Barbès Blues au temps du couvre-feu (123) / Farid Taalba

15 Déc

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

« Nom d’une pipe, cria au feu Francis, ça a l’air très sérieux ! Bou Taxi, c’est plus le moment de moisir ici, appuie sur le champignon, il faut vite la rapatrier chez Si Omar. Et elle qui disait : ça va, ça va…

– Elle a de la fièvre, ajouta Madjid qui lui tenait la main, elle fume comme un hammam, ce n’est pas normal !

– Ah, persifla Bou Taxi, si maintenant vous voulez un ambulancier, alors accrochez-vous ! Je n’ai ni sirène, ni gyrophare !

Il démarra en trombe, la poussière se souleva, les pneus crissèrent et il se lança à corps perdu dans Philippeville qui lui apparut dans la muette désolation laissée par les affrontements de la veille. Il trouva tout de même le temps de lever le pied à l’approche de patrouilles de militaires, seuls à encore pouvoir hanter la cité vidée de ses habitants comme un cadavre de son sang. Il fit aussi halte à deux barrages où l’on ne leur créa aucun problème à la vue de l’ordre de libération délivré par le capitaine. Mais toujours il reprit sa course de plus belle sur la pente qui descendait vers la mer ; jusqu’à ce qu’il entra dans la rue déserte et jonchée de décombres où se trouvait l’immeuble de Si Omar, et qu’il s’arrêta devant le portail dans un silence où le moindre bruit résonnait comme une infraction. « Voilà, nous y sommes, souffla-t-il en lâchant enfin le volant, ce n’est plus entre mes mains, si ce n’est entre celles de dieu… ». Francis sauta de son siège sur le trottoir et monta en courant chez Si Omar, l’hôte qui accueillait le maître et sa troupe. Quand il redescendit en sa compagnie et celle du maître, on transporta les deux malheureuses sur des brancards jusqu’à l’appartement qui se trouvait être au dernier étage. Ce dernier les confia aux grands soins de sa femme Khadidja qui les installa dans leur chambre. Puis, comme Francis l’avait briefé sommairement sur ce qui leur était survenu, il demanda sur le champ à sa fille Aïcha d’aller chez Settoute Jdiga et la prier de monter afin d’examiner les deux pauvresses. Settoute Jdiga, dite l’épouse de l’homme aux cheveux blanc, sage-femme qui habitait par bonheur dans l’immeuble, rappliqua aussitôt qu’elle en fut informée. Quand elle franchit le seuil de l’appartement à la suite d’Aïcha, de puissantes exhalaisons de benjoin et d’herbes aromatiques s’engouffrèrent avec elle dans le couloir d’entrée ; en fermant la porte, elles emboucanèrent rapidement tout l’appartement qui fut ainsi chargé de toute une atmosphère d’herboristerie. Khadidja, la femme de Si Omar, quoi qu’étourdie par cette brutale mise au parfum, accueillit sans frémir cette vieille femme encore robuste même si elle se tenait sur une solide canne de noyer aussi ridée que son visage ; et elle lui baisa humblement le front marqué de tatouages bleu, comme on le doit aux personnes qui, en ce bas-monde, se rapprochent le plus des saints. Après un bref échange d’invocations réciproques au nom de tel ou tel saint, en quelques froissements de pans de robes qui cheminèrent sur les tapis comme sur du velours, elles disparurent dans la chambre, derrière une tenture tissée de rayures orange vif et bleu outremer.

De son côté, Si Omar avait conduit les nouveaux arrivants sur la terrasse où il les invita à s’asseoir sur des nattes d’alfa, à l’abri d’une tente ; il leur fit servir quelques collations et boissons pour se remettre de leurs émotions. Devant tant de bienfaits posés devant eux sur une table basse, avant même de se servir, ils attendirent d’abord que le vent de la mer les dégrisât totalement de l’embaumement dans lequel les avait plongés l’arrivée de Settoute Jdiga, et que ce même vent dissipât l’état de sidération qui les força à fixer en silence la ligne d’horizon moutonnant d’écume, dans l’écho du ressac qui leur parvenait en emplissant leur cerveau et qui les amarinait pour leur faire oublier les tempêtes dévastatrices de la terre ferme dont ils venaient d’échapper. Et s’ils avaient évité le pire pour eux-mêmes, il leur restait en travers de la gorge la perspective amère de voir l’une des leurs ne pas avoir cette chance. Madjid, lui-même, demandait intimement dans ces invocations à dieu d’offrir sa vie contre la sienne. Ce fut le maître qui les tira de leur mutisme quand il revint à eux et qu’il trouva qu’ils n’avaient pas encore honoré la table de leur hôte : « Oh, revenez à vous, arrêtez de vous morfondre, on ne peut pas revenir en arrière, ne vous blâmez pas de ce qui n’a pas été de votre ressort. Et pour ce qui est de devant, attendons le retour de la sage-femme, ne préjugeons pas de l’avenir que nous avons tout le temps de voir venir à point nommé. Pour le moment, vous feriez mieux de remplir vos obligations. Comme dit justement la sourate de « La Table servie » : Ô croyants, respectez fidèlement vos engagements ! ». Bou Taxi se servit alors d’une tasse de café et les autres imitèrent son exemple. Et après quelques gorgées réconfortantes, ils s’attaquèrent aux beignets tout frais nappés de miel, découvrant avec surprise qu’ils avaient faim. Puis, une fois repu, Madjid se leva, se dirigea vers le balustre de la terrasse et s’accouda sur la main courante pour finir son café en s’égarant dans le bleu de la mer et du ciel confondus que le soleil frappait de milliers de moirures qui faisaient cligner ses yeux.

