Des frères de Soledad aux frères de Villiers-le-bel

4 Mar

Nous vous présentons un second extrait de l’introduction rédigée par le collectif Angles Morts qui préface « Les frères de Soledad ». Ce livre, enfin réédité dans la collection « Radical America » de chez Syllepses, est une traduction revue des écrits de George Jackson.

« Bois d’ébène/hier c’était leur joie, nos peines/c’était notre sang contre leurs chaînes, leur doctrine aryenne/une époque pas si lointaine, pour ne pas dire contemporaine. »[1]

George Jackson 1

À partir de 1979, et pendant des longues années, les prisonniers noirs ont honoré les « combattants de la liberté » à travers le rituel du Black August, un mois durant lequel les prisonniers portaient des brassards noirs, n’écoutaient pas la radio, jeûnaient durant la journée et observaient le deuil. Cet hommage annuel était une manière de faire vivre la mémoire de George et Jonathan Jackson, de James McClain, de William Christmas, de Khatari Gaulden et d’autres encore. Au fil des années, la tradition du Black August s’est exportée hors des murs de la prison et a pris la forme de campagnes pour la libération de prisonniers politiques, comme Ruchell Magee, toujours enfermé, ou Hugo Pinell, un des six de San Quentin, lui aussi enterré vivant dans un pénitencier américain. Relire George Jackson aujourd’hui nous rappelle que la construction de l’industrie carcérale comme outil du maintien de l’ordre et de la domination raciale et économique ne s’est pas faite sans résistances massives qui furent réprimées dans le sang. Dans un pays où la prison est « une véritable sous-culture, et la plus importante de toutes, un monde à part, tant du point de vue économique et politique que culturel»[2], les écrits de George Jackson ont été un formidable outil de lutte contre le silence de plomb qui est une des conditions du bon fonctionnement de la prison. On y lit « la voix des morts » : « Non seulement la voix morte des frères Jackson, mais aussi celle des morts vivants de toutes les prisons, de tous les ghettos de ce pays. En elle parlent toutes les voix des hommes qui déjà se considèrent comme morts. »[3] 

George Jackson 2

Après l’assassinat de Jackson, et notamment à partir des années 1980, les politiques sécuritaires et la « guerre contre la drogue » ont pris une ampleur inégalée, dévastant la vie des communautés noires et latinos en envoyant un nombre toujours croissant de leurs membres derrière les barreaux. Voilà pourquoi la « rage rationnelle » de Jackson n’a pas perdu de sa pertinence. En témoigne également la traque d’Assata Shakur, une des militantes les plus connues de la Black Liberation Army, poursuivie jusque sous le gouvernement Obama qui a doublé en mai 2013, la prime pour la capture de cette « terroriste intérieure », une prime qui s’élève aujourd’hui à 2 millions de dollars[4]. Si Les Frères de Soledad est un livre phare de la libération noire, de la violence faite aux minorités raciales et à leurs aspirations, de la contre-violence révolutionnaire, de l’horreur carcérale et de la lutte contre le système judiciaire dans une époque révolue et dans un pays bien particulier, c’est aussi un livre que l’on doit s’approprier, ici et maintenant.

villiers_le_bel

Pour y trouver des armes, pour lutter et soutenir ceux qui sont enfermés, ici et maintenant, comme les Frères de Villiers-le-Bel[5]. Les Black August sont une source d’inspiration pour rendre hommage aux Frères de Dammarie-les-Lys, de Clichy-sous- Bois, de Mantes-la-Jolie, de Grasse. George Jacskson est « présent » pour tous ceux qui sont tombés dans les quartiers sous les coups de la police et pour ceux qu’on enferme et qui meurent derrière les murs des prisons françaises. Face au système judiciaire qui menace, mate et enferme, la revendication du mouvement noir américain d’être jugé par les siens est une stratégie qui n’a pas perdu son sens, bien au contraire. Elle est liée aux refus : refus d’être « amérikain » pour George Jackson, refus d’être « français » ici, refus de reconnaître la légitimité de l’État, de sa justice, de ses prisons, à juger, à enfermer. Des liens entre l’intérieur des prisons et l’extérieur, trop rares, existent tout de même en France et des campagnes de solidarité sont organisées, notamment par les comités Vérité et Justice. Les familles de ceux qui sont morts en prison ou sous les coups essaient d’obtenir la vérité en luttant contre le silence et l’impunité organisés par l’État français. Ces familles et ces comités ne disposent pas d’un soutien aussi puissant que celui dont les Frères de Soledad ont pu bénéficier, ce qui rend d’autant plus nécessaire de donner de l’ampleur à ces initiatives et aider à l’émergence de paroles de prisonniers, de George Jackson de France, pour briser le silence avant de briser les chaînes. Quand dans les quartiers de France, un habitant meurt suite à une interpellation ou une course poursuite avec la police et qu’éclatent des révoltes populaires, on peut entendre résonner la voix de George Jackson :

« Nous, victimes d’une des plus barbares contradictions de l’histoire, nous pauvres entre les pauvres, nous Noirs, sans doute aurions nous parfaitement le droit et serions-nous pleinement capables de détruire de fond en comble cet État-nation moderne, et dans un retour offensif de rage vengeresse, de faire table rase de tout ce pays[6]. »


[1]             B. James, « Bois d’ébène », Liberté pour les prisonniers de Villiers-le-Bel, compilation dix-huit titres, 2013.

[2]             James Carr, Crève, Paris, Ivrea, 1994,  p. 15.

[3]             George Jackson,  Devant mes yeux la mort…, Paris, Galliamrd, 1972,  p. 22.

[4]             . Pour en savoir plus sur Assata Shakur, voir « Assata Shakur parle depuis l’exil » et « Femmes en prison : qu’advient-il de nous ? », disponibles sur http://www.bboykonsian.com.

[5]             Voir Collectif Angles Morts, Vengeance d’État. Villiers-le-Bel : des révoltes aux procès, Paris, Syllepse, 2011.

[6]    Devant mes yeux la mort, op. cit., p. 149.

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Une Réponse vers “Des frères de Soledad aux frères de Villiers-le-bel”

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  1. Un quinquennat de prison | quartierslibres - 21 mai 2014

    […] influence sur le quartier peuvent être criminalisées sans preuve. On l’a vu avec l’affaire de Villiers le Bel et le témoignage anonyme. Pour les « meneurs » d’Amiens, âgés aujourd’hui entre 16 et 19 […]

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