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Livre du samedi : Les enfants de la colonie / Emmanuelle SAADA

14 Juil

Les enfants de la colonie

Les métis de l’Empire français entre sujétion et citoyenneté

Emmanuelle SAADA

Pendant la colonisation française, des dizaines de milliers d’enfants sont nés d’« Européens » et d’« indigènes ». Souvent illégitimes, non reconnus puis abandonnés par leur père, ces métis furent perçus comme un danger parce que leur existence brouillait la frontière entre « citoyens » et « sujets » au fondement de l’ordre colonial. Leur situation a pourtant varié : invisibles en Algérie, ils ont été au centre des préoccupations en Indochine. La « question métisse » a également été posée à Madagascar, en Afrique et en Nouvelle-Calédonie.
Retraçant l’histoire oubliée de ces enfants de la colonie, cet ouvrage révèle une face cachée, mais fondamentale, de l’histoire de l’appartenance nationale en France : il montre comment les tentatives d’assimilation des métis ont culminé, à la fin des années 1920, avec des décrets reconnaissant la citoyenneté à ceux qui pouvaient prouver leur « race française ». Aux colonies, la nation se découvrait sous les traits d’une race. Lire la suite

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Livre du samedi : L’autre citoyen / Silyane Larcher

7 Juil

L’autre citoyen

L’idéal républicain et les Antilles après l’esclavage

Silyane Larcher

En 1848, l’abolition de l’esclavage, par la Seconde République, a libéré des chaînes plus de 250 000 esclaves. Par l’application du suffrage universel, ceux des Antilles, de la Guyane et de la Réunion ont, en théorie, été dotés des mêmes droits civils et électoraux que tous les citoyens (masculins) de la métropole. La réalité a été fort différente. Ces citoyens colonisés sont longtemps restés soumis à un régime d’exception. Au Parlement, à Paris, leurs députés votaient des lois qui ne leur étaient pas applicables ! Le pouvoir exécutif et les gouverneurs locaux s’occupaient de leur sort.
Comment, dans un pays construit sur une citoyenneté que l’on prétend universaliste et abstraite – et qui ne cesse de le répéter – a-t-on pu s’accommoder d’une telle contradiction ?
L’histoire que nous raconte ce livre est celle de luttes et de rapports de forces. Une histoire de violences dont les anciens esclaves sont les protagonistes anonymes. Dans une société française dite « postcoloniale », l’auteur invite à méditer les fondements complexes de l’articulation entre citoyenneté, question sociale, histoire et « race ».

 

Introduction : l’impossible abstraction ?

À croire une certaine vulgate sociale et politique, mais parfois aussi universitaire, la démocratie française, héritière de la révolution de 1789 symbolisée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen se confondrait avec un « modèle républicain » réputé « universaliste et abstrait », au fondement d’une citoyenneté se voulant elle-même « unitaire et abstraite ». Le principe d’égalité politique et juridique des citoyens ne reconnaîtrait pas de différences a priori entre eux et impliquerait un même traitement devant la loi, laquelle est la même pour tous. Pourtant, dès la période révolutionnaire cette pétition d’universel, consubstantielle au principe d’égalité, s’est accompagnée d’une tension entre l’égalité civile de tous les citoyens et la liberté politique de quelques-uns. L’exemple bien connu des femmes, privées du droit de vote jusqu’en 1944, le rappelle cruellement[1]. De même, si tous les citoyens sont également protégés par la loi, parmi la population adulte, les étrangers non naturalisés, les mendiants, les vagabonds, les domestiques et les travailleurs pauvres ne jouissent pas non plus du droit de suffrage à cette époque[2]. Les Constituants distingueront même entre des citoyens passifs, dotés de droits civils égaux, et des citoyens actifs, seuls détenteurs des droits politiques qui permettent d’élire des représentants et de participer à la confection des lois, donc d’exercer la souveraineté. Cette distinction n’a rien de juridique. Elle engage parmi les groupes concernés l’identification d’un ensemble d’incapacités ou de handicaps sociaux que bien des révolutionnaires perçoivent alors comme naturels. Dans cet esprit, Sieyès pouvait-il écrire que « dans tous les pays, la loi a fixé des caractères certains, sans lesquels on ne peut être ni électeur ni éligible.[3] » Puis d’arguer, telle une évidence : « Ainsi, par exemple, la loi doit déterminer un âge au-dessous duquel on sera inhabile à représenter ses concitoyens. Ainsi les femmes sont partout, bien ou mal, éloignées de ces sortes de procurations. Il est constant qu’un vagabond, un mendiant, ne peuvent être chargés de la confiance politique des peuples. Un domestique et tout ce qui est dans la dépendance d’un maître, un étranger non naturalisé seraient-ils admis à figurer parmi les représentants de la nation ? » L’histoire de la citoyenneté en France est donc autant celle de l’affirmation d’un dogme politique, celui de l’égalité civile entre tous, que celle de l’ouverture lente, laborieuse et ambiguë de la sphère politique aux citoyens eux-mêmes. Elle dévoile dans le fond une histoire des incertitudes, des heurs, mais surtout des réquisits implicites de l’institution de la cité. Comme on s’en rendra compte à la lecture de ce livre, cette histoire n’est pas seulement hexagonale ou européenne. Elle englobe aussi, on l’oublie trop souvent, l’espace des colonies où elle se complexifie considérablement. Lire la suite

