Barbès Blues au temps du couvre-feu (118) / Farid Taalba

25 Sep

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Francis s’apprêta ainsi à prendre congé de ses amis quand Bou Taxi se leva séance tenante : « Monsieur Francis, je viens avec vous… ne faites pas cette tête-là, n’allez pas me faire la morale, ni vous autres… je ne suis pas fou… il y va de l’honneur de mon taxi… s’il y a un barrage, monsieur Francis, vous pourrez toujours dire que je suis votre manœuvre à tout faire, votre « bon’z’ami »… du grenier au garage… du garage à la voiture ! Vous direz que je suis votre chauffeur. Les militaires et monsieur le maire n’y verront que du feu, vous pourrez même me maltraiter devant eux pour que cela fasse plus vrai que nature ! Une chose est sûre, si vous ne voulez pas, j’irai alors de mon côté ! Mais il ne sera pas dit que Bou Taxi aura abandonné ses passagers en plein danger. ».

Les uns et les autres étaient restés estomaqués avec un bœuf sur la langue et personne n’osa la démuseler devant tout le zèle dont venait de faire preuve Bou Taxi qu’ils connaissaient d’ordinaire plus froussard ; seul le maître, à qui tous ses interlocuteurs s’en étaient remis par leur silence, récita d’une voix aussi claire que calme une formule lapidaire : « Oh croyants, remplissez fidèlement vos engagements ! ». Francis se renfrogna, hésitant : « Remplissez, remplissez, il ne suffit pas de le dire ! ». Puis il cueillit tous les regards qui avaient lancé sur lui tous leurs bouquets pour qu’il se mette au parfum de Bou Taxi. Devant toute leur insistance, il finit par mettre ses réticences en terre : « Bon, ok, tu viens ! Mais tu ne pourras pas dire que je ne t’avais par prévenu. – Pas de problème, mon z’ami ! Il n’y a pas de mots pour dire combien vous êtes… je ne sais comment dire ! – Te moque pas de moi… moi, tout ce que je sais, c’est qu’on prend une route que tous les mots du monde ne peuvent pas décrire à l’avance… Bon, c’est bien joli toute cette philosophie mais, yallah, vaut mieux pas stationner plus longtemps dans l’introduction ! – Vous pouvez le dire, monsieur Francis, rajouta respectueusement Bou Taxi, il n’y a pas de mot pour ça.

N’ayant pas allumé la lumière pour ne pas attirer l’attention, ils descendirent l’escalier à pas de loup, en carottant la rampe pour ne pas tomber. Des voix de conversations s’échappaient des appartements comme si elles avaient traversé les murs épais carrelés de faïence bleue, accompagnaient leurs pas incertains qui devenaient plus sûrs quand nos deux amis croisaient les rais de lumière qui léchaient le parquet sous les portes closes. Bientôt, ils captèrent un faible air de musique qui montait faiblement du palier suivant, il les guida en enflant peu à peu, de plus en plus audible, jusqu’à la porte derrière laquelle ils entendirent deux voix, celles d’un homme et d’une femme, en duo, légères, joyeuses et décontractées, sortant d’un poste de radio qui diffusait la comédie musicale « Ready, willing and able » : 

You’re just too marvellous Too marvellous for words Like glorious, glamourous And that old standby amorous

It’s all too wonderful I’ll never find the words That say enough, tell enough I mean they just aren’t swell enough

« Ils se la coulent douce avec « Ready, willing and able » dans un moment pareil, rouspéta Francis en qui le spécialiste musical s’éveilla pour se répandre, avant d’ajouter, tout humain qu’il était, ou bien c’est le hasard qui se fout de mon chorus ! – Je ne sais comment dire, trouva bon de la ramener Bou Taxi sincèrement désolé de le voir si désappointé. – Ah, toi aussi, tu te moques ? Ou alors tu fais celui qui entrave l’anglais ?!

