de l’œil les éclats de lumière du poste de télévision dont les mouvements oscillaient au rythme de l’action du film. Il s’esbignait ainsi de la prise de tête qui devait assiéger chacun des prisonniers quant au sort qui allait leur être réservé. « Tu reconnais cet air-là ? » lui demanda subitement Wardiya. « Oui… oui… « Marvellous », murmura-t-il-il d’un air détaché, c’est loin tout ça… c’était au concert du Nat King Cole trio… au Petit Journal Montparnasse… on n’était pas hors-jeu comme on l’est maintenant… et tout ça à cause d’un simple insigne de la JSMB…

– Oh, j’aurais mieux fait de le perdre, lâcha Wardiya des sanglots dans la gorge.

– Ce n’est pas le moment de culpabiliser, enchaîna Hassan en haussant le ton, au contraire, merci de me l’avoir apporté… tu n’as cherché qu’à me faire plaisir… tu ne pouvais pas prévoir le reste… et puis… et puis le match n’est pas terminé… moi, contrairement à la chanson, les mots ne me manquent pas pour dire combien j’ai encore envie de vivre…

Puis, dans son élan, il se mit à démêler du Si Mohand ou Mhend : Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (118) / Farid Taalba

25 Sep

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Francis s’apprêta ainsi à prendre congé de ses amis quand Bou Taxi se leva séance tenante : « Monsieur Francis, je viens avec vous… ne faites pas cette tête-là, n’allez pas me faire la morale, ni vous autres… je ne suis pas fou… il y va de l’honneur de mon taxi… s’il y a un barrage, monsieur Francis, vous pourrez toujours dire que je suis votre manœuvre à tout faire, votre « bon’z’ami »… du grenier au garage… du garage à la voiture ! Vous direz que je suis votre chauffeur. Les militaires et monsieur le maire n’y verront que du feu, vous pourrez même me maltraiter devant eux pour que cela fasse plus vrai que nature ! Une chose est sûre, si vous ne voulez pas, j’irai alors de mon côté ! Mais il ne sera pas dit que Bou Taxi aura abandonné ses passagers en plein danger. ».

Les uns et les autres étaient restés estomaqués avec un bœuf sur la langue et personne n’osa la démuseler devant tout le zèle dont venait de faire preuve Bou Taxi qu’ils connaissaient d’ordinaire plus froussard ; seul le maître, à qui tous ses interlocuteurs s’en étaient remis par leur silence, récita d’une voix aussi claire que calme une formule lapidaire : « Oh croyants, remplissez fidèlement vos engagements ! ». Francis se renfrogna, hésitant : « Remplissez, remplissez, il ne suffit pas de le dire ! ». Puis il cueillit tous les regards qui avaient lancé sur lui tous leurs bouquets pour qu’il se mette au parfum de Bou Taxi. Devant toute leur insistance, il finit par mettre ses réticences en terre : « Bon, ok, tu viens ! Mais tu ne pourras pas dire que je ne t’avais par prévenu. – Pas de problème, mon z’ami ! Il n’y a pas de mots pour dire combien vous êtes… je ne sais comment dire ! – Te moque pas de moi… moi, tout ce que je sais, c’est qu’on prend une route que tous les mots du monde ne peuvent pas décrire à l’avance… Bon, c’est bien joli toute cette philosophie mais, yallah, vaut mieux pas stationner plus longtemps dans l’introduction ! – Vous pouvez le dire, monsieur Francis, rajouta respectueusement Bou Taxi, il n’y a pas de mot pour ça. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (117) / Farid Taalba

11 Sep

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

En débâclant la banne dont il croqua la poignée de sa tremblante main crochue, Si Omar encadra direct les couleurs délavées du portrait décomposé de Bou Taxi. Ses yeux placardaient le flou impressionniste le plus artistique ; mouillés et vitreux, ils faisaient leur nuit étoilée sur Rhône sous la lueur agitée de la bougie que Si Omar tenait d’une autre main tout aussi trémulante. Il se noya presque un instant dans le tableau qui se déversait à lui avant de rester suspendu à la bouche de Bou Taxi, une bouche ouverte, immobile et silencieuse que les mouches accourues à sa suite eurent pu y prendre palais à demeure pour une partie de campagne en pleine flore buccale.

Mais, vu que Bou Taxi n’en sortait pas une, le vieil homme finit par mesurer le modèle des pieds à la tête et lui croquer le morceau comme celui qui craignait l’orage qu’il croyait voir s’annoncer : « Oh, que t’arrive-t-il ? Pourquoi tu ne dis rien ? Et les autres, ils ne sont pas avec toi ?!… ».

