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Massacres à Alep : lettre à un « camarade » qui s’obstine à justifier l’injustifiable

19 Déc

Publié sur le blog de Julien Salingue « Résister à l’air du temps« , le 15 décembre 2016.

« Camarade »,

Cela fait plusieurs semaines que je me dis que je vais t’écrire, et ce sont les événements tragiques d’Alep et ta réaction à ces événements, ou parfois ta non-réaction, qui ont fini par me persuader que l’heure était venue de m’adresser à toi. Pas nécessairement dans le but de te convaincre, car je crois que malheureusement il est déjà trop tard. Mais au moins, comme ça, les choses seront dites et tu ne pourras pas dire que tu ne savais pas.

Au nom de l’anti-impérialisme ?

La ville d’Alep est victime d’un massacre, d’une véritable boucherie qui fait immanquablement penser à d’autres villes martyrs comme Srebrenica, Grozny, Fallouja, mais aussi Varsovie et Guernica, ou encore aux camps palestiniens de Sabra et Chatila. Les témoignages directs qui affluent de la ville, venus de Syriens « ordinaires », et non des seuls membres d’un quelconque groupe armé, sont éloquents, a fortiori lorsqu’ils sont accompagnés de photos ou de vidéos. Des mots et des images qui disent la détresse, qui disent l’impuissance, qui disent l’horreur.

Mais toi, « camarade », tu t’es évertué ces derniers jours – si l’on peut considérer que cet exercice peut avoir de près ou de loin un quelconque rapport avec une vertu – à expliquer qu’il ne fallait pas s’engager aux côtés des habitants d’Alep et qu’il ne fallait pas dénoncer les bombardements dont ils étaient victimes, pas plus qu’il ne fallait dénoncer les exactions commises par les troupes au sol lors de la « libération » de la ville. En d’autres termes, tu es venu nous expliquer qu’il ne fallait pas prendre de position claire et déterminée contre un massacre planifié et perpétré par le régime dictatorial de Bachar al-Assad et par ses alliés, au premier rang desquels la Russie et l’Iran.

Si je m’adresse à toi, « camarade », c’est parce que nous avons par le passé partagé nombre de combats, notamment – mais pas seulement – le combat pour les droits du peuple palestinien. Parce que je pensais que, malgré nos divergences, nous avions des principes communs. Je n’ai en effet rien à dire à la droite et à l’extrême-droite pro-Poutine et/ou pro-Assad, qui assument clairement leur soutien à des régimes autoritaires au nom de « valeurs » communes, et qui n’ont jamais fait semblant de vouloir construire une réelle solidarité avec les peuples opprimés.

Mais toi, « camarade », tu te pares de vertus « progressistes », « anti-impérialistes », voire « socialistes », « communistes » ou même « révolutionnaires ». Et c’est au nom de ces vertus que tu tentes de nous convaincre aujourd’hui qu’il ne faut pas se tenir résolument aux côtés de la population d’Alep assiégée et massacrée, et qu’il ne faudra pas se tenir demain aux côtés des populations des autres villes syriennes déjà assiégées et bientôt massacrées.

Ce qui n’est pas, tu l’avoueras, le moindre des paradoxes.

« Les plus méchants ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. »

J’avais en effet cru comprendre que ce qui constituait le patrimoine génétique commun de la gauche anti-impérialiste, c’était d’être aux côtés des peuples écrasés par les États impérialistes et leurs alliés. J’avais cru comprendre que dans ce patrimoine génétique que nous semblions partager, on ne transigeait pas avec la solidarité internationale. Et j’avais espéré que malgré tes positions parfois plus qu’ambiguës quant à la tragédie syrienne, le martyr d’Alep te ramènerait à la raison, et à la maison.

Mais non. Tu t’obstines. Tu t’obstines à tenter d’expliquer que l’on ne peut pas prendre partie pour la population massacrée à Alep. Tu t’obstines à tenter d’expliquer que « les choses ne sont pas si simples ». Tu t’obstines à tenter d’expliquer que dans cette « guerre », il n’y a pas « des gentils d’un côté et des méchants de l’autre », et qu’il faut ainsi savoir raison garder et ne pas céder à la facilité.

