Séance du dimanche. La bataille d’Alger

30 Nov

 

affiche

 

Un film du réalisateur italien engagé Gillo Pontecorco, sorti au milieu de polémiques très violentes en 1966. Le film, tourné en 1965 sur place avec la collaboration de Yacef Saadi, ancien responsable du FLN pour la ville d’Alger retrace, à partir de témoignages directs un des épisodes les plus terribles de la guerre d’Algérie : la campagne de ratissage systématique d’Alger par l’armée française entre janvier et octobre 1957, fondée sur la terreur absolue, la torture systématique, les exécutions sommaires et les disparitions. Il ‘agissait pour la puissance coloniale de saper les réseaux de soutien dont bénéficiaient les militants du FLN notamment dans les quartiers populaires. Le film reproduit cette pratique froidement, minutieusement, pour mieux faire ressortir la monstruosité des actes des troupes placées sous le commandement du colonel Bigeard (Mathieu, dans le film). La trame du film suit plus précisément l’histoire d’Ali la Pointe, le responsable de la branche militaire du FLN dans la ville lors de la « bataille d’Alger » historique. Il se situe au cœur de la lutte pour le contrôle du quartier de la Casbah entre le FLN et les paras français de la 10e division parachutiste, dirigés à l’époque par le général Massu, un ancien des guerres coloniales et notamment de l’Indochine, qui avait obtenu du gouvernement socialiste de Guy Mollet les pleins pouvoirs militaires et la mise en place de la loi martiale pour « pacifier » Alger et éradiquer la guérilla urbaine du FLN. Militairement, cette offensive ultra-brutale a été un succès, dans la mesure où elle a affaibli les réseaux de résistance dans les quartiers populaires algérois. D’après Aussaresses, lors de la bataille d’Alger, 24 000 personnes ont été arrêtées, plus de 3000 ont disparu. Politiquement et moralement, elle a démontré que la terreur n’était pas viable, elle a radicalisé l’opposition à la guerre en France et conduit au putsch militaire du 13 mai 1958 et à la chute de la Quatrième République. Plusieurs hauts responsables de l’État en Algérie, dont le général Jacques Pâris de Bollardière ou le secrétaire général de la police française à Alger, Paul Teitgen, lui-même ancien résistant et ancien déporté, démisionnent ou sont relevés de leurs fonctions pour leur dénonciation publique de la torture.
Division Massu

Au moment de sa sortie, quatre ans à peine après les accords d’Evian, l’Indépendance de l’Algérie et la défaite sans gloire de l’ex-grande puissance coloniale française « La bataille d’Alger » suscita évidemment des polémiques sans fin avec les partisans vaincus de l’Algérie Française, à l’extrême-droite pro-OAS en particulier, mais il causa également un vrai malaise chez les responsables politiques (de gauche comme de droite) qui avaient organisé la répression coloniale et permis le développement de cette politique de terreur. Malgré l’attribution du Lion d’Or du festival de Venise en 1966, le film fut censuré de fait en France dès sa sortie, non par l’État, mai par les gérants de salles de cinémas, eux-mêmes soumis à la menace directe de l’extrême droite et des associations de pieds-noirs. Il fut reprogrammé en 1970, mais vite retiré de l’affiche pour les mêmes raisons. Il fallut attendre 1971 pour le voir sortir en salles, mais presque toutes les séances donnaient lieu à une vandalisation des cinémas ou des attaques menées par d’anciens paras ou des groupes néo-fascistes comme Occident. Le film resta donc presque invisible du grand public jusqu’en 2004, signe de plus qu’en France, le passé colonial a toujours du mal a passer.

