Archive | Histoire RSS feed for this section

Barbès Blues au temps du couvre-feu (109) / Farid Taalba

14 Fév

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Au bout de l’avenue de la Gare, à la gauche de Bou Taxi qui en frémissait des baccantes, une rangée de blindés interdisait l’accès côté mer de la Mairie. Mais, devant cette ligne qu’on avait chargée de cafarder le lieu de pouvoir le plus important, et comme sur la droite se trouvait aussi l’entrée du port par l’avenue Spinetti dans laquelle il devait s’engager, d’autres blindés faisaient face à cette première ligne pour, quant à eux, chaperonner le lieu d’affaire le plus couru de la ville. Ainsi ordonné, le dispositif de sécurité était encore plus impressionnant ; toujours persistante, la lumière accentuait l’effet de présence massive par ses réverbérations multiples qui s’affichaient comme autant de mises en garde sur les carapaces d’acier des engins prêts à réagir au moindre mouvement suspect derrière leur calme apparent. Ajouté à ce clinquant orchestre qui savait mettre les danses les plus chaudes, le charivari des affrontements n’en finissait pas d’alimenter la valse de toutes les craintes de faux pas qui pouvaient être fatals ! Malgré tout, piano-piano, Hassan attaqua le refrain de la chanson qui lui tournait dans le disque depuis qu’elle avait surgi d’une chambre du dernier étage d’un immeuble, ilot d’insouciance au milieu de la tourmente, oasis perdue au cœur des braises :

Maybellene, why can’t you be true… Lire la suite

Publicités

Barbès Blues au temps du couvre-feu (108) / Farid Taalba

30 Jan

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

« Maintenant, interféra Bou Taxi en essuyant d’un coup de revers de manche la sueur qui coulait sur ses yeux, c’est fini la chambrette, remballez vos balançoires à deux balles si vous ne voulez pas monter dans la cage à poules ! Voilà le coq qui me demande de serrer à droite. ». Par-delà le barrage, tous les cafés longeant la rue Clémenceau avaient été claquemurés, les auvents de toile rouge, bleu, jaune vifs enroulés et les terrasses débarrassées de leurs tables, de leurs chaises et des estivants qui en comblaient d’habitude l’espace dans un hourvari de discussions interminable, de rires, d’exclamations et d’interpellations verbales fusant de toutes parts. De petites fortifications de campagne avaient été élevées un peu partout autour du rond-point de la mairie frappée de plein fouet par le soleil de midi qui avait tout immobilisé sur un fond de mer bleu balayée par des rouleaux d’écume qui venaient se fracasser contre la grande jetée du port ; des soldats accablés par la chaleur se tenaient aux aguets derrière des murets de sacs de sable surmontés de fusils mitrailleurs posés sur des bipieds. Et, si toute cette ferraille ne renvoyait pour l’instant que des miroitements de lumière, les échos des combats de rue qui se jouaient dans le reste de la ville trahissaient le calme apparent qui régnait devant la mairie mise ainsi en état de siège. Bou Taxi rangea son véhicule et présenta dans l’huisserie de la vitre son visage le plus avenant à l’officier qui s’était penché vers lui en plongeant ses yeux fixes dans les siens : « Qu’est-ce vous foutez à cette heure dans un bordel pareil ? Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (107) / Farid Taalba

16 Jan

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Au passage du premier véhicule militaire, Hassan et Madjid se changèrent en statue. Ils avaient les yeux grands ouverts dans lesquels planait une lueur de terreur comme dans ceux de la bête qui, traversant une route, se retrouve immobilisée par les phares aveuglants d’un automobiliste surgissant de l’obscurité avant qu’il ne la percute dans un bruit sec et rapide. La camisole de force sur la bouche, ils regardèrent défiler en silence le reste du convoi tout en écoutant s’éloigner les paroles de Maybellene toujours hurlées de cette chambre du haut de l’immeuble dont les volets restaient impassiblement clos aux soubresauts carabinés de la ville en flamme : Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (106) / Farid Taalba

2 Jan

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Si Bou Taxi partit sur les chapeaux de roues comme il pouvait lui arriver de les porter haut quand il mouillait vraiment dans son froc, Madjid se redressa sur ses mains ; à l’écoute des coups et des explosions qui s’étaient démultipliés avec insistance, il ne résista pas à l’envie de se retourner pour ne pas manquer une miette de l’orage qui s’abattait. Les mains maintenant crispées sur le montant du siège, les yeux écarquillés, il afficha sa vitrine défigurée par la peur face au pare-brise arrière. Hassan, qui se trouvait devant au côté du chauffeur se retourna aussi tandis que Bou Taxi garda un œil sur le rétroviseur. Sur les trottoirs, ahuris et désarçonnés, les passants qu’ils croisaient s’étaient arrêtés. Puis, le temps de se remettre du coup de massue qu’ils venaient de prendre sur le crâne, certains s’attroupèrent en petits groupes pour suivre les événements, pendant que d’autres, cédant à la panique, s’affolèrent en tous sens ou commencèrent à se barricader. Lire la suite