A cette dernière question, Bou Taxi blêmit comme un bleu de Chine passé à l’eau de Javel et Si Omar se rendit compte qu’il avait dangereusement haussé le ton ; puis, baissant trompette, avec quand même un peu d’exaspération dans la voix devant son interlocuteur sans réaction, Si Omar se mit au diapason de messe basse : « Mais rentre d’abord, ne reste pas sur le palier ! Aller, bouge-toi la carrosserie, ce n’est pas le moment de stationner ou de tomber en panne ! Tu veux qu’on se fasse entoiler ou quoi ?! ». Lire la suite

Livre du samedi : Sunnites et Chiites – Histoire politique d’une discorde / Laurence Louër

3 Août

Sunnites et Chiites

Histoire politique d’une discorde

 

Laurence Louër

 

Lorsque l’on évoque les relations entre les sunnites et les chiites, on les caractérise volontiers comme une guerre sans fin qui durerait depuis plus d’un millénaire. Elle aurait pour fondement des haines ancestrales liées à des divergences à propos de la succession du prophète Mahomet. Or, au cours de l’histoire, ces controverses ont été activées ou désactivées en fonction du contexte politique, notamment quand le sunnisme et le chiisme ont servi d’idéologies de légitimation à des États rivaux. Aujourd’hui, la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran s’est substituée au conflit entre les Ottomans et les Safavides au xvie siècle. Elle Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (116) / Farid Taalba

6 Juin

Barbès Blues au temps du couvre-feu /épisode précédent

 

Après le sursaut qui avait fait flageoler leurs bâtons de chaise, Madjid, Hassan et Wardiya s’immobilisèrent sur le côté du taxi qui donnait sur la chaussée. Une valse de commentaires leva le pied, lança la cadence et leurs esgourdes en saisirent vite le tempo ; ils se mirent à ribouler leurs calots sur l’obscurité comme pour se garder de la surprise d’une de ces éclaircies accompagnant ces explosions qui survenaient encore par intermittence malgré le retour au calme apparent. Côté trottoir, pas désorientée pour autant, appuyée sur le capot de la voiture, Zahiya se gargarisa plutôt la rétine sur Madjid. Elle allumait le miston d’un ardent pressant quand Bou Taxi, qui venait de boucler le coffre, stoppa la projection : « Allons mes amis, ce n’est pas le moment de bayer aux vitrines… si vous voulez prendre place… je vous ouvre même la porte ! ». Zahiya allais s’engager dans le véhicule. « Si Madame la marquise veut bien en prendre la peine, la titilla Hassan. « Si monsieur veut bien refermer la porte », lui renvoya Zahiya avant de prendre place devant, aux côtés de Bou Taxi.

Laissant derrière eux les lumières du port, Bou Taxi et son équipage entrèrent dans la ville comme on quitte le jour pour la nuit. Les rues étaient désertes, à peine éclairées, les volets clos, les rideaux des vitrines baissés ; les lieux les plus courus de la ville se trouvaient fermés : ni cafés, ni restaurants, ni dancings, ni clubs, ni cinémas ! Détritus et débris de toutes sortes jonchant les rues, épaves de voitures brulées, rez-de-chaussée d’immeubles incendiés, mobilier urbain et commerces saccagés, partout des traces d’une lutte qui avait dû être terrible, ici des éclats de grenades, là le souffle d’un coup de mortier, là-bas le criblage d’un mitraillage. Et, au milieu de ce champ de fin de bataille, seuls des militaires patrouillaient encore dans ses tranchées, parfois aidés par des groupes de civils armés. Enfin, l’équipage fut aussi littéralement saisi par l’atmosphère viciée d’odeurs de gaz lacrymogène, de poudre, de cendre et de sang en train de sécher. « M’est avis qu’on n’aura pas de mariage à animer ce soir ! », regretta Hassan. Soudain, Bou Taxi leva le pied pour éviter une poubelle carbonisée et jetée en travers de la chaussée. Lui et Zahiya se mirent à scruter partout où les phares du véhicule dénudaient le trottoir de ses halos jaunes. «Oh, par tous les saints réunis ! », s’étouffa Zahiya. « Qui y-a-t-il ? », s’inquiéta Bou Taxi qui pila, suivi des trois autres passagers qui montèrent à son chevet. « Là, sous la porte cochère, il y a un cadavre, on a dû l’oublier, il est plein de sang coagulé… Lire la suite