le livre du samedi : Dans la toile du temps / Adrian Tchaikovsky

23 Juin

La Terre est au plus mal… Ses derniers habitants n’ont plus qu’un seul espoir : coloniser le «Monde de Kern», une planète lointaine, spécialement terraformée pour l’espèce humaine. Mais sur ce «monde vert» paradisiaque, tout ne s’est pas déroulé comme les scientifiques s’y attendaient. Une autre espèce que celle qui était prévue, aidée par un nanovirus, s’est parfaitement adaptée à ce nouvel environnement et elle n’a pas du tout l’intention de laisser sa place. Le choc de deux civilisations aussi différentes que possible semble inévitable. Qui seront donc les héritiers de l’ancienne Terre? Qui sortira vainqueur du piège tendu par la toile du temps?

« Elle se nomme Portia et elle chasse.

Elle mesure huit millimètres de long mais, dans son univers minuscule, elle est comparable à un tigre féroce et rusé. Comme pour toutes les vraies araignées — les aranéides —, son corps se compose de deux parties. Son abdomen renferme ses feuillets pulmonaires et ses intestins. Son céphalothorax est dominé par deux gros yeux dirigés vers l’avant, pour une meilleure vision binoculaire, et surmonté d’une paire de petites touffes comparables à des cornes. Des plaques de poils bruns et noirs sont disséminées sur son corps duveteux. Pour les prédateurs, elle ressemble davantage à une feuille morte qu’à une éventuelle victime.

Elle attend. Sous ses yeux extraordinaires, ses chélicères venimeuses sont flanquées de pattes-mâchoires : les pédipalpes tout blancs, qui évoquent une moustache frétillante. La science l’a baptisée Portia labiata, une modeste espèce d’araignées sauteuses comme il en existe beaucoup. Lire la suite

Livre du samedi : La guerre des métaux rares / Guillaume Pitron

16 Juin

 

La guerre des métaux rares

La face cachée de la transition énergétique et numérique

Guillaume Pitron

En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets connectés de notre quotidien). Or les coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole.

Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergétique que ce livre raconte – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour mission de résoudre.

 

Extrait

« Longtemps, les hommes ont exploité les principaux métaux connus de tous : le fer, l’or, l’argent, le cuivre, le plomb, l’aluminium… Mais, dès les années 1970, ils ont commencé à tirer parti des fabuleuses propriétés magnétiques et chimiques d’une multitude de petits métaux rares contenus dans les roches terrestres dans des proportions bien moindres. Cette grande fratrie unit des cousins affublés de noms aux consonances énigmatiques : terres rares, graphite, vanadium, germanium, platinoïdes, tungstène, antimoine, béryllium, fluorine, rhénium, prométhium… Ces métaux rares forment un sous-ensemble cohérent d’une trentaine de matières premières dont le point commun est d’être souvent associées dans la nature aux métaux les plus abondants.

Comme tout ce qui s’extrait de la nature à doses infimes, les métaux rares sont des concentrés parés de fantastiques propriétés. Distiller une huile essentielle de fleur d’oranger est un processus long et fastidieux 5, mais le parfum et les pouvoirs thérapeutiques d’une seule goutte de cet élixir étonnent encore les chercheurs. Produire de la cocaïne au fin fond de la jungle colombienne n’est pas tâche plus aisée 6, mais les effets psychotropes d’un gramme de cette poudre vous dérèglent totalement un système nerveux central.