Barbès Blues au temps du couvre-feu (105) / Farid Taalba

19 Déc

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Le maître déboucla la banne et lourda les trois compères sur le trottoir : « Allez, magnez-vous le train, mes musiciens et mes danseuses doivent déjà poireauter sur le quai du port. Comment voulez-vous que je leur demande d’être à l’heure, si moi-même je suis en retard ?! ». Aussitôt ballotés par une foule encore plus nombreuse, ils durent sinuer entre les corps emportés dans un courant irrésistible mais qui n’avait pas encore l’impétuosité de l’oued endormi par la sècheresse et que la soudaineté de l’orage tire violemment du sommeil en faisant rouler et s’entrechoquer les cailloux au fond de son lit transformé en cauchemar éveillé. Sous la chape de plomb du soleil qui faisait déjà gondoler les façades des immeubles, les gens ramaient toujours en direction de la porte de Constantine, le regard indifférent et à une vitesse de croisière tranquille mais résolue. Une fois les trois compères embarqués à bord de la voiture, Bou Taxi démarra en trombe sous le regard du maître qui avait maintenu sa pression en moulinant du bras pour que le chauffeur s’active. Saisi par il ne savait quel pressentiment, le maître se mit à galouser intérieurement une goualante jusqu’à ce que la voiture disparaisse de son champ de vision, et avant qu’il ne rebride la lourde sur le présent qui balançait son ombre à la face de l’avenir : Lire la suite

Livre du samedi : Le Déchaînement du monde / François Cusset

15 Déc

Le déchaînement du monde

Logique nouvelle de la violence

François CUSSET

Le monde est déchaîné. La violence n’y a pas reculé, comme le pensent certains. Elle a changé de formes, et de logique, moins visible, plus constante : on est passé de l’esclavage au burn-out, des déportations à l’errance chronique, du tabassage entre collégiens à leur humiliation sur les réseaux sociaux, du pillage des colonies aux lois expropriant les plus pauvres… L’oppression sexuelle et la destruction écologique, elles, se sont aggravées.
Plutôt qu’enrayée, la violence a été prohibée, d’un côté, pour « pacifier » policièrement les sociétés, et systématisée de l’autre, à même nos subjectivités et nos institutions : par la logique comptable, sa dynamique sacrificielle, par la guerre normalisée, la rivalité générale et, de plus en plus, les nouvelles images. Si bien qu’on est à la fois hypersensibles à la violence interpersonnelle et indifférents à la violence de masse. Dans le désastre néolibéral, le mensonge de l’abondance et la stimulation de nos forces de vie ont fait de nous des sauvages d’un genre neuf, frustrés et à cran, et non les citoyens affables que la « civilisation » voulait former. Pour sortir de ce circuit infernal, et de l’impuissance collective, de nouvelles luttes d’émancipation, encore minoritaires, détournent ces flux mortifères d’énergie sociale. Mais d’autres les convertissent en haines identitaires et en replis patriotes. Qui l’emportera ? De quel côté échappera toute la violence rentrée du monde ?

Lire la suite

la séance du dimanche : Quand les femmes s’émancipent

9 Déc

À travers le combat de quatre militantes oubliées, la difficile conquête du droit de vote pour les femmes en France, en Allemagne et en Angleterre, de la fin du XIXe siècle à la fin de la Première Guerre mondiale. Bavière, 1919. Militante féministe, l’avocate Anita Augspurg reçoit un journaliste du Münchner Zeitung. Elle lui fait le récit des combats entamés à la fin du XIXe siècle par une poignée de femmes (dont elle-même), déterminées à défendre leurs droits et à conquérir leur pleine et entière citoyenneté. En France, après avoir délaissé sa carrière d’actrice à la Comédie-Française, Marguerite Durand (1864-1936) fréquente les salons de la bourgeoisie. Maîtresse d’Antonin Périvier, rédacteur en chef au Figaro, la jeune femme assiste pour son journal au Congrès féministe international qui se tient à Paris en 1896. Touchée par les revendications des intervenantes, elle décide de les porter en créant La fronde, un titre réalisé exclusivement par des femmes. En Allemagne, lasse de subir la violence de son mari, Marie Juchacz (1879-1956) quitte Landsberg pour Lire la suite