Surpris de sa réaction, Bou Taxi préféra se colmater les lèvres plutôt que de lui répondre et, sans le savoir, dans le temps de son hésitation, une voix de la radio s’en chargea pour lui, comblant le silence qui le sépara de Francis :

You’re much too much And just too very, very And to ever be in Webster’s Dictionary And so I’m borrowing a love song from birds To tell you that you’re marvellous, too marvellous for words

Alors qu’il s’était laissé facilement emporter par la mélodie, Francis se ressaisit. « Fissa, fissa, réactiva-t-il alors dans un chuchotement presqu’incompréhensible, dépêchons-nous, ce n’est pas le moment d’aller au bal. Il faut rester prêt, disposé et capable ! Compris ?

– Même plus que ça, j’ai très bien compris, osa Bou Taxi qui n’avait décidément plus froid aux yeux face à l’incertitude, yallah, je vous suis de près !

Francis le toisa, fit mine de lui en rétorquer une mais y renonça en chuchotant : « Bon, on verra ça plus tard, allons-y ! ».

Laissant derrière eux les dialogues du film qui s’éteignirent peu à peu au fur et à mesure qu’ils descendirent plus bas, des cognements arrêtèrent soudain leur course aveugle. On cognait à l’une des portes de l’étage qu’ils allaient aborder. Ils revinrent quelques marches en arrière pour ne pas être repérés. La clef tourna dans la serrure, la lueur d’une bougie projeta l’ombre de la tête d’un homme jusque sur les marches de l’escalier qu’ils venaient à peine de quitter pour se mettre à l’ombre. « Oh, par tous les saints, entre, entre, entendirent-ils murmurer, je croyais qu’on ne te reverrait plus… ». Quand ils entendirent la porte se refermer sur ce début d’échange, dans l’obscurité enfin revenue, Francis et Bou taxi se remirent en course à tâtons. Croisant la porte, ils purent reprendre le fil de l’échange qui se tramait encore derrière : « – Alors comment as-tu fait ? » demanda la voix de celle qui avait ouvert la porte. « Si tu avais vu cela, racontait la voix haletante de l’homme de l’ombre, il n’y a pas de mots pour ça ! Ils les ont pris au hasard, sans preuve ni rien ! Ils les ont alignés et… ». La voix éclata en sanglots, sanglots qui s’éloignèrent peu à peu en s’égrenant le long du couloir de l’appartement, au rythme des pas du couple faisant craquer le parquet en bois. Francis et Bou Taxi ne purent qu’échanger des regards compatissants et reprendre leur chemin de croix aussi vite que possible au regard de cette confirmation du danger qui planait dehors.

Quand ils regagnèrent la voiture garée dans la rue déserte, ils se dirigèrent expressément vers le stade où avaient été effectivement conduits Madjid, Hassan, Zahiya et Wardiya.

Les malheureux se tenaient assis dans la partie du stade qui se trouvait en face de la longue tribune rectangulaire où étaient installés par petits groupes des militaires. Elle s’étalait tout le long du terrain de jeu. La tribune et le terrain de jeu étaient séparés par une allée d’honneur. Sur ses côtés, l’allée était bordée de longues barrières de bois peintes en blanc. C’était aussi dans cette allée qu’avait été entassée une cohorte incalculable d’individus qu’on avait raflés au hasard des rondes. Ils y étaient alignés par rangs sur le gazon brûlé par le cagnard, surveillés par des hommes en arme, en uniforme et en civil. Et c’était encore parmi tous ces suspects que les quatre musiciens se morfondaient la trompette dans une obscurité que seuls les halos de plusieurs projecteurs balayaient dans leurs réguliers mouvements de veille. Et, eux aussi, avaient été distraits par un air de musique que leur distillait un poste de télévision installé dans une partie des tribunes autour duquel des militaires faisaient la pause :

You’re just too marvellous, too marvellous for words…

 

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