Par ailleurs, ce film a eu un succès paradoxal par la suite. Grâce à sa présentation très précises de la pratique de l’armée française, il a été utilisé comme matériel pédagogique dans certaines écoles de guerre, en particulier l’écoles des Amériques basées à Panama, où la CIA formait les armées latino-américaines à la « guerre subversive », en prenant l’école française comme modèle de stratégie contre-insurrectionnelle, pour lutter contre les guérillas en Amérique latine et au Viet-Nam. Une grande partie des escadrons de la mort qui ont sévi par la suite dans les principales dictatures sud-américaines ont suivi et amplifié les recettes de terreur sociale transmises par les instructeurs français, comme le général Aussaresses ou le colonel Trinquier, tous deux acteurs majeurs de la bataille d’Alger qui avaient transformé leur expérience de la guerre sale en théorie for export. Ce qu’enseigne la bataille d’Alger, c’est notamment que la guerre ne doit pas être cantonnée au champ de bataille classique. Dans le cas de la « guerre subversive » elle doit être transposée à l’ensemble des théâtres d’opération, et puisque l’ennemi « subversif » est potentiellement partout, c’est l’ensemble de la société qui peut et doit être visée. Les disparus d’Alger, les crevettes Bigeard , la torture à l’électricité –la « gégène »– et le quadrillage systématiques des quartiers par des commandos spéciaux sont autant de pratiques reprises et perfectionnées dans l’ensemble des pays dont les cadres militaires avaient été formés par Aussaresses et Trinquier.

Au Chili, en Argentine, au Brésil, en Uruguay, au Paraguay, au Guatemala notamment, mais aussi au Mexique, dans la répression contre les guérillas du Guerrero –déjà– les dictatures mises en place par la CIA pour soutenir les intérêts politiques et économiques des États Unis ont donc mis en application les principes de la guerre coloniale française contre la population civile. Un des résultats les plus tristement visibles sont les 30 000 disparus argentins, ou les vols de la mort appliqués en Argentine, au Chili, en Uruguay ou au Mexique, suivant l’exemple des corps jetés dans la baie d’Alger par les paras français.

Quelques mois après le début de la guerre en Irak en 2003, le film est projeté à Washington, au Pentagone. Il s’agissait explicitement de faire un parallèle entre la pacification d’Alger et l’occupation de Bagdad. Le carton d’invitation envoyé aux officiers de l’état-major nord-américain pour la projection était très clair sur ce point : « Comment gagner la bataille contre le terrorisme et perdre la guerre des idées? […] des enfants tirent sur des soldats à bout pourtant, des femmes mettent des bombes dans des cafés et bientôt toute la population arabe communie dans une ferveur folle. Les Français ont un plan ils obtiennent un succès tactique, mais ils subissent un échec stratégique, cela vous rappelle quelque chose ? Pour comprendre pourquoi venez à cette projection rare. ». Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des États-Unis de Georges W. Bush, principal artisan de la guerre en Irak et de la mise en place des camps tels que Guantanamo ou Abou Ghraib, où la torture était systématique, a pour sa part déclaré que «La Bataille d’Alger est un modèle d’enseignement sur la guérilla urbaine pour mieux comprendre le développement de la guerre en Irak. »

http://arabeevideo.com/watch-video/MYHDX6YA1346

http://arabeevideo.com/watch-video/KDOXGA9GAUR3

http://arabeevideo.com/watch-video/72S5SW5BRHKX

http://arabeevideo.com/watch-video/AYY66UB45K8A

http://arabeevideo.com/watch-video/Y945S9S97OYW

 

4 Réponses to “Séance du dimanche. La bataille d’Alger”

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  1. Séance du dimanche. O.AS., l’histoire interdite. | quartierslibres - 15 mars 2015

    […] aussi un ancien de l’Indochine, et, surtout, le chef de cabinet du général Massu pendant la bataille d’Alger. Autant dire, un dur de l’Algérie française. Mais c’était aussi loin d’être […]

  2. Séance du dimanche. Le président | quartierslibres - 16 mai 2015

    […] ils passent des films sur tous les peuples en lutte possibles et imaginables, en Afghanistan, en Algérie, en Palestine, chez les Sioux, à Madagascar, et même au Pays Basque en Corse et en Irlande du […]

  3. Séance du dimanche. Queimada | Quartiers libres - 13 décembre 2015

    […] film, réalisé en 1969 par Gilles Pontecorvo (La bataille d’Alger, Operación Ogro) démonte les mécanismes de l’impérialisme néocolonial. L’arrière-fond […]

  4. La Bataille d’Alger (Pontecorvo, 1966) » French2@VCU - 18 février 2016

    […] L’Article […]

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