Charles Martel, imposture historique et mythe fasciste

12 Mar

732, Poitiers, Charles-Martel : une date, un lieu et le nom d’un chef de guerre au cœur du récit nationaliste de l’histoire en France. Utilisée pour la propagande colonialiste et mobilisée régulièrement dans l’imaginaire pour signifier la défense du territoire, cette bataille est devenue une référence incontournable du nationalisme et du fascisme français. Pour certains groupes des droites radicales, cet évènement historique est encore aujourd’hui le symbole d’une lutte contre « l’invasion » arabe et l’immigration musulmane. Le Cercle Charles-Martel, auteur de nombreux attentats et meurtres entre 1973 et 1983 se réclamait de cette histoire. Plus récemment, en octobre 2012, Génération Identitaire a occupé une mosquée en construction à Poitiers en mobilisant la même symbolique. Il y a quelques jours, le 24 février 2014, le site historique de Moussais-la-Bataille a de nouveau été la cible de dégradations, avec des inscriptions xénophobes et des croix celtiques taguées :

 Poitiers

On notera d’ailleurs à quel point ces militants de la culture nationale et nationaliste connaissent et respectent la langue française….

Cette focalisation sur la bataille de Poitiers témoigne en réalité d’une méconnaissance complète de l’histoire de France, par ceux-là même qui prétendent « ne pas vouloir oublier ». La bataille dite « de Poitiers » fait débat car très peu de sources historiques permettent de la comprendre. En tout état de cause, ce ne fut en aucun cas « un choc de civilisations » entre occident chrétien et orient musulman

Poitiers 2

Il faut donc repréciser un peu le contexte historique de cette bataille pour sortir des fantasmes nationalistes et prendre la mesure des faits.

Ceci n’est pas une invasion

En 732, les troupes franques de Charles-Martel (684 – 741) affrontent les forces d’Abd al-Rahmân, général omeyyade et émir de Cordoue. A cette époque, la France n’existe pas et n’existera pas avant des siècles. L’idée d’une nation française défendant son territoire à Poitiers n’a donc aucun sens.

De même, l’idée d’une invasion arabo-musulmane destinée à conquérir le territoire français ne correspond à aucune vérité historique. Depuis 710, des troupes arabo-berbères ont conquis la majeure partie de la péninsule ibérique. À partir de ces territoires, des raids militaires sont organisés pour prélever par la force les richesses économiques des régions proches. Les armées arabo-mulsulmanes franchissent les Pyrénées durablement en 720, conquérant notamment la ville de Narbonne, qu’ils occupent jusqu’en 759. Ils progressent ensuite par expéditions militaires rapides visant les grandes villes, afin d’en piller les richesses et non de les annexer. En 721, l’un de ces raids s’arrête devant Toulouse ; en 725, un autre raid remonte la vallée du Rhône et aboutit au pillage de l’importante ville d’Autun. Le lieu de la bataille de Poitiers est alors un seuil qui ouvre potentiellement l’accès à la vallée de la Loire, très riche à cette époque, avec notamment l’abbaye de Saint-Martin de Tours, important domaine seigneurial et haut lieu de pèlerinage.

La bataille dite de Poitiers doit être comprise dans ce contexte d’expéditions militaires à but économique et non comme un projet de conquête territoriale1. La percée des armées arabo-berbères au-delà des Pyrénées n’est pas une guerre de conquête territoriale mais une guerre de razzia, comme celles menées par les Vikings – contrairement à ce qu’affirme, par exemple, Lorànt Deutsch, qui confond le travail d’historien avec celui de conteur de fables2. La bataille dite de Poitiers ne marque pas l’arrêt d’une tentative d’invasion, pas plus qu’elle ne met fin à la menace de raids militaires depuis la péninsule ibérique…

Un événement bien discret

Au regard de l’histoire générale du monde méditerranéen au VIIIe siècle, la bataille de Poitiers est un micro-événement. Au-delà de cette date, les raids militaires arabo-berbères se poursuivent durant plus d’un siècle, touchant diverses régions du continent européen. Depuis la péninsule ibérique, des troupes conduisent des raids maritimes vers la Provence (Avignon et Arles), la péninsule italienne, la Sardaigne, la Sicile ou encore la Corse. Charles Martel n’arrête pas ce mouvement. La bataille de Poitiers n’est en réalité qu’une péripétie, un accident, dans la longue expansion musulmane en Méditerranée.

A cet égard, la bataille de Poitiers n’existe pas de manière très développée dans l’historiographie arabo-musulmane. L’évènement y est mentionné parmi de nombreuses autres défaites et victoires de cette époque, sans qu’il soit fait mention d’affrontements religieux.

Les sources chrétiennes, quant à elles, insistent sur cet événement à mesure qu’elles en sont éloignées dans le temps. L’événement est important pour les contemporains latins mais ce n’est qu’après qu’il sera interprété comme un conflit décisif à dimension religieuse.