Or c’est pareil avec les métaux rares, très rares… Il faut purifier huit tonnes et demie de roche pour produire un kilo de vanadium, seize tonnes pour un kilo de cérium, cinquante tonnes pour l’équivalent en gallium, et le chiffre ahurissant de mille deux cents tonnes pour un malheureux kilo d’un métal encore plus rare, le lutécium 7 (consulter le tableau périodique des éléments, annexe 1). Le résultat, c’est en quelque sorte le « principe actif » de l’écorce terrestre : un agglomérat d’atomes surpuissants, ce que des milliards d’années d’évolution peuvent nous offrir de mieux. Une infime dose de ces métaux, une fois industrialisée, émet un champ magnétique capable de générer davantage d’énergie que la même quantité de charbon ou de pétrole. C’est là la clé du « capitalisme vert » : nous remplaçons des ressources qui rejettent des millions de milliards de tonnes de gaz carbonique par d’autres qui ne brûlent pas – et ne génèrent donc pas le moindre gramme de CO2.

Moins de pollution, mais beaucoup plus d’énergie dans le même temps. Ce n’est dès lors pas un hasard si l’un de ces éléments fut baptisé prométhium à sa découverte par le chimiste Charles Coryell dans les années 1940 8 : c’est Grace Marie, son épouse, qui en souffla l’appellation à son mari, après s’être inspirée du mythe grec de Prométhée. Avec l’aide de la déesse Athéna, le Titan s’était en effet introduit secrètement dans le domaine des dieux, l’Olympe, pour en dérober le feu sacré… et l’offrir aux hommes.

Et ce nom en dit long sur le pouvoir prométhéen que l’homme a acquis en maîtrisant les métaux rares. Tels des démiurges, nous en avons multiplié les usages dans deux domaines qui sont des piliers essentiels de la transition énergétique : les technologies que nous avons baptisées « vertes » et le numérique. Car, nous explique-t-on aujourd’hui, c’est de la convergence des green tech et de l’informatique que va naître un monde meilleur. Les premières (éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques), grâce aux métaux rares dont elles sont truffées, produisent une énergie décarbonée qui va transiter par des réseaux d’électricité dits « ultra-performants » qui permettent des économies d’énergie. Or ceux-ci sont pilotés par des technologies numériques, elles aussi farcies de tels métaux (consulter l’annexe 11 sur les principales utilisations industrielles des métaux rares). Lire la suite

Livre du samedi : Negro Anthology / Nancy Cunard

9 Juin

Tirée à 1000 exemplaires en 1934 et très peu distribuée jamais rééditée dans son intégralité et dans son intégrité, la Negro Anthology, véritable collage-documentaire mêle culture populaire, sociologie, politique, histoire, histoire de l’art. La Negro Anthology rassemble archives, rapports, extraits de presse et d’ouvrages, photographies, statistiques, discours politiques, proverbes, tracts, statistiques, poèmes…qui expriment la réalité des conditions noires dans les Amériques, en Afrique et en Europe dans les années trente. Lire la suite

Livre du samedi : Les Routes de l’esclavage / Catherine Coquery-Vidrovitch

2 Juin

 

Arrachés violemment à leur terre et à leurs proches, ils furent des millions à se retrouver enchaînés, entassés comme des bêtes dans des bateaux, contraints à traverser à pied forêts ou déserts dans des conditions tellement inhumaines que presque la moitié d’entre eux en mouraient. Ce crime effroyable, qui a dévasté l’Afrique subsaharienne, a pris de nombreux visages au cours des siècles. Car ses exécuteurs et ses commanditaires sont issus de tous les horizons : de l’Afrique elle-même avec la traite interne, des différentes terres musulmanes avec les traites orientales, de l’Europe avec la traite atlantique. Lire la suite

Livre du samedi : Pourquoi les pauvres votent à droite / Thomas Frank

26 Mai

Pourquoi les pauvres votent à droite

Thomas Frank

Depuis des décennies, les Américains assistent à une révolte qui ne profite qu’à ceux qu’elle est censée renverser.Les travailleurs en furie, forts de leur nombre, se soulèvent irrésistiblement contre l’arrogance des puissants. Ils brandissent leur poing au nez des fils du privilège. Ils se gaussent des affectations délicates des dandys démocrates. Ils se massent aux portes des beaux quartiers et, tandis que les millionnaires tremblent dans leurs demeures, ils crient leur terrible revendication :  » Laissez-nous réduire vos impôts !  » L’État le plus pauvre des États-Unis a réélu George W.Bush avec plus de 56 % des suffrages aux dernières élections. Pourtant, le New Deal avait sauvé la Virginie-Occidentale de la famine pendant les années 1930. Et ce bastion démocrate fut ensuite un des très rares États à voter contre Reagan en 1980. Alors, républicaine, la Virginie-Occidentale ? L’idée semblait aussi biscornue que d’imaginer des villes  » rouges  » comme Le Havre ou Sète  » tombant  » à droite. Justement, cette chute est déjà intervenue… Car cette histoire américaine n’est pas sans résonance en France. Lire la suite