Car toi, bien évidemment, « camarade », tu ne cèdes pas à la facilité. Jamais. Tu nous proposes d’ailleurs ton analyse complexe, pleine de hauteur et de nuance, qui ressemble à peu près à ceci : « Non, Assad n’est pas un démocrate, et les pays qui le soutiennent ne sont pas franchement des modèles non plus. Mais attention : la soi-disant rébellion syrienne est en réalité majoritairement composée de forces issues de l’islam intégriste, voire jihadiste, téléguidées et armées par des régimes réactionnaires comme l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, voire par les parrains occidentaux de ces derniers, notamment les États-Unis et la France. »

Conclusion : « Prudence, les plus méchants ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. »

La population syrienne, tu connais ?

Le premier problème avec ton analyse, « camarade », est qu’elle « oublie » un acteur essentiel : la population syrienne. Tu sembles en effet « oublier » que le point de départ des « événements » en Syrie n’est pas une intervention saoudienne, états-unienne, qatarie ou turque. Ni même russe. Le point de départ de tout cela, c’est qu’en mars 2011 des centaines de milliers de Syriens se sont soulevés contre un régime dictatorial et prédateur, comme en Tunisie, comme en Égypte, comme en Libye. Et que si Assad et ses sbires n’avaient pas fait le choix de réprimer ce soulèvement dans le sang, avec plus de 5000 morts et des dizaines de milliers d’arrestations durant l’année 2011, ils seraient eux aussi tombés sous la pression populaire.

Et nous parlons bien de l’année 2011, cette année où, souviens-toi, « camarade », tu t’enthousiasmais pour les autres soulèvements dans la région. « Le peuple veut la chute du régime », tu te rappelles ? Lire la suite

Livre du samedi : Au-delà de la crise des migrants : décentrer le regard /Cris Beauchemin et Mathieu Ichou

17 Déc

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L’expression « crise des migrants » ou « crise des réfugiés » s’est imposée dans le débat public depuis 2015. Elle fait référence à l’augmentation récente et massive des entrées en Europe de populations en provenance notamment de pays déstabilisés, voire en guerre : Syrie, Afghanistan, Érythrée, etc.

L’objectif de l’ouvrage est de fournir des clés de compréhension en prenant de la distance par rapport aux représentations communes du phénomène. Il prend le parti de ne pas traiter seulement des évènements récents et d’élargir le champ géographique au-delà des frontières européennes.

Le décentrement par les chiffres contribue à prendre la mesure des faits migratoires tels qu’ils sont : sans en masquer l’importance, mais en en précisant l’ampleur et les caractéristiques. Le décentrement historique, ensuite, permet à propos de la crise actuelle de dépasser l’illusion du « jamais vu » sans tomber dans celle du « toujours ainsi ». Enfin, le décentrement géographique remet en cause une représentation des migrations internationales qui seraient réduites à des flux orientés des pays « pauvres » vers les pays « riches ».

 

Quel est l’objectif de cette publication ?

À travers cet ouvrage, nous avons souhaité dépasser les idées reçues au sujet des migrations, dont la plus répandue est la suivante : les flux de réfugiés, et, plus globalement, les flux migratoires sont unilatéraux, permanents, allant des pays pauvres aux pays riches. Dans les faits, les trajectoires des migrants sont beaucoup plus variées.
Les statistiques démontrent par exemple que la prévalence de l’émigration est relativement faible en Afrique et que les migrants africains restent en majorité sur leur continent, avec des spécificités selon les régions. De même, la plupart des migrations internationales à destination de l’Europe sont intra-européennes.
Nous avons d’ailleurs choisi le terme de « migrant » pour composer notre titre, afin d’induire la notion de mouvement, quand le terme d’« immigré » pourrait sous-entendre l’idée d’une installation permanente inévitable.
Par ailleurs, toute immigration vers un pays étant à la fois une émigration d’une société de départ, employer le mot « migrant » permet de mieux englober les multiples caractéristiques de ce phénomène. Lire la suite

Résistons Ensemble No 158 / l’État s’acharne et la famille Traoré ne se tait pas

13 Déc

Resistons ensemble

Voici en pdf, le No 158, décembre 2016, du petit journal mobile recto-verso A4 « RESISTONS ENSEMBLE » du réseau contre les violences policières et sécuritaires. Il est destiné à être photocopié et à être diffusé localement, si le journal vous plaît. Vous êtes invitEes à participer à son élaboration, à sa rédaction à se joindre à l’équipe de rédaction. Nous attendons vos contributions, propositions, critiques …

à bientôt.
L’équipe de rédaction

Pour télécharger ce bulletin mis en page au format pdf : http://resistons.lautre.net/spip.php?article568

au sommaire

l’État s’acharne et la famille Traoré ne se tait pas

> sur le vif
« Dans une affaire comme celle d’Adama,
il faut vouloir s’affronter à l’appareil d’état »