Une conquête territoriale germanique

La bataille dite de Poitiers est d’abord une victoire politique de Charles-Martel sur ses rivaux régionaux chrétiens (qui, dans l’hypothèse d’un « choc de civilisations », auraient pourtant dû être ses alliés…). Le territoire de l’Aquitaine, où se déroule la bataille de Poitiers, n’est pas sous la domination de Charles Martel. Bien au contraire, le duc Eudes d’Aquitaine est l’un des grands rivaux du chef de guerre franc. En 731, Charles Martel tente déjà de soumettre l’Aquitaine. En 732, alors que la ville de Bordeaux est assiégée par les Omeyyades, le duc d’Aquitaine, pris entre deux feux, est contraint de se soumettre au pouvoir franc.

La victoire de Charles Martel à Poitiers lui permet donc d’avancer en Aquitaine et de s’accaparer le territoire de son rival. Pour les Aquitains, l’envahisseur n’est pas tant Abd al-Rahmân, qui ne compte certainement pas s’installer en Aquitaine, que Charles Martel, qui ambitionne depuis longtemps déjà de conquérir le sud-ouest de la Gaule.

La victoire de Poitiers est surtout la victoire d’un seigneur chrétien sur un autre seigneur chrétien, dans une lutte pour la suprématie territoriale. Un événement bien ordinaire et banal…

Un coup d’état légitimé par le christianisme

Au moment de la bataille dite de Poitiers, Charles Martel vient de prendre le pouvoir sur l’Austrasie, il est maire du Palais, c’est à dire que, malgré la survivance des descendants royaux mérovingiens, il est le chef militaire et politique de ce territoire qu’il cherche à étendre. Sa légitimité politique est encore assez fragile car il a confisqué le pouvoir à la dynastie régnante.

poitiers identitaires

La victoire militaire de Charles Martel contre Abd al-Rahmân lui permet de s’ériger en héros de la chrétienté, afin de légitimer son coup de force politique et ses ambitions de conquête. Une propagande politique est alors développée, mettant l’accent sur la bataille de Poitiers et la présentant comme un choc décisif entre deux religions. Cet angle religieux n’a d’autre but que de permettre à la famille carolingienne de s’affirmer, au détriment des autres dynasties chrétiennes. On notera au passage que les différences religieuses n’ont pas empêché, au même moment, des alliances entre gouvernants musulmans et chrétiens.

D’un point de vue historique, la bataille de Poitiers ne tire donc son importance que de la propagande politique à laquelle elle a servi de fondement. Par conséquent, célébrer Charles Martel, c’est célébrer la victoire politique d’un « dictateur »3 et c’est être dupe de la propagande politique de cette époque…

Au niveau socio-politique, la prise de pouvoir des Carolingiens marque le déclenchement d’un mouvement de « germanisation » des élites politiques. Le mythe auquel les nationalistes français croient rendre hommage est donc bien éloigné de la réalité historique. Le chevalier érigé en héros de la chrétienté et en symbole français parlait vraisemblablement une langue germanique et cherchait avant tout à étendre son propre pouvoir.

Loin d’être venu sauver un occident chrétien contre un orient musulman menaçant, Charles Martel est surtout venu concrétiser ses projets de conquête. Le héros de la propagande fasciste est un putschiste ambitieux venu envahir l’Aquitaine.

Les droites radicales célèbrent le culte d’événements historiques dont ils ne connaissent en réalité pas grand-chose : dans l’Histoire, les oppositions ethnico-religieuses sont bien souvent très secondaires par rapport aux facteurs explicatifs politiques et économiques.

1« L’instabilité politique en al-Andalus, où six gouverneurs se succèdent de 726 à 736 dans un climat tendu entre Arabes et Berbères, se prête mal à un projet de conquête. Il n’est pas exclu, certes, qu’un raid se mue en installation si les populations ne résistent pas, mais rien n’indique une telle volonté au départ » : Françoise Micheau, Guerres et Histoire, numéros 16, page 57.

2« Abd al-Rahmân réunit alors en Espagne une invraisemblable force de frappe destinée à envahir le royaume Franc : des centaines de milliers d’arabes et de berbères (…) pressés de prendre possessions des futurs terres occupées (…) » :Lorànt Deutsch, Hexagone, Michel Lafon, 2013. Pour la démonstration des erreurs et des dangers de ce travail voir : http://www.leshistoriensdegarde.fr/

3 Jospeh Calmette, Le Moyen Age, Paris, Fayard, 1948, p. 73.

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  9. Charles Martel, imposture historique et mythe fasciste – eschatologiablog - 23 décembre 2016

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  10. Charles Martel | Pearltrees - 15 avril 2017

    […] Charles Martel est le fils de Pépin de Herstal, maire des palais d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne, et d'une de ses concubines . Un conquérant[modifier | modifier le wikicode] La bataille de Poitiers de 732. Charles Martel agrandit le domaine des Francs. Ou abbés menée par la papauté en Germanie. Charles Martel, imposture historique et mythe fasciste | Quartiers libres. […]

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