Il se rappelait les derniers moments passés avec Zahiya avant qu’elle ne fut contrainte d’aller à la corvée. Elle avait sa main sur la sienne. Des phrases qu’elle lui avait dites revenaient sans cesse : « Ah, si c’est pas michto ça ! », « Ne trouves-tu pas que c’est une belle coïncidence si tu es de nouveau coincé avec moi dans cette souricière ? », « Ne ferait-on pas mieux de planter notre propre vigne ? ».

A cette question, il lui avait répondu : « Je ne sais pas… les mots me manquent… j’étouffe ! ». « Comment j’ai pu lui rendre une réponse aussi niaise ? » ragea-t-il en se mordant la lèvre. Maintenant, s’il devait y répondre de nouveau, il savait qu’il n’hésiterait pas se faire vigneron sur le champ. Il se voyait tous deux fonder une famille tout en gagnant leur gras de leur métier d’artiste, vivre dans une maison et avoir une flopée d’enfants dont ils feraient une troupe. Ah, que la vie serait douce…

« A quoi tu penses ? » le surprit Hassan venu le rejoindre.

« … oh…euh, bredouilla Madjid, à rien… et puis… oui, je pensais à quelque chose… à toi, je peux bien te le dire… Tu vois, je rêvais que je me mariais avec Zahiya et qu’on aurait plein d’enfants avec qui on ferait une troupe à nous…

Hassan le gratifia d’une tape dans le dos et se mit à lui chantonner à l’oreille :

Mère, de mort je calencherai

Ajoute-moi juste quelques années

Celui dont je suis entiché arrive

Sur son compte, je me suis gagé

Ma pomme, j’ai sacrifiée Je lui bonnirai tous mes actes

Moi, je n’ai pas pleuré sur mon sort

Dans les bois, j’en ai écorché mes pieds

A peine eut-il finit qu’ils furent attirés par des bruits de pas qui montaient de l’escalier de la terrasse. Si Omar apparut alors suivi de Na Jdiga. Le maître se leva. Bou Taxi posa son troisième beignet, Francis sa cigarette. Madjid et Hassan rappliquèrent sans attendre, pressés d’entendre enfin les oracles que la vieille allait leur formuler.

« Na Jdiga, présenta Si Omar, voici maître Arezki, Bou Taxi son chauffeur, Madjid, Hassan et Francis, les seuls proches de ces pauvres femmes. Tu peux en toute tranquillité délivrer ton diagnostic. ». Un salut commun fut adressé à la vieille par les cinq hommes assemblés autour d’elle. « Il n’y a de dieu que dieu, mes enfants, leur rendit-elle, que la paix soit sur vous… Tout d’abord, par respect pour ces malheureuses, je ne vais pas vous faire un dessin sur ce qu’elles ont subi. Je vous éviterai donc les détails car la poule ne serait pondre en plein souk. Au régime où elles ont pointé, je peux simplement vous dire qu’elles ont dérouillé. Cependant elles vont bien, elles devraient se tirer d’affaire… ». Elle marqua un temps d’arrêt comme si elle n’était pas allé jusqu’au bout de son propos. – Mais vous êtes resté longtemps à leur chevet, releva Bou Taxi qui ne voulait pas être en reste et qui lui tendait la main pour l’ultime effort.

– Oui, c’est vrai, l’une d’elle a eu une sacrée hémorragie. Celle qui s’appelle Zahiya. J’ai été obligé de lui appliquer des cataplasmes et de lui faire boire quelques infusions d’herbes jusqu’à ce que l’hémorragie cesse. Maître, il vous faudra la ménager. Je l’ai bien examinée. Ils ont dû abuser d’elle plus qu’avec l’autre. S’il elle s’en sortira, par contre, elle ne pourra plus jamais avoir d’enfants. Quelle tristesse, la mort lui eût été peut-être plus souhaitable ! Qui voudra d’elle maintenant ? Si ce n’est un vieillard qui aura déjà assuré sa descendance ?

 

 

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