> chronique de l’arbitraire
Le mouvement de protestation contre l’état d’abandon
des lycées d’île de France continue,
mais les mêmes erreurs se répètent
« La mort de Babacar n’est pas un hasard… Lire la suite

Et nous jetterons la mer derrière vous

8 Déc

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Dans plusieurs pays du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, on jette de l’eau derrière celui qui s’en va pour qu’il revienne en bonne santé.
C’est une échappée vers l’ouest, une plongée dans des routes qui s’entrecroisent. Aziz, Sidiqi, Housine et Younes nous emmènent dans leurs périples du foyer afghan ou marocain au chaos de la Grèce en crise en passant par les rues d’Istanbul. En filigrane, les rêves, les espoirs qu’ils portent. Nous voyageons avec eux dans ces villes non-lieux et ces zones frontière, grandes comme des pays entiers. C’est l’histoire d’une Europe, de ses réalités, de ses lois et de ses polices. C’est une histoire d’exil.
On les appelle, migrants, kaçak, metanastes, mais ils sont avant tout des hommes et des femmes sur le chemin de leur vie. Il n’en est qu’à son début, et ne trouvera peut-être jamais de fin.
Et nous jetons l’eau de toutes les mers traversées derrière leur pas.
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Procès : nos quartiers ne sont pas des stands de tirs !

22 Oct

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Le collectif du 8 Juillet nous invite à être présents au  » procès des policiers qui nous ont tirés dessus le 8/07/2009 » qui aura lieu du 21 au 25 novembre prochain à Bobigny.

La police nous a tiré dessus au flashball le soir du 8 juillet 2009 à Montreuil, alors que nous étions nombreux à manifester suite à l’expulsion de «La Clinique», un lieu d’organisation ouvert sur la ville. Parmi les six personnes blessées, cinq ont été touchées au dessus de l’épaule, précisément là où la police n’est pas autorisée à viser. L’un d’entre nous a perdu un oeil. Fait peu ordinaire, 7 ans plus tard, trois policiers vont finalement être jugés au Tribunal de Bobigny, du 21 au 25 novembre prochain.

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Guide de sécurisation en ligne pour militants / Jilian C. York

8 Août
Guide de sécurisation en ligne pour militants
Jilian C. York – The Electronic Intifada – 2 août 2016

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Face à l’accroissement des menaces numériques de la part d’Israël et d’autres gouvernements, les militants et les organisations peuvent prendre des mesures pratiques pour se protéger eux et leur entourage.

L’année dernière a vu se produire un bond dans les menaces numériques sur des individus et des organisations dans le monde entier, et ceux qui sont sur la question de la Palestine ne font pas exception.

Au cours des derniers mois, des attaques ont été menées sur des sites du mouvement de boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), de même que des mails menaçants adressés aux militants et de nouvelles informations ont été données sur les capacités de contrôle d’Israël.

« Les dernières cyber attaques contre BDS semblent faire partie d’une guerre totale d’Israël contre le mouvement, dotée d’un appareil de répression juridique maccarthiste, du recours aux services de renseignement et de davantage de financement pour faire la propagande de la ‘marque Israël’ » a dit Mahmoud Nawajaa, le coordinateur général du Comité National Palestinien de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BNC). « Ces attaques sont le signe du désespoir d’Israël face à l’isolement grandissant qui est le sien dans le monde, après avoir échoué depuis des années à endiguer la croissance du soutien au mouvement non-violent BDS, qui est un outil stratégique et efficace pour que les Palestiniens jouissent de leurs droits dans le cadre du droit international ».

Après plusieurs nouveaux incidents comportant des menaces numériques envers des militants de BDS et de la solidarité, je me suis mise à en parler avec différentes personnes dans le mouvement, afin d’en savoir plus sur les problèmes spécifiques qu’elles posent à chacun.

Les problèmes qu’ils ont évoqués sont divers, comme le sont les menaces qu’ils ressentent sur leur action et sur celles des autres, mais chaque personne à laquelle j’ai parlé a convenu que les menaces numériques sont en hausse.

Omar Barghouti, un militant palestinien de défense des droits humains et cofondateur de BDS m’a dit que la réponse ordinaire à de telles menaces a été de « renforcer encore notre sécurité électronique mais sans paniquer ni adopter des mesures strictes à cet égard ». 

Barghouti dit qu’un « effet inattendu » de telles attaques se produit couramment, qui « a donné le moral aux militants parce qu’ils se sentent après coup rassurés sur l’efficacité des campagnes pour les droits humains que nous menons ».

Bien que de telles attaques puissent apporter ce type de confirmation, elles sont néanmoins une gêne dans un travail qui est important.

Cet article peut être une ressource concise pour faire face aux problèmes les plus couramment cités. Il n’est en rien exhaustif mais peut apporter aux militants et aux organisations les premiers éléments d’une amélioration de la sécurité numériques.

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All power to the people (Textes et déclarations des Black Panthers)

2 Juin

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« organiser la rage »

Collectif angles morts

Beaucoup de choses ont été dites à propos du Black Panther Party et à la fois trop peu. L’imagerie du Black Panther Party et quelques citations brandies comme des résumés réducteurs de cette expérience ont souvent nourri des fantasmes et figé une histoire encore méconnue, une histoire violente, complexe et contradictoire dans un pays qui était alors secoué par de multiples mouvements : bataille pour les droits civiques et révoltes urbaines, mouvement contre la guerre au Vietnam, féminisme, contre-cultures, radicalisation ouvrière.

De la même manière que la vie de Malcolm X est souvent présentée comme une trajectoire de rédemption l’ayant conduit du « racisme anti-blanc » à l’internationalisme socialiste, on voit souvent esquissé un parcours similaire quand il est question des Black Panthers, qui seraient passées du nationalisme noir séparatiste au marxisme-léninisme internationaliste. En réalité, on cherchera en vain cette trajectoire linéaire.

Il serait plus juste de voir le Black Panther Party comme une synthèse en tension permanente de nationalisme noir et de socialisme révolutionnaire. Les Panthères sont donc à la fois un mouvement -d’affirmation raciale – dans un pays où la domination blanche et la ségrégation modèlent les existences – avec toutes les haines, les affects et les stratégies que cela implique, et un mouvement révolutionnaire prônant la lutte des classes et la solidarité internationale avec les peuples qui combattent le capitalisme, l’impérialisme américains et la suprématie blanche1. Le nationalisme noir – notamment à travers le mot d’ordre d’autodétermination de la « colonie noire » –, si présent dans le fameux programme en dix points du parti, restera un des piliers du Black Panther Party :

Notre principal objectif politique est la mise en place, sous l’auspice des Nations unies, d’un référendum ouvert seulement aux sujets de la colonie noire, afin que le peuple noir puisse décider de son destin en tant que nation.

Le nationalisme des Panthères est un nationalisme révolutionnaire où l’autonomie de la communauté noire signifie à la fois la rupture complète avec le système d’oppression et d’exploitation et la transformation profonde de tous les aspects de l’existence. C’est aussi en cela qu’ils s’opposent aux courants modérés et « petits-bourgeois » qui sont aux commandes des organisations du mouvement des droits civiques et qu’ils travaillent au recrutement dans les marges de l’Amérikkke, dans les ghettos, les gangs, les pénitenciers, de ceux qu’ils appellent les « frères du bloc », bloc qui désigne autant les blocs d’immeubles que les blocs cellulaires des prisons.

Prenant acte de la ségrégation raciale, sociale et spatiale, le parti des Panthères choisit les communautés comme unité de base d’organisation et d’action. Celles-ci ont toujours été définies sur une base raciale, ce qui va amener les Panthères à poser la question des alliances avec les organisations similaires dans les communautés portoricaines, chicanas, chinoises et blanches, et à mettre cette orientation en pratique.

Enfin, on assiste également à des tentatives de survalorisation de certains aspects de l’activité des Panthères au détriment d’autres. Ainsi, certains insistent sur les programmes communautaires (comme les petits déjeuners gratuits pour les écoliers) pour dépasser l’imaginaire de l’autodéfense armée, laquelle est par d’autres mise en avant comme une activité unique, sans doute du fait de la puissance des images qu’elle renvoie. Mais dans cet imaginaire et cette fascination, l’insistance sur cette dimension « militaire » ne va jamais bien loin, que ce soit en amont, en n’inscrivant pas le Black Panther Party dans une tradition d’autodéfense noire qui remonte aux temps de l’esclavage et de la ségrégation, ou en aval, car il faudrait alors notamment parler de la Black Liberation Army, du passage de l’autodéfense armée à la lutte armée qui impliqua un grand nombre de militants du Black Panther Party, qui tomberont sous les balles de la police ou sont encore aujourd’hui enfermés dans les prisons américaines. Lire la suite